Figures d'une société civile en mouvement

Figures d'une société civile en mouvement

Laurindo Ferrera da Costa
Laurindo Ferrera da Costa

Laurindo Ferrera da Costa

né en 1959 à Caxias
Assentamento du Mouvement des sans-terre d'Eldorado dos Carajás (Marabá)
État du Pará, Brésil, août 2001

Je viens du Maranhão, je suis le fils de gens qui viennent du Maranhão. Toute ma famille vient du Maranhão, ma mère, mon père - tout le monde. Et on a été élevé là-bas dans l’agriculture. (...) La vie de mon père était très dure. Il travaillait la terre mais il n’avait pas le droit de profiter de ce qu’il produisait. Il travaillait dans les fazendas pour nous élever et il devait payer pour son morceau de terre. Il devait travailler pour le fazendeiro et il ne pouvait ni planter ni semer ce qu’il voulait. C’était une vie très difficile. (...) Mon père a essayé d’améliorer sa situation mais il a toujours vécu de la même manière et il est devenu vieux. Aujourd’hui heureusement il est à côté de moi pour se reposer.

Moi aussi j’ai travaillé dans les fazendas et c’était très dur parce que je n’avais pas de temps pour moi. Je ne faisais que travailler et travailler pour d’autres. C'est quand j’ai eu mes 35 ans que j’ai connu le Mouvement des sans-terre, c’était en 1995. Je ne savais rien du mouvement mais j’ai vu qu’il y avait beaucoup de monde, de vrais fondements, une vraie organisation - et petit à petit je suis entré dans le mouvement parce que c’était un mouvement de travailleurs ruraux et que je voulais avoir un morceau de terre

Il y a eu beaucoup de souffrance jusqu’à trouver ce morceau de terre. Il y a eu à surmonter les barrières mises par le gouvernement, la police, la justice... et aussi les massacres, comme celui de Carajas. Ce massacre-là, heureusement, je n’ai pas été blessé - mais j’étais là. On avait essayé d’occuper un terrain, on a fait une marche (...), on voulait même aller jusqu’à Belém. On avait occupé un champ pour essayer d’attirer l’attention des autorités, pour parler avec elles, pour qu’elles nous reçoivent, pour parler de nos besoins. (...) Mais en fait, ceux qui sont arrivés, ce sont les policiers. Une première fois ils sont venus pour nous dire de partir, mais on est resté parce qu’on voulait négocier. Ils n’ont pas voulu négocier - ils ont ouvert le feu directement. Quand il y a eu le premier mort on est allé voir ce qui se passait, pour secourir les gens qui étaient tombés. Et ils ont dit qu’on voulait les attaquer et ils ont continué à tirer - c’est là que s’est produit le massacre*.

* le 17.04.96, lors d’une marche organisée par le Mouvement des sans-terre, 19 paysans sont tués à Eldorado dos Carajás par la police militaire du Pará. 16 ans après le massacre, en 2012, le tribunal de justice de l'État du Pará émet un mandat d'arrêt contre deux militaires (sur 142 soldats et policiers) pour leur participation au massacre. Les deux militaires avaient été condamnés en 2002 mais restaient depuis en liberté, déposant depuis 10 ans des recours auprès du pouvoir judiciaire

Iatama Dias Carvalho
Iatama Dias Carvalho

Iatama Dias Carvalho

né en 1958 (Marinian)
et Rosa Conceicao Castro
née en 1963 à Bom Jaedim (Marinian)
Mouvement des sans-terre, État du Pará, Brésil, août 2001

José Ferreira Pinheiro
José Ferreira Pinheiro

José Ferreira Pinheiro

né en 1950 dans le Ceará
Mouvement des sans-terre
État du Pará, Brésil, août 2001

Et maintenant grâce à Dieu je vois que l'on est arrivé à avoir de la terre... Il faut travailler, il faut aller de l'avant, travailler dur. Ça été très difficile, personne n'arrive à rien sans rien. Les hommes d'argent au Brésil humilient les plus pauvres - celui qui possède déjà il va avoir encore plus et celui qui est pauvre va être encore plus pauvre. La vie pour ceux qui travaillent pour les fazendeiros, c'est très dur. Ce qui se passe c'est qu'on nous pousse à travailler le plus possible pour nous payer le moins possible... c'est que l'on devienne des esclaves. (...) Les fazendeiros savent très bien que si l'on gagnait de l'argent on ne travaillerait pas pour eux. C'est pour ça qu'ils font ça. Ils tiennent les gens comme des esclaves, pour qu'à la limite ils puissent seulement manger - et comme ça ils travailleront toujours pour eux.

Ce que j'espère du futur c'est de pouvoir travailler les années de vie qui me restent et de léguer ce que je possède à mes enfants. Ils peuvent voir comment je travaille (la terre) et eux ils étudient - maintenant ils ne travaillent pas, ils étudient surtout. Moi je fais en sorte qu'ils puissent étudier, qu'ils puissent avoir une éducation - parce que moi je n'ai pas eu cette éducation, alors qu'au moins eux aient cette éducation-là. (...) Surtout que je suis quelqu'un d'illettré. Enfin, je ne suis plus tout à fait illettré parce que j'ai commencé à étudier depuis que je suis rentré dans le Mouvement des sans-terre - je peux lire et écrire un peu. Mais avant j'étais presque un aveugle, parce que je ne savais pas écrire ou lire. Parce que celui qui ne sait pas, c'est comme quelqu'un qui ne voit pas.

Tatiane Aparecida Dorocinski
Tatiane Aparecida Dorocinski

Tatiane Aparecida Dorocinski

Née à Porto União (Santa Catarina) en 1977
Région de São Mateus do Sul, Brésil, septembre 2001
Syndicat des travailleurs ruraux de São Mateus do Sul

Ma vie, elle a été très différente des enfants de mon âge. Ici, aujourd’hui, il existe une loi du gouvernement fédéral qui dit que les enfants de moins de quatorze ans ne doivent pas travailler. Moi je ne crois pas que ça devrait être comme ça, parce que si un enfant commence à travailler la terre dès petit, il peut découvrir en lui la vocation, le métier d’agriculteur, l'amour de la terre. Et cette découverte, c’est une vraie religion, une vraie spiritualité, une vraie église… mais pour ça, il faut travailler aux champs dès petit, accompagné de ses parents. Ensuite il y a quelque chose de très important, c'est l’apprentissage du savoir, de la connaissance - qui est transmise par les vieux. Parce que sinon vous apprenez seulement à partir de ce qu'on vous enseigne à l'école, et l'école elle est soumise au gouvernement et à la recherche de technologies venant d'autres pays. (…) Quand on rentre à l'école secondaire on reçoit la propagande sur les nouvelles technologies, la propagande du gouvernement, et ça c'est vraiment très fort. Moi, je suis passée par là - et j’ai pensé à un moment donné que c'était bien. Quand je revenais à la maison je disais à ma famille que l'école nous apprenait que les produits chimiques c'était très bien, qu’il était possible avec ça d'avoir une production plus importante. (…)

L'agriculture "alternative", c'est un terme utilisé pour décrire le "retour aux sources" de l'agriculture - parce que l'agriculture sera toujours l'agriculture. L'agriculture existe depuis 12 000 ans et durant tout ce temps la vie de l'être humain a été possible, une vie digne... parce que tout le monde avait son lopin de terre... tout le monde savait comment planter, personne n'utilisait de produits chimiques... rien. Alors pourquoi maintenant les gens nous disent : "Ah, non, il faut mettre ceci, il faut mettre cela dans la terre"? Le terme d'agriculture "alternative" a surgi comme une alternative après la "révolution verte", cela a été une volonté des gens pour retourner à une vraie agriculture. (…) La "révolution verte", c'est un terme utilisé à partir de la révolution technologique - voulue par les États-Unis surtout - et qui disait que la production intensive serait le salut, la fin de la famine dans le monde. Le terme "révolution verte" signifie "révolutionner l'agriculture", pour qu'elle devienne de plus en plus productive, expansive, pour en terminer avec les famines dans le monde. En fait, la réalité c'est que rien de tout cela n'est arrivé. Rien n'est arrivé à travers cette révolution verte, cette révolution maudite. (…)

Le seul message que je veux dire c'est que les gens qui défendent ce type d’agriculture, tôt ou tard, ces gens-là vont comprendre qu'ils ont défendu le pouvoir et l'argent - mais pas la vie. Et même s’ils ont de la richesse, de l'argent, à la fin, le résultat de cet idéalisme, de cet idéalisme faux, ce sera la mort. Ceux qui défendent la cause de la "révolution verte", le résultat auquel ils vont aboutir sera simplement ça, quelque chose qui n'amènera à rien. Peut-être qu'ils pourront gagner assez vite de l'argent mais finalement leur futur sera leur propre mort, et pas seulement leur mort à eux mais aussi la mort des générations futures.

Edgar Klemann
Edgar Klemann

Edgar Klemann

Né à Curitiba en 1957
São Mateus do Sul, Brésil, Septembre 2001
Syndicat des travailleurs ruraux de São Mateus do Sul

Ma famille est venue d’Europe, principalement d’Allemagne mais aussi de Pologne. Ils sont arrivés en 1914 au Brésil, ils ont débarqué dans la région de Paranaguá, ou ils sont restés pas mal de temps, et ensuite ils sont montés vers Curitiba. C'est là que ma vie a commencé - et Curitiba était alors encore une petite ville. J’ai grandi, étudié, puis j'ai travaillé 18 ans dans l’industrie - dans la mécanique industrielle - mais toujours avec la volonté de sortir de ce monde-là. Au moment de la récession j’ai perdu mon emploi - la situation était très difficile à ce moment là - et lorsque mon père est parti à la retraite en 82 j’ai essayé de trouver une maison et une terre pour pouvoir travailler. En 83 j’ai vendu tout ce que j’avais et avec ce peu d’argent et ce que mon père possédait on a acheté ici. Au début c’était très dur, on n’avait pas d'expérience, mais aujourd’hui ça va mieux, on est stabilisé.

Nous au début on a commencé à utiliser les agro-toxiques comme des produits défensifs, mais ces produits ne protègent rien et de fait ils tuent. Si on utilisait les agro-toxiques, les oiseaux, les animaux de la région seraient contaminés et cette vie-là finirait - comme cela s’est déjà passé dans d’autres endroits de la planète. Par exemple les aigles ont disparu ici - ou la vipère et le cobra. Il y en avait beaucoup et après ils ont disparu - et les rats ont tout envahi. Et pourquoi cela ? Du fait des déséquilibres. On a commencé ici à participer à la communauté, à des réunions syndicales - et l’idée de l’agriculture biologique est apparue. Et là on a commencé à débattre, à expérimenter, et aujourd’hui on a une assez longue expérience dans cette agriculture alternative. Grâce à notre expérience, grâce à nos connaissances, on sait maintenant que la biodiversité qui existe ici dans notre région est l’une des plus riches de toute la planète et que si nous ne la préservons pas pour les générations futures elle va disparaître. On est confronté aujourd'hui par exemple aux organismes transgéniques. La recherche sur les transgéniques en soi n’est pas mauvaise, mais en même temps si : parce qu'elle est faite pour l'industrie et par l'industrie. Par exemple, avec le gène Terminator*, ici dans la région, c’est notre biodiversité, c’est l’histoire d’un peuple, d’une nation entière qui va disparaître. Je crois que les organismes transgéniques ne sont pas le chemin pour en finir avec la faim dans le monde, comme le dit la propagande. La solution ne passe pas par là. Nous ici nous avons plus de 130 variétés de maïs différentes - et on ne veut pas que cela finisse. (...)

Dans cette région on est plus de 53 000 familles de petits agriculteurs qui travaillent et vivent de l’agriculture. Si les produits transgéniques arrivent ici, qu’est-ce que vont devenir ces 53000 familles ? Elles vont aller dans les villes ? A quoi bon aller dans les villes s’il n’y a pas de travail. Aujourd’hui l’agriculture familiale est le premier employeur du pays et on voudrait que le gouvernement interdise l’utilisation de ces produits dans tout le Brésil pour empêcher un chaos social. Le message que j'ai pour les pays développé, les pays riches, c’est qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent, mais qu’ils le fassent chez eux. Qu'ils nous laissent travailler de la manière dont on a toujours travaillé.

* Terminator : technologie utilisée pour restreindre la réutilisation des plantes génétiquement modifiées en rendant stériles les graines de deuxième génération. Cette technologie n'a pas été intégrée dans des variétés commerciales, à ce jour

Fernando Schmidt Stefanski
Fernando Schmidt Stefanski

Fernando Schmidt Stefanski

Né en 1962 à Terra Vermelha
São Mateus do Sul, Brésil, Septembre 2001
Syndicat des travailleurs ruraux de São Mateus do Sul

Quand je te parle de la dépendance, de la peur que l’on a des agro-toxiques... dans les années 70 il y a eu ces "potions magiques", ces produits chimiques qui sont apparus. Et mon père il a pris ces "potions magiques" qui tuaient les insectes, il a mis tout ça dans la terre - et en effet les insectes et les parasites n’apparaissaient plus. Mais seulement voilà, à 52 ans mon père a eu tous les types de cancer, de tumeurs... quand j’ai amené mon père à l’hôpital de Curitiba, le médecin m’a dit : "Cet homme-là, il a pris du poison". Moi j’ai dit : "Il n'a pas pris de poison". Le médecin :"Mais si, il a pris du poison". "Mais non !" je répondais. Et le médecin : "Mais si !", et moi : "Mais non !". Mon père avait énormément maigri du fait des ulcères, des tumeurs... tous les poisons qu’il avait mis dans la terre sont apparus en lui. Et ça c'était très, très triste. On a demandé aux médecins d’éclaircir tout ça mais ils ont refusé. (...)
A cette époque-là, quand mon père est mort à 52 ans, en 92, nous on a commencé à voir ce qui se passait autour de nous, chez les autres paysans qui avaient travaillé avec les agro-toxiques. En fait, tout le monde avait été malade, tout le monde avait eu des problèmes de santé avec ces agro-toxiques : on a commencé à en discuter entre nous. Eux, les médecins, ils n’ont même pas signalé que ces agro-toxiques finissaient par tuer des gens. Même moi j’ai travaillé avec les agro-toxiques, j’ai abusé de ces agro-toxiques et aujourd’hui j’ai des poumons qui sont malades... aujourd’hui on lutte pour sortir de ces agro-toxiques, pour sortir de ça. Aujourd’hui, même les sources d’eau où on allait pour boire on ne peut plus les utiliser - elles ont été empoisonnées par les agro-toxiques.

Eleni
Eleni

Eleni

Née en 1952 à Canindé (Ceará)
Favela de Pirambu (Fortaleza)
Brésil, août 2001

Je suis née à Canindé, dans le Certão, je suis fille d'agriculteurs, mes parents vivaient à l'intérieur, dans la montagne. Ils étaient très religieux, catholiques - j'ai été élevée dans ce milieu-là, dans un milieu très populaire. Quand j'ai eu douze ans j'ai quitté mes parents et je suis allée travailler dans la maison d'une famille, j'aidais à élever une fillette, j'ai passé huit ans à faire ce travail-là. Ensuite je suis rentrée chez mes moi, et là je n'avais plus la volonté d'étudier, c'était très difficile de pouvoir étudier - j'ai arrêté parce qu'on avait besoin de travailler dans ma famille. À ce moment-là j'ai commencé un travail communautaire, dans une maternité. C'était une ville pauvre, il n'y avait pas d'hôpitaux, pas de médecins, et nous avions décidé de faire de l'apprentissage avec l'aide de Canadiens, des amis, des frères, des prêtres. (...) Sur ces questions de santé nous avons commencé à faire un travail avec les femmes, c'était fait avec beaucoup d'amour, nous voulions sortir les femmes... à cette époque-là les femmes étaient très dévalorisées et nous faisions tout un travail pour changer ça... cela avait à voir parfois avec une vie de prostitution. C'était il y a 20 ans déjà. Ce travail-là nous le faisions de nous-mêmes, en lien avec l'église, c'était difficile, avec l'aide de seulement quelques infirmières qui sont arrivées du Canada. Nous avons beaucoup appris à travailler dans ce milieu de la santé avec elles. Et aussi on travaillait avec l'église, pour la catéchèse - un travail bénévole, à partir des besoins de chacun. Ensuite j'ai décidé d'étudier ici, à Fortaleza, et je suis restée vivre avec des sœurs, des religieuses. J'ai vécu une année cette vie-là mais je n'étais pas satisfaite. Le travail que je faisais avant était en lien avec les gens, avec des familles, des enfants. Là où j'habitais avec les sœurs je n'avais pas trop la possibilité d'avoir des contacts.

À ce moment-là j'ai été invitée à un séminaire avec d'autres jeunes qui avaient cette volonté de faire un travail avec les familles, dans les favelas-mêmes. Nous avons conversé, nous avons vu les rêves de chacun. Nous étions plus ou moins sept personnes et nous avons décidé d'habiter tous dans une même maison. (...) Les gens du diocèse de Fortaleza nous ont aidé pendant six mois, mais nous ne voulions pas être dépendants de l'église, nous ne voulions dépendre que de nous-mêmes. Nous voulions trouver du travail parce que nous étions capables de travailler, et l'une d'entre nous a trouvé du travail dans une usine - et nous avons survécu avec l'argent qu'elle gagnait. Nous sommes passés par beaucoup de difficultés. (...) Nous avons commencé à travailler dans une école, une école communautaire, on gagnait un peu, c'était pour faire vivre notre communauté, là où on habitait. Nous avons commencé à travailler avec les femmes, les adolescents, les familles - surtout des mères. Les gens liés à l'église savaient que l'on avait des activités liées à la communauté, à l'église. Nous étions liés au diocèse, à la paroisse, mais nous faisions un travail volontaire, nous étions indépendants.

Et puis alors nous avons été conviés à participer à l’occupation d’une terre ici-même, là où nous habitons aujourd'hui. Nous avions un peu peur, on ne savait pas ce que c'était, ce que ça signifiait "occuper une terre". Nous avons été voir ce terrain, une terre désoccupée depuis trente ans qui appartenait avant à une usine en faillite. (...) On devait mettre des critères pour cette occupation, pour éviter que des gens qui n'en avaient pas besoin en profitent. À cette époque-là c'était la présidence de Collor de Mello, c'était très dur avec la question des loyers - enfin comme aujourd’hui. Beaucoup de gens habitaient sous les ponts, il y avait deux ou trois familles par logement. C’était très cher. Nous avons rassemblé quelques familles, nous avons parlé avec elles. On leur a expliqué ce qu'il fallait faire, comment arriver jusqu’au terrain... Pendant trois mois nous avons parlé ensemble, nous nous sommes réunis avec ces familles, nous avons parlé des difficultés, comment nous allions arriver ici, ce qu’il fallait faire… Et le 1er juin 1991 nous sommes arrivés à minuit pour occuper cette terre-là, nous sommes arrivés avec 150 familles. Nous nous sommes aperçus que beaucoup de gens attendaient aux alentours, des gens qui voulaient participer à l’occupation : ils avaient découvert le schéma d'occupation. Cela faisait 250 familles et notre petite organisation s'est avérée être très utile. Le désir des gens était de pouvoir construire leur maison, pour leur famille. On n’est pas passé par le gouvernement ou par la préfecture, c'était par nous-mêmes, en s'organisant, que l'on a pu réussir.

Par la suite nous avons été confrontés à beaucoup de difficultés - la drogue, la prostitution. Pour nous c'était très difficile, c'était un monde nouveau, un monde très différent. Avec les familles nous croyions que l’on pouvait essayer de s'organiser, et nous avons découvert une façon de vivre comme des êtres humains, sur notre propre terre, dans nos propres maisons, en essayant de trouver nos propres moyens de subsistance. La règle que l'on avait était que les gens ne vendent pas leur maison, parce qu’il y avait des gens qui étaient désespérés, qui avaient peur de dormir dans leurs baraques - à cause des alcooliques, des drogués... de tout. Nous avons alors essayé d'avoir un dialogue avec ces gens qui se droguaient, on leur a dit que l'on avait peur - et très souvent ces gens-là ont commencé à changer. Nous avons pu avoir des relations amicales, solidaires avec ces familles - et peu à peu nous avons pu grandir. (...) Nous avons eu aussi les invasions de la police qui venait pour nous faire partir. Ils ont demandé à des familles de casser leur propre baraque, leur propre maison - des maisons où parfois il y avait encore la télévision. La police leur a fait peur. Même avec tout ça les gens ne sont pas partis, ils ont résisté. La police s’est aperçue qu’ici existait une vraie organisation et ensuite elle n'est plus revenue : elle savait qu’ici le terrain n'appartenait pas à la préfecture mais à l'État. Il existait plus de 150 occupations à cette époque-là et la nôtre était la plus résistante - parce que nous étions organisés. (…)

Aujourd'hui cela fait déjà dix années que nous habitons ici et nous avons essayé de faire un travail avec les femmes, les familles. Par exemple à travers des projets d'éducation pour adultes, des gens viennent suivre des cours leur journée finie - à une époque beaucoup d'entre eux étaient analphabètes. Nous avons demandé de pouvoir organiser une école le soir, nous avons passé trois ans à apprendre aux gens à lire et à écrire - et à partir de là des gens ont pu sortir pour pouvoir travailler. Ensuite il y a eu la création de l'école communautaire pour les enfants et pour les adolescents de 13 ou 14 ans. Beaucoup d'enfants habitaient seuls, vivaient seuls dans la rue. A cette époque-là nous faisions ce travail avec les enfants pendant la journée et avec les adultes durant la nuit. Ensuite il a fallu créer une école pour les enfants de 5 ou 6 ans : il n'existait pas d'école d'État pour ces enfants-là, et le privé ce n'était pas possible, cela coûtait 15 ou 16 reals. Beaucoup de gens n'ont pas d'emploi, ou bien les mères doivent partir très tôt, vers quatre heures du matin, pour travailler dans les usines.

Aurilene Vidal
Aurilene Vidal

Aurilene Vidal

née en 1972 à Fortaleza
Favela de Pirambú (Fortaleza)
Brésil, août 2001

J'ai grandi et je n'ai pas vécu beaucoup mon adolescence, parce que je me suis mariée à quatorze ans - ça n’a pas été un mariage très réussi. J'ai été mariée quatorze ans et j'ai eu trois enfants. Je crois que c'est à partir de mon expérience du mariage que j'ai ressenti la nécessité d’aider d'autres femmes. Aujourd'hui on s'aperçoit que beaucoup de gens souffrent parce que les gens ne se connaissent pas, ne savent pas dire non. Il y a des situations de violences familiales parce que les femmes ne se sont pas trouvées encore. À partir du moment où vous apprenez à dire non, à partir du moment où vous savez que vous voulez dire non, c'est facile. Ça, je l'ai appris après quatre ans de thérapie, après avoir travaillé dans la communauté*. Aujourd'hui, je suis séparée de mon mari, ça fait maintenant un an. Et ça a été une lutte, ça n’a pas été facile. (…)

Le problème des femmes dans la favela je crois que c’est les maris qui boivent... et les femmes aussi. Ce sont les grossesses précoces, la drogue… Moi, je travaille sur ces problèmes-là, mais aussi sur les problèmes de la personne elle-même, sur la question de l’estime de soi. Il y a un manque d’amour de soi, ici, dans la favela. C’est important de travailler là-dessus, parce que je crois que si vous êtes bien avec vous-même, vous allez pouvoir communiquer avec votre fille, par exemple, pour éviter qu'elle ne tombe enceinte, vous allez avoir une autre attitude avec elle si elle rentre tard à la maison... Moi, j'ai rencontré des filles qui disent comme ça, quand on fait des formations dans les écoles : "Ma mère ne me demande pas où je vais, d'où je viens, à quelle heure je reviens". Et moi je leur dis : "Alors, tu voudrais qu'elle te le demande ?". "Bien sûr que je voudrais, pourquoi elle ne me le demande pas ?". Aujourd’hui les femmes, et pas seulement les femmes, l’être humain… on a perdu la possibilité de rêver, de croire… Les gens oublient la famille, les enfants... je crois qu'aujourd'hui les gens ont perdu ça. Je crois que le problème le plus grave, c'est le manque d’amour de soi-même. (…) Ici on travaille aussi sur les questions liées à la sexualité, et les femmes sont très fermées, c’est difficile. Mais nous arrivons, peu à peu, à débloquer tout ça. Par exemple, des mères qui n'ont jamais parlé de sexualité avec leur fille, qui jamais ne leur ont parlé des préservatifs... et après nous avons des surprises, ici. Des mères qui nous disent : "Moi je ne parlais pas avec ma fille, et maintenant c’est possible". On leur dit : "Il faut leur parler, parce que vous êtes une femme, la femme la plus proche d'elle, alors si vous, vous ne lui parlez pas, qui va le faire ?". Il est là le chemin, c'est celui-là, c'est un long processus, mais qui vaut la peine. Moi, peut-être que je ne vais pas voir le résultat de ce travail, mais les gens qui vont rester ici, oui, les gens qui viendront après moi…

Les gens qui vivent comme moi, ils sont heureux. Pourquoi ? Parce que quand vous arrivez dans la communauté ici, tout le monde vous accueille, les gens vous offrent un café, les gens vont chercher quelque chose à manger. Si vous arrivez dans les maisons d'un peuple fermé, il n’y a pas de bonheur. Bien sûr, la solution ce n’est pas que les gens donnent tout ce qu’ils possèdent et qu’ensuite ils restent dans la misère, mais c'est que les gens partagent ce qu'ils ont, pour que tout le monde puisse vivre dans la dignité. C’est donner plus et arrêter de consommer et d’acquérir les biens. À quoi bon tout ça ? Mourir en laissant un héritage et en regardant le peuple mourir de faim ?

* Communauté des 4 Varas (Mouvement intégré de santé mentale communautaire)

Neves Brandão
Neves Brandão

Neves Brandão

né en 1972 à Gijoca de Jericoacoara (Ceará)
Communauté des 4 Varas, mouvement intégré de santé mentale communautaire
Favela de Pirambú (Fortaleza), Brésil, août 2001

Une fois j'ai été invité à participer à une thérapie*, avec des fils d'alcooliques, parce que mon père était alcoolique. Il a commencé à boire quand on est arrivé à Fortaleza, parce qu’il n'avait pas d'argent. Il se sentait très mal de nous avoir fait quitter le village natal, il pensait que lorsqu’on arriverait à Fortaleza, on pourrait changer de vie... à cause de ça il a commencé à boire. Et moi j'ai participé à cette thérapie, l'objectif principal est que les gens découvrent en eux ce qu’ils savent faire, leurs dons, pour qu'ils récupèrent l'estime d’eux-même. Adalberto (Barreto) savait que je dessinais, que je commençais à faire des cartes, pour montrer au-dehors la réalité de la favela. (…) C’est ici que j'ai commencé à mieux comprendre les choses, à m'accepter comme artiste, comme une partie de la société civile qui s'organise pour améliorer la vie de la communauté. Quand je suis arrivé j'avais des difficultés, même pour parler, pour discuter, pour exposer mes idées. Et ici les gens ont commencé à dire que j'étais capable de faire des choses, que j'étais un artiste. Les premières fois j'ai pensé que les gens n'étaient pas sérieux, parce que j'étais pauvre : "C'est un garçon de la favela, il faut lui dire qu'il est quelqu'un parce que sinon il va tomber dans la drogue". C'est ça que j'ai imaginé. Je n'acceptais pas que j'avais un don, un truc spécial pour dessiner. Je peux dire que j'ai commencé à vivre quand je suis arrivé ici, parce que maintenant je m'accepte comme je suis. Je crois qu'il faut toujours transmettre l'expérience, il faut toujours être là pour montrer aux autres qu'on y est arrivé. (…)

Pour que les gens de la favela connaissent leur histoire, toute leur histoire du Ceará jusqu'ici, il fallait la raconter. Et nous, nous avons alors commencé à faire des entretiens avec nos parents, nos grands-parents, pour connaître notre histoire. Notre fonction à nous, c'était ça, c’était d’écouter l'histoire des gens, et de dessiner cette histoire, de la transmettre par le papier. Sur ce livre nous avons travaillé deux ans, en faisant des réunions, des recherches, en nous mettant ensemble pour partager ce que l'on apprenait de nos parents, et comment nous pouvions organiser ça, quels dessins choisir. Nous avons aussi voyagé pour mieux connaître le Ceará, l’intérieur. Parce qu’il y avait des gars du groupe de dessin, à l’époque, qui jamais n'étaient allés au dehors de Fortaleza, c'était leur premier voyage. Ça, ça a duré deux ans, et le résultat a été un livre que nous avons réalisé, le travail qu’on est allé exposer en France.(...)

Ici on travaille avec les propres capacités des gens. Parce que le plus souvent, les projets qui existent dans les favelas, c'est de dire aux gens : "Ah ! Vous êtes pauvres, vous n'avez rien, on va vous aider, on va vous donner de l'alimentation, on va vous donner de l'argent pour acheter à manger, on va vous donner des vêtements". Là les gens s'habituent à recevoir, et quand les gens s'habituent à recevoir ils ne savent plus alors qu'ils ont le pouvoir de donner - et si l'on pense comme ça c'est difficile de changer. Ici on travaille toujours avec les capacités des gens. S’il y a quelqu'un qui veut participer à une thérapie, si la personne ne peut pas payer, on ne va pas lui dire : "D'accord, vous ne pouvez pas payer". Non. On dit aux gens : "Vous ne pouvez pas payer avec de l'argent, mais vous pouvez venir une fois nous aider à travailler, ici, vous pouvez laver un drap par exemple, quand vous serez mieux". Et ça je crois que c'est le chemin pour changer la vie des pauvres. C'est de leur dire qu'ils sont capables de donner quelque chose. Parce que quand on apprend à donner on oublie de recevoir. C'est mieux de travailler et de gagner de l'argent que d’attendre l'argent sans travailler. Ça c'est la mort. Il y a beaucoup de morts-vivants dans la favela. Et c'est ça que je voudrais changer.

* notamment sous l’impulsion d’Adalberto Barreto et de son frère Airton, des avocats, des psychologues, des travailleurs sociaux et des médecins traditionnels ont aménagé un espace, au cœur même de la favela, où sont abordés les problèmes de la vie quotidienne. Cette méthode thérapeutique collective, initiée en 1987 par Adalberto Barreto, a intégré le programme "santé de la famille" du ministère de la santé brésilien en 2008

Magda da Rosa Dias
Magda da Rosa Dias

Magda da Rosa Dias

née en 1969 (Rio Grande)
MNLM
Porto Alegre, 2002, Brésil

María José Maceido
María José Maceido

María José Maceido

femme d'Expedito Ribeiro da Souza, syndicaliste assassiné le 2 février 1991 à Rio María.
María José Maceido est mère de neuf filles
Comité Rio María / Commission Pastorale de la Terre (CPT)*
Rio Maria, Brésil, août 2001

À l'époque où il est devenu le président du syndicat on manquait de tout... de nourriture pour nourrir les enfants... et moi je n'aimais pas trop qu'il travaille pour le syndicat. Je lui ai demandé de trouver un autre travail, c'était très dangereux. Dès fois il y avait des gens qui arrivaient à la maison en le cherchant... ces personnes qui venaient c'étaient des bandits, des malfaiteurs. Il devait aller à des réunions pour le syndicat et quand il partait il devait rentrer très tard, à minuit ou une heure du matin. Je ne pouvais plus dormir, je pensais beaucoup. Il ne pouvait plus rester ici et il est parti pour Belém. De là-bas il m'a appelée et il m'a dit qu'il était possible de s'y installer - et je lui ai dit qu'à mon avis c'était très bien. Mais après quelques jours, après trois jours, finalement il est revenu. Il ne pouvait pas laisser le syndicat. C'était dangereux, il y avait des gens qui le cherchaient. Même ses compagnons lui disaient que c'était très dangereux**. Ils lui donnaient des conseils, de faire attention, de ne pas sortir de la maison. Il est revenu ici. C'est comme ça qu'il a été assassiné. Jusqu'à aujourd'hui il me semble qu'il est là.

Antonia Macedo Ribeiro, née à San Miguel (Goiás) en 1971
fille d’Expedito Ribeiro da Souza

Quand j'étais petite j’ai vu mon père dans la lutte, dans sa lutte en faveur de la cause des plus démunis, des plus pauvres - et à ce moment-là j'ai trouvé cela très beau. Je comprenais cela et en même temps je ne comprenais pas. Plus tard, quand j'ai commencé à comprendre réellement ce qu'était cette lutte-là, la soif de justice qu'il avait, j’ai commencé à voir les choses différemment. Je me suis demandé : "Qu'est-ce qui peut bien pousser un homme à aider les autres comme ça, sans même qu'ils soient ses parents ou ses amis ?". Je me suis dit que cela devait être de l'amour, de l'amour de dieu, de l'amour pour son prochain. Ensuite, quand le temps a passé, je n'ai pas trouvé cette lutte-là seulement belle, j'ai aussi commencé à travailler avec lui, à travailler pour le syndicat - comme secrétaire. Je ne gagnais pas un salaire, je n'étais pas là pour gagner un salaire, j'étais là simplement pour aider, j'étais à ses côtés, je faisais quelque chose d’utile dans cette lutte. Et je savais qu’un jour sa famille devrait continuer sans lui, parce que quand les menaces de mort ont commencé, lui savait qu'il allait mourir. Il savait, mais même avec ces menaces de mort il ne s'est pas arrêté, il ne s'est pas réfugié dans une autre ville. Il est mort mais la lutte continue. Ce qu’il disait c’est qu’il allait mourir et que sa famille devrait un jour continuer la lutte, pour lui, pour ce qu'il voulait faire pour la société. C’est ce que les gens font aujourd'hui, en rejoignant le comité Rio María, les associations de quartier et d'autres associations, ils continuent la lutte qui a été interrompue.

* la CPT lutte depuis plus de 30 ans pour la défense des travailleurs ruraux et joue un rôle important dans les conflits fonciers qui opposent les travailleurs ruraux aux grands propriétaires terriens - l'un de ses premiers coordinateurs, Josimo Tavaras, est assassiné le 10 mai 1986. La CPT est aussi aujourd’hui le principal acteur engagé contre les nouvelles formes de travail esclave. Entre 1980 et 2001, 1543 travailleurs ruraux ont été assassinés au Brésil, dont 766 au Pará (Human Rights in Brazil, 2001). Ces assassinats n'auraient donné lieu qu'à 94 procès et à la condamnation de 22 commanditaires - une seule personne ayant effectué sa peine (source CPT).
** “Le Brésil, des hommes marqués pour mourir” (Maurice Lemoine, Monde Diplomatique / décembre 1990)

Juan Martins
Juan Martins

Juan Martins

Né en 1951 dans le Minas Gerais
Rio Maria (Pará), Brésil, août 2001
Comité "Rio María"

Je vais commencer en parlant de mon enfance. Je suis issu de personnes simples, mon père était menuisier, il travaillait dans la construction civile, et ma mère était maîtresse de maison - et puis mon père est mort et j'ai eu une enfance difficile. Depuis tout petit j'ai été indigné par les injustices, parce que j'ai vu comment les gens étaient exploités - et cette indignation n'a jamais cessé en moi. Devenu adulte j'ai commencé à travailler comme animateur de communautés ecclésiales de base, essayant toujours d'orienter les personnes sur leurs droits. Quand je suis arrivé à Rio María en 83 c'était après l'assassinat de João Canuto de Oliveira* et j'ai pu voir là jusqu'où en était arrivées l'exploitation, la violence, l'impunité. Et j'ai été révolté encore lorsqu'ils tuèrent Expedito Riveiro de Sousa**. A ce moment-là le comité Rio María a été fondé et j'ai commencé à y participer. (...) Je crois que l'indignation, les injustices... je crois que ces deux mots résument mes motivations pour me mobiliser. Lorsque l'on voit ses camarades être massacrés, les familles exploitées, les enfants abandonnés, des personnes être exclues de leur droits... on doit arrêter de douter, on doit se mobiliser pour lutter et tenter de changer cette situation.

Le Comité Rio María se mobilise pour que les professionnels de l'éducation publique aient un meilleur salaire, des garanties d'emplois, que l'éducation soit de meilleure qualité - et bien sûr dans le domaine de la santé pour que les personnes aient des garanties... pour un système unique de santé, pour que les prestations de santé soient de meilleure qualité... pour que les gens aient connaissance de leurs droits. Il faut que les gens aient conscience de leurs droits. Au Brésil, et surtout dans l'état de Pará, existent une culture de la violence, une culture de la peur qui paralyse - et qui ne permettent pas aux gens de faire utilisation de leurs droits. Les choses changent lorsque les gens commencent à avoir confiance, quand ils savent que des personnes sont avec eux, dans le même combat - ils commencent alors à défendre leurs droits, par eux-mêmes. Cette conscientisation est un pas très important. L'occupation du sud du Pará est très récente, elle date des projets agricoles des grandes entreprises - financés par des capitaux gouvernementaux. Cette situation a provoqué un déplacement important de main d'œuvre dans cette région, mais les gens sont arrivé ici dans un endroit où l'autorité, les institutions politiques n'existaient pas - et par conséquent s'ils dénonçaient quoique ce soit ils étaient menacés de mort. C'est pour cette raison que les gens ne parlent pas, par peur de perdre la vie, par peur de voir leur famille séquestrée, torturée ou maltraitée.

Aujourd'hui les droits des travailleurs sont quasi inexistants, ici on peut encore voir du travail esclave - en plein XXI ème siècle. Cela génère de la peur, le silence***. Les gens ne défendent par leurs droits et le manque d'institutions génère une grande impunité - et par conséquent la violence augmente. La violence pas seulement dans le sens "tuer d'autres personnes" mais aussi dans le sens de leur enlever leur liberté, parce que les personnes ne peuvent plus dire ce qu'elles pensent, ni dire ce qu'elles savent, ni dire ce qu'elles voient - et c'est aussi une manière de tuer. Les gens sont en prison sans être emprisonnés, ils sont prisonniers d'eux-mêmes parce qu'ils ne peuvent pas exprimer un point de vue en accord avec les réalités de ce qu'ils sont en train de vivre. Une autre façon ici encore de perdre la vie c'est à travers l'exploitation par le manque de salaires dignes, par l'impossibilité d'accéder aux études, par l'impossibilité d'accéder à de meilleures conditions de vie pour les familles... et cela aussi tue les gens peu à peu, c'est une forme de mort lente et douloureuse. Tout cela est lié à un grand analphabétisme - tant au Brésil que dans toute la région - empêchant l'accès des gens aux moyens d'information. Ce qu'ils peuvent connaître à travers les moyens de communication est dénaturé, les médias sont du côté du plus fort, ils sont de côté du capital, de l'argent.

* João Canuto de Oliveira est assassiné en décembre 1985 et non en 1983. João Canuto de Oliveira était membre des communautés ecclésiales de base, militant du parti communiste, premier président du syndicat de paysans de Rio María et ancien maire de Rio Maria. Les deux commanditaires de son assassinat ont été condamnés en 2003, 18 ans après les faits, à 19 ans de prison. Dans l'attente du jugement de leur recours contre la décision de condamnation ils sont sortis libres du tribunal.
** Expedito Ribeiro da Souza, syndicaliste assassiné le 2 février 1991 à Rio María.
*** en 2001 sept personnes sont assassinées dans le sud-est du Pará pour des questions relatives à des conflits de terre. Le nom de trois d'entre elles était inscrit sur une liste de personnes à assassiner (source CPT)

Orlando Canuto
Orlando Canuto

Orlando Canuto

Né en 1965 à Campestre (Goiás)
Rio Maria, Brésil, août 2001

On est né dans l’État de Goiás, et on était une famille très pauvre, humble. Notre famille, c'était huit personnes : mon père, ma mère et six garçons. Dans les années 70 c’était très difficile de vivre dans le Goiás et mon père est venu ici. Il a trouvé que c’était une région très prospère pour travailler la terre, pour exercer sa profession - et alors il nous a envoyés chercher. On est arrivés ici en décembre 1974 et nous n’avons pas pu avoir une terre à nous, on travaillait chez les fazendeiros. Avec la colonisation ici beaucoup de questions se posaient, le travail esclave, les milices, les terres grillagées - quand on arrivait sur des terres elles appartenaient déjà à quelqu’un et nous étions expulsés. Mon père a été mis en prison, toutes nos affaires ont été brûlées par les fazendeiros. Il est allé voir la justice pour avoir une indemnisation - mais on n’a pas pu avoir ça de la part de la justice. C’était en 1978, la police nous a expulsés et nous a laissés ici dans la rue. Et nous qui avions presque tout avant - on avait des outils etc. - le jour d’après on n'avait plus rien. Mon père, ma mère et mes frères, nous tous nous étions à la rue. Là mon père a rencontré des gens en cherchant ses droits, (...) le père Ricardo Rezende* et d’autres. Ils ont commencé à lutter pour organiser les travailleurs ruraux. (...) Il y a eu une lutte très importante sur la question des latifundios (...) et des fazendeiros, sur leurs milices armées qui tuaient les leaders. Ils ont tué Paulo, ils ont tué José, ils ont tué des étrangers, ils ont tué mon père** et d’autres.

Nous on est partis pauvres du Goiás pour ici, et aujourd’hui on est encore pauvres, plus pauvres parce que l'on a perdu des membres de la famille, la famille qui est la richesse la plus importante... mais on est très riches de cœur, de la volonté de faire reconnaître nos droits. On ne demande pas l'aumône, on veut seulement obtenir les droits qui ne nous ont pas été accordés à nous les travailleurs ruraux, et à tous ceux qui habitent dans la pauvreté et la misère ici au Brésil. (...) Si vous regardez vous allez voir les sans terre, les sans toit, les gens des favelas, les mendiants. Le manque de santé et d’emploi, les gens qui vivent de l’économie informelle, qui vivent sous les ponts, les gens qui sont assassinés. La question de la drogue, la question de la violence contre les femmes. On lutte pour avoir un jour le droit à la vie et pour vivre on doit avoir au moins le droit de se nourrir, de s’éduquer, le droit à la santé. On doit pouvoir avoir une maison pour vivre, avoir une terre pour travailler. On ne demande pas beaucoup, on veut seulement l'application de nos droits constitutionnels. Notre constitution garantit ces droits-là, mais ils ne sont pas respectés par le gouvernement. (...)

On habite dans un pays très riche mais la richesse reste entre les mains de quelques-uns, très peu de gens y ont accès. Et même si choses ont changé un peu il y a encore de la peur, on vit sur ces gardes. Lorsque l'on gêne les intérêts d'une personne (...) tout de suite elle va prendre la vie de quelques-uns. Moi j’ai deux policiers qui, si je les appelle, vont rester avec moi tout le temps, tout le temps. Il y a beaucoup de peur. Maintenant il y a une accalmie mais elle survient après que beaucoup de gens aient été tués. Ces peurs-là rendent difficile le travail de la justice car les témoins ont peur de parler, de témoigner - ils ont peur de recevoir la vengeance de gens impliqués. Mais il y a aussi une contrepartie à cela : la peur nous donne du courage***.

* auteur de « Terres violentes du Brésil » (1992)
**João Canuto de Oliveira, assassiné en décembre 1985. Membre des communautés ecclésiales de base, militant du Parti communiste, premier président du syndicat de paysans de Rio María. Les deux commanditaires de son assassinat ont été condamnés en 2003, 18 ans après les faits, à 19 ans de prison. Dans l'attente du jugement de leur recours contre la décision du tribunal ils sont sortis libres.
*** Orlando Canuto survit à une tentative d'assassinat en avril 1990 – ou deux de ses frères sont assassinés, José et Paulo. En 2001 il est conseiller municipal de Rio María - et vit sous protection policière après avoir reçu des menaces de mort (rapport Amnesty International 2001)

Iraci Oliveira dos Santos
Iraci Oliveira dos Santos

Iraci Oliveira dos Santos

née dans l’État de Goiás
Mère de "José", jeune homme souffrant de perturbations mentales suite à de mauvais traitements subis au commissariat de police de Xinguara
Xinguara (Pará), Brésil, Août 2001

Il y a une chose qui s'est passée en juin 1999, mon enfant, il allait en moto… il était mineur et il a été pris par la police. Cela a été très dur, parce qu’ils ont battu mon enfant, ils ont tabassé mon fils. Il a été emprisonné et moi je n’ai pu le sortir que le troisième jour, avec l'aide d'amis. Quand je l'ai sorti de la prison, il a commencé à se sentir mal, de plus en plus, et après trois jours il est resté complètement fou. Il est devenu fou, il parlait toujours de la peur qu'il avait de la police, il devenait paranoïaque, il pensait que la police le persécutait tout le temps. C'était à cause des coups, des menaces de mort dont il a souffert dans la prison. Il est devenu complètement fou. (…) Quand je l'ai amené à l'hôpital dans le Tocantins, moi, j'étais complètement... j'étais avec tout le désespoir du monde. J'ai demandé aux médecins s’il fallait le transférer, qu'est-ce qu'on pouvait faire... j'étais perdue de voir mon enfant, mon fils, se retrouver comme ça, du jour au lendemain. Le médecin m'a demandé d'attendre trente jours, qu’après trente jours il y aurait des résultats. (…) Ensuite, il m'a dit qu'il n'y avait pas d'espoir de guérison, que son esprit était touché, que la possibilité de guérison était très faible*. (…)

Moi, je n'ai pas accepté de voir mon fils malade durant le reste de sa vie. Un enfant, encore adolescent... moi, je me suis dit : "Comment va être la vie de mon fils dans cette société ?". À ce moment-là, après beaucoup de démarches, j'ai rencontré le frère Henri** et ensuite (…) j'ai pris la résolution de dénoncer cette situation. Ce par quoi je suis passée cela a été très difficile, et comme je l'ai toujours dit dans mes dépositions, tout ce que j’ai vécu, je ne veux pas qu'une autre mère le vive. Parce que c'est trop dur. Parce que c'est très difficile d'avoir des enfants... ils étaient tous mes enfants (…), et soudainement apprendre que mon fils n'a plus l'espoir de guérir… (…) Pour moi, c'est quelque chose de très dur, c'est comme voir un chemin qui n'a pas de fin, je me suis rendu compte que je devrais l'accompagner toujours, l'avoir sous mon aile - cela n'a pas été facile. Parce que pour pouvoir survivre, moi, il faut que je travaille et à la fois il faut que je sois avec lui, et en même temps que je m'occupe de mes autres enfants. (…) Moi, ce que je demande, ce que j'ai toujours demandé, c'est la justice. Que la justice soit faite. (…) Je ressens mon fils comme une partie de moi - parce qu’un fils c'est une partie de la mère. Je ressens mon fils comme une partie de moi, une partie de moi morte. (…)

J’ai entamé une action en justice avec beaucoup de force, même si beaucoup de gens me disaient : "Fais attention, c'est très compliqué, tu peux même mourir, tu peux être menacée"... Et, oui, j'ai été menacée, ils m'ont menacée de tuer mes autres enfants, les prendre dans la rue et de les tuer et ensuite de les jeter devant ma maison. J'ai été menacée, mais je crois que mon Dieu est plus fort que les hommes ici sur la terre, et cette foi me maintient, pour ne pas avoir peur. J'ai dénoncé cette situation, je suis allée trouver les journaux, la télévision, pour que les autorités prennent conscience de cas comme celui de mon fils et de beaucoup d'autres, pour que cela n'arrive plus. Parce que c'est très difficile pour une mère de vivre ce que j’ai vécu. C'est très difficile... Il y a des choses qui reviennent dans ma tête... au début, j'ai été menacée, j'ai été menacée même dans les locaux de la police. (…) Je sais que je suis en péril, à cause de la dénonciation, parce que je suis allée voir les journaux, la télévision... toute ma famille est en péril... mais moi, je dois continuer, je dois continuer à vivre pour mon fils, je dois continuer à lutter.

* le commissaire principal de la police du sud du Pará et le chef de la police de Xinguara, accusés de complicité et de négligence dans cette affaire, ont été transférés hors de la région en même temps que deux policiers accusés d'avoir torturé José (Rapport AI 2000)
** Frère Henri Burin des Roziers, avocat à la Commission Pastorale de la Terre

Eleudi Batista
Eleudi Batista

Eleudi Batista

née à Ecoporanga (Espírito Santo) en 1963
Accapamento* du "41" (Chico Mendes)
Région de São Mateus (Espírito Santo), Brésil, août 2001
MST (Mouvement des sans-terre)

Lui, mon père, il était aussi enfant d'agriculteurs, d'une famille très pauvre, il n'a pas fait d'études, tous étaient illettrés, ma mère était illettrée aussi, jamais elle n'était allée à l'école. Mon père si, mais un peu seulement. C'est comme ça, ils travaillaient pour les autres. Un mois ils travaillaient et le mois suivant, non. Mon père a beaucoup travaillé dans la canne à sucre - un travail très dur la culture de cannes. Et c'est alors qu'a surgi le Mouvement des sans-terre. Et alors il y a eu l'opportunité des occupations, ça c'était en 1985 - la première occupation qu'il y a eu dans l’Espírito Santo. Lui il a participé à cette occupation et aujourd'hui sa vie a changé. Aujourd'hui, il a un petit morceau de terre, pour travailler. (…)

J'espère un futur meilleur, mais c'est très difficile de parler du futur, parce que tellement de choses se passent, c'est très difficile de parler comme ça du futur. Un futur meilleur... et nous, nous essayons de construire ce futur. Ce n'est pas tellement pour moi que j'espère ce futur là, mais c’est pour toutes les familles de l'accampamento, pour tout le Brésil et pour tous les pauvres du monde. J'espère qu'un jour on pourra regarder l'horizon en frappant notre poitrine et en criant : "Nous avons lutté et nous avons construit un monde meilleur". C'est ça ce que j'espère. (…)

Pourquoi c'est important de lutter ? En fait, si nous ne luttons pas, nous n’aurons rien. Nous devons aller de l'avant, affronter les obstacles, parce que si nous ne faisons pas ça, nous, les plus pauvres, ceux qui sont rejetés, ceux qui sont dans la misère… c'est nous-mêmes qui devons faire cette lutte-là. Parce que si nous attendons que les choses viennent des autres, de ceux qui ont le pouvoir, cela ne se passera jamais. Ils ne vont jamais rien faire, parce que le gouvernement, les gens du pouvoir, ils sont dans leur coin, tranquilles, en gagnant des millions et des millions. Jamais ils ne vont se bouger pour nous, nous sommes le reste de la société, et c'est nous-mêmes qui devons lutter pour nous et pour tous. Parce que si nous attendons ça d'eux, jamais nous n'aurons un monde meilleur. Moi, le message que je veux envoyer à ces gens-là, c'est qu'ils prennent une minute de leur précieux temps pour regarder ce qui se passe autour d'eux, et alors ils pourront voir qu'il y a des millions de gens très, très pauvres - qui sont dans la misère. On voudrait que les gens de pouvoir prennent une minute pour constater ce qui se passe au Brésil avec la misère. Et même dans le monde entier. On sait très bien la pauvreté, les enfants abandonnés, la violence… ce que je voudrais c'est qu'ils prennent une minute et qu'ils regardent autour. Qu’ils voient que nous tous, aussi, nous avons des rêves.

* Accampamento : terre occupée, qui n’a pas encore fait l’objet d’une désappropriation légale. Assentamento : terre où sont installés les sans-terre, après légalisation de l'occupation. L'article 184 de la constitution (1988) stipule qu'il “incombe à l'Union de s'approprier, par intérêt social, aux fins de la réforme agraire, le bien rural qui n'accomplit pas sa fonction sociale”. Le débat juridique se faisant sur la définition à apporter de la fonction sociale de la terre

Paulo Chagas et ses filles
Paulo Chagas et ses filles

Paulo Chagas et ses filles

Né en 1961 à São Mateus
Région de São Mateus (Espírito Santo), Brésil, août 2001
Assetamento du Mouvement des sans-terre de Vale da Victoria

Manoel Almeida Justino
Manoel Almeida Justino

Manoel Almeida Justino

Né en 1970 à Conceição da Barra
Braso do Rio, Brésil, août 2001
Projet de coopérative - carvoeira citoyenne - soutenu par l’ONG FASE (Federação de Órgãos para Assistencia Sociale e Educacional)

J'ai commencé à travailler comme coupeur de cannes - j'avais 12 ou 13 ans quand j’ai commencé à travailler dans la canne. Ensuite j'ai suivi des amis qui travaillaient comme carvoeiro - et j'ai travaillé dans une carvoeira*. J'avais dix-sept ans quand j'ai commencé à travailler comme carvoeiro et je n'ai plus arrêté jusqu’à aujourd’hui. Ensuite la situation est devenue très difficile parce que la forêt native a été détruite - on utilisait le bois de la forêt native et elle a commencé à disparaître. Il y a eu des lois et nous avons dû arrêter de travailler avec la mata native, nous avons commencé à faire du charbon avec du bois d'eucalyptus. (…) Un jour il y a des allemands qui sont venus faire une étude avec des gens de FASE, et là ils ont vu que la plupart des carvoeiras étaient clandestines. Aucune n'avait de licence pour fonctionner, elles se foutaient des lois, il y avait du travail esclave, le travail des enfants, la prostitution. Tout ça existait dans les carvoeiras. Ils ont fait une étude et c'est de là qu'est né ce projet de changer ce système illégal, de créer une coopérative de carvoeiros. C’était en 1996 et j’ai rejoint les vingt familles qui s’organisaient pour ce projet de carvoeira citoyenne. (...) Nous avons un projet avec 45 familles et ce que l'on voudrait plus tard c'est travailler avec 100 ou 200 familles, de mobiliser d’autres carvoeiros pour former d'autres coopératives, pour en finir avec les intermédiaires, avec l'exploitation. Aujourd'hui notre situation ici est très difficile, les carvoeiros sont massacrés.

Ici, dans le Spírito Santo, ça existe le travail des enfants. Il existe des carvoeiras clandestines, oui, des carvoeiras clandestines, ça existe. Le travail esclave aujourd’hui n’existe presque plus, mais le travail des enfants oui. (...) Il faut faire une différence entre le travail esclave et le travail des enfants. Le travail esclave c'est quand un patron va prendre une famille ici et l'amène à Picadão da Bahia, la laisse isolée dans une forêt pour la faire travailler et part. Ça c’est du travail esclave. Ces familles n'ont pas la possibilité de partir, elles doivent rester pour travailler, ça c'est du travail esclave. (...) Le travail esclave est lié au pourcentage qu'on perçoit. Aujourd'hui un carvoeiro fait un mètre cube de charbon pour 2,5 reals. Son patron, lui, vend ce mètre cube 36 reals. Ça c'est du travail esclave, cette différence d'argent. Pour le patron maintenant ça va - mais moi il me rend esclave.

Je pense que c'est une vie très sacrifiée, la vie de quelqu'un qui travaille comme carvoeiro. Un carvoeiro c'est un artiste, le processus pour créer du charbon c'est le carvoeiro qui connaît ça, c'est un artiste. Le gato ne connaît pas le savoir-faire du carvoeiro, le patron ne vient jamais là, sans le carvoeiro il ne pourrait rien faire. Le carvoeiro est un artiste et il est pourtant esclave. Avec toutes ses connaissances il devrait gagner un salaire bien meilleur que celui qu’il gagne jour après jour. Aujourd’hui les carvoeiros n'ont pas le droit de voir un médecin, n'ont pas le droit de tomber malade. S’ils travaillent ils gagnent et s’ils ne travaillent pas il n’y a rien. Il vit de sa production, il n'a pas de samedi, de dimanche, de vacances. Ce qu'il produit le matin c'est pour pouvoir manger l'après-midi. (…) Et une autre chose que je veux dire : ce que nous vivons aujourd'hui, que cela ne soit pas vécu par nos enfants. Nous allons préparer nos enfants pour leur donner la possibilité d'avoir une vie meilleurs, qu'ils n’aient pas la même vie que nous. Qu'ils puissent améliorer leur vie, qu’ils puissent étudier, qu’ils aient le droit de jouer. Aujourd’hui les enfants de carvoeiros n'ont pas le droit de jouer : qui aide les carvoeiros si ce n'est leurs enfants ? Si un carvoeiro doit payer quelqu'un pour l'aider il ne reste avec rien, c'est les enfants des carvoeiros qui aident les parents.

La majorité des carvoeiros sont illettrés. Peut-être que vous pourrez trouver seulement 20 % d'entre eux qui sauront lire et écrire. Et aussi, la majorité des carvoeiros n'ont pas de papiers, ils n’ont aucun document. Pourquoi ? Parce que la vie des carvoeiros est une vie de mouvement. Aujourd'hui il est là dans le Spírito Santo et dans deux mois le gato peut le prendre pour aller travailler à Bahia. Il n'a pas de place fixe. Aujourd’hui ils sont ici, demain à Bahia ou dans le Minas. C'est une vie dure. Tout ce qu’ils ont acheté, ils doivent le laisser quand ils partent.

Aujourd'hui je suis le représentant légal de la coopérative et moi je ne suis pas bien reçu dans les carvoeiras. Si je viens avec quelqu'un qui vient de l'étranger, je ne suis pas bien reçu dans les carvoeiras par les gatos. Ils disent que ce n'est pas possible de faire des interviews dans les carvoeiras. Aujourd'hui je suis quelqu'un d'exclu par les gatos, je ne suis pas bien reçu. Aujourd'hui pour moi c'est difficile, je ne peux pas avoir un travail dans une carvoeira, ils ne veulent pas me faire travailler. Parce que je suis conscient, conscient de la valeur des carvoeiros. Ils pensent que j’en sais trop, ils m'excluent.

* production de charbon végétal

Chapoka dos Santos
Chapoka dos Santos

Chapoka dos Santos

Conceição da Barra, Brésil, août 2001

Les Quilombos existent depuis l'époque de l'esclavage, c'était des lieux où les esclaves se réfugiaient lorsqu'ils s'échappaient des plantations, pour pouvoir vivre sur un morceau de terre et de liberté*. Ils formaient de petites communautés dans la montagne : au Brésil, 25 ans après le décret de loi contre l'esclavage, des africains continuaient d'arriver pour travailler comme esclaves**. (...) Lorsque j'étais enfant tout le monde vivait mieux, il existait une diversité de la végétation, on pouvait encore pêcher, ici vivaient des animaux sauvages pour nous nourrir. Il existait une certaine abondance, une culture traditionnelle, des rites, du folklore. Tout était vécu avec beaucoup plus d'amour, d'homogénéité qu'aujourd'hui. Lorsque j'étais petit je ne savais pas ce qu'était une rue pavée, on vivait à 25 kilomètres de la ville - ce n'est que récemment que j'ai vu ce qu'était une rue. (...) Les gens plantaient des choses nécessaires pour vivre, personne n'avait une ambition de possession, les gens se suffisaient d'une parcelle de riz, d'une parcelle de fèves... de choses nécessaire afin que la communauté puisse vivre. Et une autre chose importante aussi, c'est que les terres n'étaient pas délimitées, les gens élevaient des animaux sur des parcelles communautaires et personne ne s'opposait à ça... ça, c'était il y a quarante ans. (...) Beaucoup encore conversaient, parlaient en dialecte - ce qui impliquait une séparation très importante entre la communauté noire et la communauté blanche. Les noirs avaient leurs propres saints et chacun des cinq groupes de la communauté avait des manifestations culturelles différentes.

Et à ce moment est arrivé Aracruz avec son projet de plantation d'eucalyptus***. Les terres n'appartenaient à personne en particulier mais à la communauté, les gens savaient ou ils plantaient, là où ils avaient leurs lopins de terre. La terre n'était pas délimitée, ce n'était pas important la démarcation de la terre, il n'existait pas cette ambition de tout contrôler. (...) Mais comment entrer sur ces terres, comment Aracruz pouvait rentrer sur ces terres ? A l'époque, quand venaient les blancs, les noirs ne pouvaient même pas s'en approcher, il y avait de fait une séparation très grande jusqu'à ces 25 dernières années. Aracruz décida de prendre contact avec un noir qui vivait en ville, Pelé, qui possédait un commerce de vêtements, de chaussures, pour les gens des quilombos. Avec Pelé Aracruz a pu d'acheter les terres aux noirs, un commissaire de police l'accompagnait pour faire les achats de terres - qui n'étaient en réalités pas achetées mais prises. Toutes les terres sans documents de propriété ont été récupérées par le gouvernement, on nous a dit que le propriétaire était maintenant Aracruz. Ils leur ont enlevé leurs terres, aux quilombos, et ils ont dû aller vivre dans les favelas. Et à ceux qui avaient un titre de propriété, les terres leur ont été achetées à un prix extrêmement bas. Ce n'était pas grand-chose mais c'était la première fois qu'ils voyaient de l'argent. Quelques-uns voulaient le garder sous le matelas et d'autres ont pensé partir en ville pour pouvoir étudier - mais loin de leur culture originelle c'était extrêmement difficile. Et ça a été comme ça, partir pour les grandes villes, pour Rio de Janeiro, pour Rondônia. Les gens qui sont partis d'ici ont pu voir comment leurs enfants - ou eux-mêmes - sont tombés dans la pauvreté, la délinquance, la drogue. Ils ne pouvaient pas trouver un emploi qui leur permettrait de manger, ils ont dépensé l'argent qu'ils avaient, ils ont fini comme criminels ou mendiants - tous les malheurs sont tombés sur eux.

C'est pour cette raison que la monoculture de l'eucalyptus a été destructrice. D'abord parce les noirs ont dû quitter les quilombos, leur terres, et qu'ensuite cela a provoqué un grand impact environnemental. Ils ont éliminé la biodiversité de la forêt, éliminé les animaux sauvages, modifié le climat après avoir détruit les arbres - les pluies sont devenues beaucoup plus faibles et ensuite a commencé la sécheresse. Les possibilités pastorales pour les animaux sont devenues presque impossibles. D'un point de vue à la fois écologique et social cette philosophie capitaliste a fait que les gens vivent dans l'ignorance et dans l'impossibilité d'assurer leur subsistance. (...) Il est nécessaire de récupérer nos terres parce que l'eau est beaucoup plus importante que les eucalyptus, il est important de prendre conscience que non seulement l'eau apaise la soif mais qu'elle rend aussi possible le développement de la vie animale... Le monde devrait prendre conscience de la nécessité de faire un meilleur usage du papier, de le recycler, que l'on arrête de devoir planter des eucalyptus pour satisfaire certains en papier - au détriment d'autres cultures. Le premier monde gaspille - et nous nous payons les conséquences de ce gaspillage. C'est une question très sérieuse, je pense que l'Europe, les États-Unis et les pays dits développés sont incroyablement égoïstes, ils veulent tout pour eux. Je pense que les Européens, qui sont plus formés idéologiquement que les Américains, devraient regarder ce qui se passe dans nos pays sud-américains - et surtout au Brésil. Regarder ce qui se passe avec la culture africaine parce que les noirs, jour après jour, redeviennent des esclaves. (...)

Ce qu'ils ont fait ici a été d'asservir de nouveau les noirs en esclavage, ils les ont spoliés de leurs terres. Si vous faites une enquête vous verrez que les enfants et les vieux ont seulement la possibilité de crier, ce que vivent les familles jour après jour est simplement insupportable. Aujourd'hui la réalité c'est celle-là, avec mes 40 années derrière moi j'ai conscience de ça. Il y a 20 ans, si quelqu'un était venu acheter la terre, je n'aurais rien pu faire, je n'avais pas de formation. A cette époque très peu de gens avaient des connaissances concernant les droits de l'homme ou savaient ce qu'était était un syndicat – ce n'est que peu à peu que les gens se sont intéressés à ça. J'ai commencé à participer au mouvement noir, j'ai fondé trois communautés noires dans l'État****, j'ai participé à des séminaires, aux activités de l'église de San Mateos – et c'est ce qui m'a permis de devenir un formateur de conscience. Beaucoup de Noirs ont été formés dans le sens de la lutte pour la vie par le biais de l'église catholique, cela a commencé il y a une vingtaine d'années. Du temps de mon père c'était très difficile, personne ne pouvait se défendre, c'était seulement un système dictatorial, celui qui était dénommé comme Noir était nettement stigmatisé. Les Quilombos n'ont jamais adopté le système capitaliste, ils ont toujours travaillé avec une agriculture de subsistance, au contraire des fazendeiros et des propriétaires qui avaient une vision capitaliste. Je crois que l'intelligence se doit d'être dans l'alternative, qu'il est possible de lutter pour obtenir des parcelles de terre, que tout est là - et que ce projet doit être très cohérent afin qu'existe une vraie fraternité entre tous les citoyens. Les communautés noires ont souffert de préjudices : si nous avions pu payer l'université, si nous avions reçu une éducation, nous ne vivrions pas cette situation d'esclavage. Notre situation aujourd'hui serait autre. Nous aussi nous sommes des êtres humains, nous avons les mêmes capacités de penser que les Blancs. (...) Le message que j'ai pour les pays instruits comme la France, pays de la littérature et des lettres, c'est qu'Aracruz et d'autres projets de monoculture sont en train de tuer les peuples de faim. (...) Ce que je veux dire, c'est qu'elles prennent conscience, toutes ces personnes qui étudient beaucoup mais qui pourtant sont ignorantes de la réalité du monde.

Que signifie la conscience noire ? Le mouvement noir a surgi à partir des années 80 avec les premières entités noires contemporaines, bien qu'antérieurement existaient déjà d'autres organisations noires très proches - 40 ou 60 ans auparavant. Quand la dictature est tombée des mouvements populaires ont commencé à apparaître - et parmi eux le mouvement noir. Aujourd'hui en Afrique du Sud se tient la conférence mondiale pour le combat contre le racisme, des noirs du Brésil nous représentent là-bas - la communauté noire a souffert d'un même holocauste que les Hébreux durant la deuxième guerre mondiale. Le mouvement noir n'est pas un mouvement séparatiste, il est né pour défendre les droits des communautés noires. Je crois qu'il est aujourd'hui nécessaire de planter des graines pour prendre conscience, qu'il est nécessaire de retrouver les communautés noires, qu'il est nécessaire de s'organiser*****.

* Palmares fut durant la plus grande partie du 17eme siècle le plus organisé et le plus durable des territoires autonomes d'esclaves libres. Les quilombos y reproduisirent un mode de vie basée sur la communauté, sans organisation hiérarchique entre les membres, et parvinrent pendant plus d'un siècle à tenir en échec les expéditions hollandaises et portugaises - constituant ainsi la révolte d'esclaves la plus longue de l'histoire. Leur chef de guerre, Zumbi dos Palmares, meurt au combat en 1695. Les survivants se fondent dans les forêts de la région, créant de nouveaux quilombos
** on estime à quelque 10 millions le total des esclaves amenés d'Afrique, depuis la conquête du Brésil jusqu'à l'abolition de l'esclavage (1888)
*** Aracruz cellulose - une des plus grandes multinationales dans le secteur de la production d'eucalyptus - produit 2,4 millions de tonnes de pâte blanchie par an. L'implantation d'Aracruz cellulose dans l'Espírito Santo s’est accompagnée d’une politique intensive de plantations d’eucalyptus, bouleversant l’équilibre social, écologique et économique de l’État : violation des droits des communautés, élimination des cultures vivrières, accentuation de l'exode rural vers les bidonvilles urbains, appropriation des ressources naturelles, utilisation massive d'agro-toxiques, plantation d'arbres transgéniques et destruction des écosystèmes. Ces plantations menacent aujourd’hui différentes communautés d’Indiens et de Quilombos
**** le nombre de communautés de Quilombos est aujourd'hui estimé à 3000 et plus d'un millier de procédures de récupération de terres sont dans l'attente d'une décision de l'INCRA (Institut Nationale de Colonisation et de Réforme Agraire). En 2011 et 2012 deux communautés de Quilombos ont obtenu du gouvernement fédéral un titre de propriété
***** le 8 mars 2006, journée internationale de la femme, pour dénoncer les répercussions sociales et écologiques de la production d'eucalyptus en régime de monoculture, plusieurs centaines de paysannes occupent une pépinière d'Aracruz cellulose dans l'État de Rio Grande do Sul et détruisent plusieurs milliers de plants d'arbres

Eliana dos Santos
Eliana dos Santos

Eliana dos Santos

Née en 1967 à Alcobaca (Bahia)
Braso do Rio, Brésil, août 2001
Projet de coopérative - carvoeira citoyenne – soutenu par l’ONG FASE (Federação de Órgãos para Assistencia Sociale e Educacional)

Quand j'étais petite nous on travaillait dans l'agriculture, pour les autres, pour pouvoir vivre. Ensuite, quand nous avons commencé à grandir, nous sommes partis pour aller travailler comme carvoeiro. En travaillant avec le charbon parfois on a souffert, et on est passé par la faim, aussi, à cause du gato - parce que le jour venu il n'apportait pas la nourriture. Quand on finissait de travailler dans un endroit on passait à un autre... nous avons grandi en travaillant. (...) Le travail pose beaucoup de problèmes aux gens... d'allergies sur le corps, les gens ont beaucoup de problèmes avec le charbon. (...) Quand on tombait malade et qu'on demandait au gato d'être dispensé, il n'acceptait pas. Il laissait les gens tomber malades et quand les gens tombaient malades ils devaient partir par leurs propres moyens. (...) Quand nous avons commencé à travailler, nous on avait douze ans. De Bahia nous avons commencé à travailler, de là-bas jusqu'ici. Et jusqu'à aujourd'hui. On faisait le service dans un endroit, ensuite dans un autre... quand on prend le travail, quand on fait le charbon, on prend du bois de la forêt... le service du carvoeiro ne finit jamais.

Pedro dos Santos
Pedro dos Santos

Pedro dos Santos

Conceição da Barra, Brésil, août 2001

(Et) puis l’entreprise Aracruz est arrivée, elle est arrivée avec la promesse de générer des emplois, elle est arrivée en trompant les gens, en leur disant que tout allait être meilleur. Les gens se sont dit que l’argent qu’ils allaient avoir dans les banques serait beaucoup plus utile - et les plus humbles, les plus pauvres, les moins cultivés ont commencé à vendre leur terre. Aracruz a commencé à acheter les terres de ces gens-là, avec toujours la même promesse, qu’ils allaient employer toute la famille. Aracruz a acheté les terres et employé les gens – mais quand ils ont réussi à acheter toutes les terres ils ont lâché les gens qui ont dû aller dans les favelas. (...) Les gens ont commencé à perdre leur argent, ils ont commencé à manger tout ce qu’ils avaient - peu à peu ils ont tout perdu. (...)

Avant tout ça on avait un écosystème intact, tandis qu’aujourd’hui ils mettent du poison dans la terre, ils empoisonnent tout. Il n’y a plus d’emploi parce qu’ils font tout avec des machines, ces promesses-là qu’ils ont faites, de générer de l’emploi pour tout le monde, aujourd’hui ça n’existe plus. Il n’y a même pas 1% des Quilombos qui sont employé par Aracruz et le futur, principalement pour les Noirs, c’est de vivre dans les favelas. Et quand vous arrivez-là, très souvent c'est pour tomber dans la criminalité, dans les favelas vous n’avez rien à manger*. (...)

Ce que désire le Brésilien c’est avoir les conditions nécessaires pour pouvoir vivre, avec ses bras à lui. Le futur avec Aracruz, sans emploi, ça n’existe pas. Le futur je crois qu'il existe dans la réforme agraire. Mettre les hommes dans la terre plutôt que d’attendre les petites choses de misère que donne le gouvernement. C'est ça, c’est le futur au Brésil, c’est la réforme agraire*.

* “Depuis que l'Alliance pour le Progrès a proclamé aux quatre vents la nécessité de la réforme agraire, l'oligarchie et la technocratie n'ont cessé d'élaborer des projets. Ceux-ci dorment par dizaines sur les étagères des parlements de tous les pays latino-américains. La réforme agraire n'est plus un thème maudit : les hommes politiques ont appris que la meilleure façon de ne pas la faire est de l'évoquer sans arrêt.” (Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l'Amérique latine, Terre Humaine, Plon)

Sonia Aparecida Ferreira
Sonia Aparecida Ferreira

Sonia Aparecida Ferreira

née à Barbacena (Minas Gerais) en 1966 Guarulhos (São Paulo), Brésil, Juillet 2001 MTST* (Movimento dos Trabalhadores Sem Teto) Moi, j'ai arrêté de souffrir quand j'ai eu ma petite maison. Aujourd'hui je suis heureuse, parce que je suis ici dans l'accampamento et que je peux lutter avec tout le monde pour obtenir une terre. Je ne veux pas devenir comme les grands, ceux qui ont le pouvoir, mais devenir meilleure qu'eux. Parce qu'ils sont grands, mais en même temps très petits. Ceux qui ont le pouvoir, ils pourraient aider les gens d’ici, dans l'accampamento, mais ils ne font rien. Ils sont grands, mais pour moi, ils sont tout petits. Ils sont grands par leur argent, mais nous, nous sommes grands par notre cœur. Ils ne veulent rien savoir de notre lutte ici, ils veulent simplement rouler dans de grosses voitures. Nous ici nous savons que nous pouvons faire beaucoup de choses pour les gens, nous pouvons libérer cette terre, pour les enfants qui souffrent, les bébés… Ceux qui ont le pouvoir, ils devraient aider ces gens-là, ils ne devraient pas les laisser souffrir, laisser les enfants souffrir. Ça, c'est dans leur pouvoir, dans leurs mains. Ils pourraient faire ça, moi je crois qu'ils le peuvent. (…) Je voudrais que les gens puissent nous aider à conquérir cette terre, ici, pour nos enfants, nos bébés, qui sont là et qui souffrent, parce qu’il y a peu de nourriture. Ce que je voudrais, c'est que les gens puissent nous aider pour que cette souffrance finisse. Je voudrais que les gens d'ailleurs puissent voir ce qui se passe ici. Nous ne sommes pas des animaux, nous sommes des êtres humains, des gens qui avons besoin d'aide, de la force des autres, de ceux qui peuvent nous aider dans cette lutte. (…) Alors moi, je vais lutter pour ma place, mon coin, ici, jusqu'à ma mort. D’ici, ils me sortiront les pieds devant, parce que moi, je ne partirai pas.  * le MTST est né dans la mouvance du Mouvement des sans-terre, en reprenant les mêmes principes d’occupation de terre dites improductives, mais en périphérie des villes

Juan Santana
Juan Santana

Juan Santana

Juan Santana est l'un des fondateurs en 1996 du MTST (Movimento dos Trabalhadores Sem Teto)*.
L'accapamento “Anita Garibaldi” date de mai 2001.
Guarulhos (São Paulo), Brésil, Juillet 2001
Je suis né à Bahia et ma famille a émigré pour l’État de São Paulo, avec beaucoup de difficultés - quand on est arrivé on habitait dans une favela. Pendant 38 ans ici à São Paulo j’ai toujours habité dans des favelas, toujours en mouvement – d'un endroit à un autre. On a été expulsé, ma famille n’a jamais pu acquérir un toit, un toit digne. Mes parents sont morts. Ils sont morts mes parents, et jamais ils n’ont pu avoir un toit. Il y a dix ans j’ai décidé de m’engager dans le mouvement social, dans le travail volontaire, j’ai essayé d’organiser les gens pour qu’ils ne passent pas par là où moi j'étais passé. Quand les gens commencent seulement à percevoir la puissance qu’il ont... des gens comme moi ou d’autres compagnons qui composent le Mouvement des sans-toit, le Mouvement des sans-terre... des gens qui ont senti dans leur peau la souffrance, la nécessité d’organiser les gens autour de leurs nécessités vitales.(...)
Si pour quelques-uns nous sommes en train d’enfreindre la loi, pour la majorité des travailleurs qui n’ont rien l'occupation est une façon de faire pression sur le gouvernement en dénonçant une question aussi fondamentale qui est celle des terres improductives. Ici à Guarulhos, qui est une des villes les plus importantes du grand São Paulo, nous avons près de 420 favelas. Une grande partie de cette ville a été occupée de façon irrationnelle, beaucoup de terres sont improductives, inoccupées et sont entourées de barbelés. Il y a des gens qui se prennent pour leur propriétaire, alors que des gens n’ont pas d’endroits où habiter. Et qu’est-ce qui se passe ? Ils vont vivre dans des zones dangereuses, dans des conditions de misère absolue, dans des endroits où il n’y a pas la moindre condition pour survivre. Et ils habitent là, dans ces endroits. Nous nous cherchons ces lieux de misère et nous proposons aux gens de rejoindre notre lutte, pour qu'ils puissent obtenir un logement. Pour pouvoir faire pression sur le gouvernement Fédéral, sur l'État et la municipalité - pour les sensibiliser à cette question du logement. A Guarulhos le manque de logement est énorme et le gouvernement ne prend pas ses responsabilités. Et avec ça les travailleurs vivent dans des conditions de misère, avec comme conséquence de la violence sous toutes ses formes.(...) On leur fait cette proposition de nous rejoindre, à ces familles, pour qu'à travers la lutte organisée ils puissent conquérir le droit basique d'avoir un logement, pour obtenir ce simple droit inscrit dans la Constitution Fédérale. La Constitution brésilienne est l’une des plus complètes du monde, mais aussi l’une dont le contenu est le moins respecté. La Constitution n’est qu’un bout de papier que l’élite ne respecte pas, ne considère pas. *

* pour le MTST ce terrain de Guarulhos est un latifundio urbain improductif qui n’accomplit pas sa fonction sociale - ayant pour seul objectif la spéculation immobilière.

Christina Cardoso de Melo
Christina Cardoso de Melo

Christina Cardoso de Melo

Née à Aquidauana (Mato Grosso do Sul) en 1967
Accapamento Anita Garibaldi, Guarulhos (São Paulo), Brésil, Juillet 2001
MTST* (Movimento dos Trabalhadores Sem Teto)

Enfant je ne suis pas passée par des difficultés, je n'ai pas eu faim, je n'ai pas dû travailler. J'ai eu tout ce qu'il me fallait, je suis allée dans de bonnes écoles - on peut dire que j'ai eu une bonne vie. Mon père et ma mère travaillaient, lui était administrateur dans une ferme et ma vie a été un peu celle d'une tzigane - nous allions de ferme en ferme pour suivre mon père. (...) Ensuite j'ai voulu travailler pour être indépendante, je voulais avoir ma propre vie et j'ai quitté ma ville pour São Paulo. J'ai trouvé du travail dans le domaine administratif. Et comme ça j'ai pu travailler, étudier - jusqu'au moment où j'ai rencontré mon ex-mari. Je me suis mariée et aujourd'hui j'ai trois enfants (...) J'ai été mariée pendant douze ans, en m'occupant des choses de la maison, j'étais femme au foyer... c'est-à-dire repasser, nettoyer. Pendant douze ans j'ai vécu une vie comme ça... mais moi je pense qu'il me faut une vie plus "complète" que ça, parce que la vie c'est plus que ça, c'est lutter, c'est chercher... c'est plus que ça. (...).

Il y a un an, je me suis séparée de mon mari et cela a été assez dur. Parce que quand on s'est marié (...) nous avions commencé à payer un terrain, par mensualités. Pendant douze ans nous avons payé, pour pouvoir construire sur ce terrain. J'aurais dû habiter là... Mais à cause du divorce, je n'ai pas pu continuer à payer - et mon mari non plus. Je n'ai pas pu continuer à habiter chez moi et alors je suis restée désespérée en me disant : "Qu'est-ce que je peux faire avec mes trois enfants ?". C'est à ce moment-là que j'ai rencontré le MTST. Au début je ne vivais pas là, parce que j'avais un boulot, je n'avais pas de temps. (...) J'étais venue ici à la recherche d'un toit, tout simplement, et peu à peu j'ai commencé à connaître le fonctionnement du MTST. Je suis arrivée et je me suis intégrée, je me suis dit qu'il fallait lutter comme tout le monde - et finalement je me suis engagée dans la lutte concrète. J'ai abandonné mon travail et aujourd'hui je vis exclusivement pour la lutte du MTST.

Aujourd'hui je pourrai dire que je suis sans-emploi, mais je suis heureuse - ce que je fais ici n'a pas de prix. Aujourd'hui je peux m'exprimer librement, sans peur, je peux dire ce que je pense, je peux aller au-devant, dans la lutte - et pour moi c'est important. Et le plus important c'est de savoir que vous êtes en train d'aider beaucoup de gens en vous aidant vous-même. Ici, nous devons aider beaucoup de familles et ça c'est quelque chose qui me fait dire que je ne pourrais plus vivre différemment. Si j'abandonnais le mouvement je n'arriverais plus à dormir, parce que je penserais à toutes les personnes que j'ai abandonnées derrière moi, je penserais à ce que je pourrais faire en unissant ma force à la force d’un si grand nombre de gens, tout ce que nous pourrions faire ensemble. Je sais que moi toute seule je suis toute petite, mais lorsqu'on nous additionne tous nous avons une vraie force. Et c'est pour ça que je suis ici aujourd'hui. (...)

J'espère qu'un jour nous pourrons arriver à notre objectif, l'égalité pour tous. La misère qui existe dans un pays aussi riche que le nôtre n'est pas acceptable, je n'accepte pas une chose comme ça. Tant que j'aurai encore de la force, tant que j'aurai encore de la vie je lutterai. Pour que ça change, parce que je veux l'égalité pour tout le monde - parce que nous tous nous le méritons. Je veux l'égalité parce que tous nous sommes des êtres humains, parce qu'il n'est pas possible qu'un riche puisse se payer un docteur pour pouvoir continuer de vivre alors qu'un pauvre doit mourir dans la queue d’un hôpital.

* ce mouvement est né dans la mouvance du Mouvement des sans-terre, en reprenant les mêmes principes d’occupation de terre dites "improductives", mais en périphérie des villes.

Benedicte Petronilia
Benedicte Petronilia

Benedicte Petronilia

67 ans, née à Alcobaça
Braso do Rio, Brésil, août 2001
Projet de coopérative - carvoeira citoyenne – soutenu par l’ONG FASE (Federação de Órgãos para Assistencia Sociale e Educacional)

Sœur Noémi Klaus Varela
Sœur Noémi Klaus Varela

Sœur Noémi Klaus Varela

née en 1970 à Campobelo do Sul (Santa Catarina)
et
sœur Maria Garcia da Silva
née en 1961 à Bon Jesus
Brasso do Rio, Brésil, août 2001

Á 15 ans j'étais militante dans le syndicat des travailleurs ruraux, dans le mouvement des femmes d’agriculteurs, dans la pastorale des jeunes. Là j'ai milité, les sœurs de ma paroisse étaient très engagées dans la lutte et j'ai pensé que si je rentrais dans cette congrégation j'aurais la possibilité faire le travail que j'aimais. (…) Notre vocation est d’être à côté du peuple, là où justement la vie est menacée. Ici, a Brasso do Rio, la réalité de la vie demande que quelqu'un fasse quelque chose et notre vocation doit être cela - c’est d’être là où la vie est menacée. (…)

Aujourd'hui, dans l'église, je considère qu’il y a deux groupes. D'un côté il y a la théologie de la libération, que j'aime beaucoup, le travail avec les communautés de base. Beaucoup de ces gens-là sont engagés, sont dans la lutte, sont préoccupés par la justice - ils montrent à travers leur vie que la justice peut exister, par nos mains. Et il y a un autre groupe, très fort ici au Brésil, un groupe plus conservateur, où on trouve les mouvements pentecôtistes. Eux ils restent en priant Dieu. Ils oublient qu'il faut avoir la foi et la vie, la foi et l'action - les deux choses ensemble. (…) C’est la vérité aujourd’hui de dire que la théologie de la libération est en perte de vitesse. Mais les gens, les militants d’il y a dix ou quinze ans, beaucoup continuent à lutter - et il y a aussi de nouveaux militants qui nous rejoignent. Mais cela est normal, dans toute organisation, dans tout mouvement, il y a des moments de croissance et des moments difficiles. Moi je ne crois pas que la théologie de la libération va s'arrêter là. (…) Aujourd'hui il y a des groupes qui sont en train de réétudier ce qui s'est passé, de réinventer sous une autre forme, avec de nouvelles stratégies, toutes les expériences qui n'ont pas fonctionné, qui sont en train de reformuler tout cela. (…)

J'accompagne les carvoeiros depuis 1988, j’habite ici et je vois beaucoup de choses, ce qui se passe avec eux, avec les travailleurs qui essayent de s’organiser en coopérative. Je suis l'une des personnes de l'extérieur qui soutient la coopérative des carvoeiros, je connais leur histoire, leur lutte, leurs difficultés - et les progrès qu'ils ont fait : il y a eu des choses très importantes qu'ils ont obtenues. Auparavant c'était très difficile de créer des relations, d'être en relation avec les carvoeiros, on arrivait chez eux et ils ne nous recevaient pas, ils n'ouvraient pas leurs portes. Aujourd'hui notre maison est devenue un point de rencontre, un repère, parce que les carvoeiros n'ont pas de moyens, ils n'ont pas encore une vraie structure pour que leur coopérative puisse fonctionner, alors nous essayons de faire tout notre possible pour leur faciliter la tâche. (…) Les carvoeiros, quand on leur demande comment ils imaginent leur futur, quel espoir ils ont... ils ne savent pas... leur monde c'est seulement celui du charbon, ils ne savent pas faire autre chose, ils n'ont pas d’autre d'expérience, ils ne savent pas qu'il est possible d'avoir une vie meilleure. Les carvoeiros, ils ne rêvent pas. J'ai connu des carvoeiros qui n'avaient même pas de certificat de naissance. Qui ne savaient pas qu'ils sont des citoyens, qui ne savaient pas que la vie est beaucoup plus que celle qu'ils menaient. (…)

Je suis une sympathisante du Mouvement des sans-terre, j'ai beaucoup d’estime pour le projet du MST, pour le travail de ces militants, et je crois qu'ils sont en train de contribuer à ce que notre pays devienne meilleur... et ce n'est pas dans l'intérêt du gouvernement, des partis de droite, parce qu’ils savent très bien que le MST est une force populaire, une force qui vient du peuple. Et ce peuple - qu'on appelle la masse - ce sont les pauvres, les miséreux. Et au moment où ce peuple et cette conscience se lèveront alors les gens de pouvoir tomberont de leur trône. Notre président, notre gouvernement, ils n’ont aucun intérêt à défendre la cause de la classe des travailleurs. Il n'y a que très peu d'investissement dans l'éducation, dans la santé... c'est très difficile ici au Brésil... et l'information, les moyens de communication, sont au service des gens de pouvoir. La classe des travailleurs devient de plus en plus pauvre et les pauvres eux deviennent des miséreux. (…) A chaque fois que je vois un enfant maltraité, mal nourri... des enfants qui sont laissés pour compte par la société, moi, cela m'interpelle. Où est le futur du Brésil ? Il y a des enfants qui naissent condamnés à mort.

Mariana Apareicida Brandon
Mariana Apareicida Brandon

Mariana Apareicida Brandon

Née en 1967 à São Simon (Goiás)
Accampamento du Mouvement des sans-terre "Chico Mendes" (Espírito Santo)
Brésil, août 2001

Nous habitions à la campagne, à côté du fleuve, dans une petite maison. Mes parents avaient un peu de terre mais pas de crédit, pas la possibilité d'avoir de l'argent pour investir - et ils ont commencé à avoir des dettes. Ils ont été obligés de vendre à un fazendeiro, un grand propriétaire. (...) J'ai grandi et je n'ai pas eu la chance de pouvoir étudier parce qu'il fallait aller travailler dans les récoltes de canne à sucre, de coton et de café. J'ai commencé très tôt a travailler, à sept ans. Plus tard, je suis partie à Brasília, pour travailler, travailler comme femme de ménage. Je travaillais jusqu'à six heures du soir. Je voulais aller au collège, il fallait que j'étudie... et je rentrais à la maison à 11 heures du soir et j'étais tellement fatiguée que des fois je ne mangeais même pas. L'argent que je gagnais dans la journée servait surtout à payer le loyer et parfois cela suffisait juste pour pouvoir manger. C'était une vie très difficile, à Brasília. Là-bas il faut avoir fait des études, il faut avoir de l'expérience pour trouver du travail - et alors je suis retournée à l'intérieur du pays, pour les cueillettes. (...) Après j'ai pu avoir un petit commerce, un commerce de hot-dogs. Je travaillais jour et nuit et j'ai pu m'acheter un autre petit commerce, de lavage de voitures. Mais malheureusement le programme économique du gouvernement a fini avec tout le monde. Aujourd'hui même les grands patrons sont en train de déposer le bilan. Moi j'avais quatre employés et j'ai dû les renvoyer les uns après les autres - et finalement je suis restée seule. (...)

Ça fait huit mois maintenant que j'ai connu le mouvement des travailleurs ruraux. Avant, déjà, j'avais entendu parler d'eux, mais je ne les connaissais pas, je ne savais pas qui ils étaient, comment cela se passait. Moi je croyais que c'était des gens qui voulaient envahir les terres, provoquer des bagarres. (...) Au début je suis allée avec eux sans aucun engagement, simplement pour participer à une occupation. Á ce moment-là je me suis rendu compte que le MST n'était pas seulement un simple mouvement mais une vraie organisation, avec des principes très différents de ce que je pensais. Ils ne luttent pas seulement pour la terre, ils luttent aussi pour l'égalité, l'égalité sociale, pour l'éducation, pour la santé. Avant je voyais le Mouvement des sans-terre comme une chance uniquement pour moi, pour pouvoir récupérer une terre qu'un jour ma famille a perdue. En fait le Mouvement des sans-terre c'est beaucoup plus que ça. C'est aider les gens pour qu'ils deviennent vraiment des êtres humains, pour qu'ils puissent se développer par l'éducation, pour qu'ils puissent devenir vraiment des êtres humains. Moi, avant, je n'avais pas vraiment la tête ouverte à ça, je n'avais pas de formation politique. J'ai beaucoup appris avec eux, ils te donnent l'opportunité d'étudier, de connaître la situation politique de ce pays, de pouvoir reconnaître les injustices que le gouvernement fait subir aux gens. En fait, la classe la plus pauvre soutient le gouvernement mais en même temps elle est massacrée, elle est humiliée... Les gens ont faim mais ils continuent de soutenir le gouvernement. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas de conscience politique. Les gens ne s'informent pas... à partir du moment où ils ont un peu à manger ils pensent que cela suffit. Et ça c'est vraiment terrible. Avec le Mouvement des sans-terre tu arrives à ouvrir ta tête, tu commences à voir la volonté de la lutte, de la lutte pour l'égalité, de la lutte pour la justice. (...) J'ai conscience que la lutte est dure, que cela va peut-être être très long, j'ai conscience que cette justice elle ne sera peut-être pas pour moi. Mais moi, même après, quand je serai morte, j'aurai été fière d'avoir lutté pour l'égalité, pour la justice. Je serai heureuse parce que moi aussi j'aurai participé un peu à cette lutte.

Sueli Maria
Sueli Maria

Sueli Maria

Née à Agua Formosa (Minas Gerais) en 1982
Accampamento du Mouvement des sans-terre "Chico Mendes"
Brésil (Espírito Santo), Septembre 2002

Pour pouvoir parler des occupations il faut d'abord parler du système des latifundias et ce que symbolisent les latifundias. Les latifundias, ce ne sont pas seulement de grandes exploitations de terres improductives, qui ne produisent rien, ni travail, ni nourriture. Ce que les latifundias produisent c'est de la misère, de la faim, du chômage, l'inégalité sociale, la mort... beaucoup de mort. Les occupations sont une façon pour le MST d'amener les gens à venir sur une terre pour qu’enfin cette terre produise, pour que les gens arrivent à travailler sur cette terre, que les gens redeviennent des citoyens, des gens qui habitaient dans les rues avant... pour que ces gens-là aient de l'estime pour eux mêmes, parce qu'avant ils habitaient sous les ponts, sans travail. Faire des occupations, c'est casser des murs (…).

Moi, je voudrais que les gens ne soient plus esclaves les uns des autres, je voudrais dire que la faim du peuple brésilien c'est une faim de nourriture mais c’est aussi une faim d'amour, c'est une faim d’estime de soi. La faim du peuple brésilien, des peuples latino-américains, c'est la faim qu'il n'y ait plus de fils barbelés, de murs. C'est la faim qu’il n’y ait plus de misère, c'est la faim qu'il n'y ait plus de projets de misère, qu'il n'y ait plus de projets néolibéraux - que le peuple brésilien ne soit plus dans sa majorité illettré. Il y a une chose dont j'ai la certitude c'est (…) que le projet du FMI est un projet d'exploitation de la misère et du profit et de la faim. Pour moi la lutte est un principe de vie parce que, comme le dit l'un de nos compagnons : "Un peuple qui ne ressent pas les chaînes qui l'oppriment est un peuple mort. Un peuple qui ne lutte pas est un peuple mort". C'est impossible d’accepter que les gens habitent dans les rues*, c'est impossible d'accepter qu’à chaque fusillade dans les favelas il y ait six ou sept morts, c'est impossible de trouver normal que les gens doivent voler, doivent tuer pour vivre, c'est impossible d’accepter qu’un homme puisse battre sa femme. Pour moi tout ça est absurde. On ne peut pas accepter tout ça passivement, sans rien faire.

* selon l'institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) 1,8 millions de personnes vivent dans les rues ou sur des places au Brésil en 2013

Carai
Carai

Carai

né dans le Minas Gerais en 1969
région d’Aracruz (Espírito Santo)
Brésil, Septembre 2002

C'est quoi notre futur ? Notre futur, aujourd'hui, c'est de connaître notre réalité, qu'aujourd'hui nous n'avons plus de maisons, nous n'avons plus de forêts - des choses que nos enfants ne connaissent pas. (…) Ce que nous voulons dire à nos enfants c'est que nous ne serions rien sans Dieu sur la terre. Ce que Dieu a d'abord créé c'est la terre et ensuite les animaux et les forêts et ensuite les Indiens. D'abord ce sont les Indiens qui ont existé en ce monde. Je veux dire comme ça que si l'homme blanc en termine avec les Indiens, à ce moment-là l'homme blanc en finira avec la terre, il n'y aura plus de terre. Si l'homme blanc en finit avec les Indiens, Dieu n'aimera pas ça, parce que les Indiens ont été les premiers sur cette terre (…)

Aujourd'hui, nous sommes là, à côté du fleuve, pour essayer de préserver ce bout de terre, pour ne pas qu'elle soit envahie par l'homme blanc, par les compagnies de l'homme blanc, par des gens qui exploitent le bois, pour ne pas être envahis par les projets de la préfecture, d'Aracruz cellulose, par le gouvernement de l'État. Tous ces gens sont unis contre les Indiens, ils sont en train de travailler tous ensemble contre les Indiens. C'est dur de s'opposer à eux. Mais Dieu est plus grand, et les Indiens doivent être l'avocat de Dieu. (…)

* l'implantation de l’entreprise Aracruz cellulose dans l'Espírito Santo s’est accompagnée d’une politique intensive de plantations d’eucalyptus, bouleversant l’équilibre social, écologique et économique de l’État. Ces plantations menacent aujourd’hui différentes communautés d’Indiens et de Quilombos

Andreia Stankiewic
Andreia Stankiewic

Andreia Stankiewic

Née à São Mateus do Sul (Paraná) en 1973
São Mateus do Sul, Brésil, Septembre 2001
(Syndicat des travailleurs ruraux de São Mateus do Sul)

L'esclavage n'est pas encore fini, parce que les agro-toxiques et les transgéniques sont une autre façon de rendre esclaves les hommes sans qu'ils s'en aperçoivent, à cause d’enjeux et d'intérêts politiques et économiques, du fait d’un petit groupe de gens, de grands penseurs, qui dominent une grande masse de gens. Par leur argent, leurs intérêts, leurs capitaux, (…) même si pour cela ils ont besoin de tuer des gens, de tuer la vie, de tuer la terre. (…) Continuer de cette manière, ce n'est pas faire de l'agriculture. Produire avec des semences transgéniques, des produits chimiques, ce n'est pas produire de façon harmonieuse avec la nature. Ce que l'on produit aujourd'hui ce sont des produits pour les rayons des supermarchés, des produits fabriqués pour la plupart d'entre eux par des grands propriétaires qui se fichent de la qualité de la vie, intéressés seulement par leur intérêt qui est de produire le plus possible, en dévastant la terre, la forêt... d’en finir avec tout… pour produire de plus en plus, pour avoir de plus en plus d'argent. C’est seulement une question d'argent, l'objectif principal de tout ce processus c'est l'argent, c'est le capital, c'est d’un côté les grands propriétaires qui vendent la nature et de l’autre des consommateurs dans les villes qui finalement achètent du poison déguisé en nourriture. (…)

Dans ma famille, jamais personne ne s’est distingué dans le militantisme, ne s’est donné à la cause. Cela a été quelque chose qui a grandi en moi, au fur et à mesure, quand je voyais ces choses-là, les injustices...(…) Pour moi, le plus important, c'est de voir la transformation qui se produit en nous-mêmes, c'est de voir les transformations qui se produisent dans nos cœurs, au plus profond de nos âmes, dans nos sentiments. Quand vous voyez que la vie ce n'est pas seulement une question d'individualité, que ce n’est pas seulement vivre pour soi-même, quand on commence à lutter pour la cause de gens, de familles entières qui meurent de faim, de familles qui n'ont plus où habiter, qui n'ont pas la possibilité de travailler, quand on voit des enfants qui n'ont rien à se mettre sur le dos, qui n'ont pas accès à la culture, à l'éducation, quand on voit qu'ils ne peuvent même pas accéder aux connaissances que d'autres ont eues... moi, je n'attends rien du futur. Je me suis rendu compte que le futur n'existait pas. Si les gens réalisaient que demain n'existe pas, que le lendemain est construit au fur et à mesure de notre existence, ils se rendraient compte que ce qui existe, c'est l'aujourd'hui. Alors nous, nous devons travailler aujourd'hui, nous devons agir aujourd'hui, nous devons transformer le présent, là, maintenant. On ne peut pas penser pour dans un an, ou deux ans, ou trois ans, ou dix ans, ou cent ans. Qu'est-ce que sont les années pour nous, de ce côté-là de la vie ? C'est l'aujourd'hui qui doit être transformé. C'est l'aujourd'hui qui a besoin d'être construit. Les gens doivent s'arrêter et doivent avoir cette conscience qu'ils sont ici pour faire quelque chose. Ils doivent se rendre compte qu'ils doivent vivre pour une vie digne et citoyenne. (…)

Nous appartenons à l'église catholique romaine, mais nous avons un lien beaucoup plus fort avec notre être intérieur qu’avec l'institution. Parce que Dieu, s’il existe ou non, qui le sait ? Et quel Dieu ? Celui qui a été placé là-haut dans le ciel d'une manière très autoritaire, qui exige, qui crée des coupables commettant des péchés durant toute leur vie ? Nous avons alors la peur de ce Dieu. Mais qui donc est ce Dieu, ce Dieu de peur ? C'est le Dieu de l'institution, du pouvoir, du capital, de l'argent... c'est un Dieu d’esclavage, un Dieu inventé par quelques-uns sous cette forme-là. Pour moi, la vision que l'on devrait avoir de Dieu, le Dieu de notre vie, c'est d’abord : "Où est-ce qu'on trouve Dieu ?". D'abord dans la terre, qui est le berceau sacré de la vie, cette terre sacrée qui nous accueille, qui nous héberge, qui nous donne la possibilité de nous nourrir, de travailler, de recevoir la vie - et pour nous c'est là où se trouve Dieu, qu'il est présent. C'est pour cela que la terre ne peut pas être "notre terre". La terre doit appartenir à tout le monde et la nourriture offerte par la terre ne peut pas être vendue pour enrichir une minorité de gens, ne doit pas être une cause de mort, ne doit pas amener les agriculteurs à se tuer à cause de dettes. Alors nous, nous avons compris que nous faisons partie de la terre et que la terre est une partie de nous-mêmes, et qu'il n'est pas possible de séparer cela.

ex-travailleur esclave
ex-travailleur esclave

ex-travailleur esclave

Xinguara, (Pará)
Brésil, août 2001

ex-travailleur esclave
ex-travailleur esclave

ex-travailleur esclave

Xinguara, (Pará)
Brésil, août 2001

Charles, ex-travailleur esclave*
Charles, ex-travailleur esclave*

Charles, ex-travailleur esclave*

Xinguara, (Pará)
Brésil, août 2001

Moi j’ai été contacté par un "gato" à San Feliz. De là on a pris une barque, une petite barque avec un moteur à l’arrière. Il y avait de la place pour douze personnes mais on était 31, et le voyage a duré une semaine. Quand on est arrivé le "gato" a dit qu’il y aurait une barque et une toyota pour nous aider si nous étions malades. Il a dit qu’il avait 9 vaches pour nourrir tout le monde, mais tout ça c’était des mensonges.(…)

Il y a des fois où le "gato" vous dit qu’il va vous payer 160 reals, et vous êtes là à travailler, à travailler... et quand vous voyez que vous n’allez rien gagner, le "gato" vous prévient que si vous partez, vous ne serez pas payé (…) Il y a beaucoup de cas où le "gato" prend vos habits, vos documents, vos papiers et il garde tout ça. Si vous avez de l’argent, vous pourrez récupérer vos affaires, sinon vous les perdez. (…) Vous pouvez rester un mois, deux mois, ça dépend…Des fois, vous restez six mois. Si c’est un bon patron, quand vous partez il va vous payer. Mais si c’est un mauvais patron, quand vous voulez partir, même s'il vous doit de l'argent, il ne va pas vous payer, vous ne pourrez pas partir, il va vous tuer. Si vous ne restez pas, si vous ne vous taisez pas, on va te tuer. Ils vous tuent si vous parlez**. (…)

Oui, j’ai fui, j'ai fui. Quand vous cherchez à fuir, il faut attendre la nuit, entre minuit et quatre heures du matin. Parce que les gardes, ils s’endorment. Quand vous voyez qu’ils dorment, vous partez. C’est dur, parce que vous ne pouvez pas partir par la route sinon ils vont vous trouver. Si vous ne pouvez pas partir par le fleuve, il faut s’échapper par la forêt. Et là vous risquez votre vie parce qu'il y a des animaux, des serpents - la forêt c’est dangereux. Il ne faut pas faire de bruit, il faut être très prudent. Personne ne doit voir que vous fuyez. C’est comme ça, pour partir il faut savoir toutes ces choses-là. Si un gardien est là, il faut attendre qu’il dorme... Si vous entendez une voiture ou une moto vous devez vous cacher dans la forêt. (...) Beaucoup de travailleurs esclaves ne s’échappent pas parce qu’ils pensent qu’au moment d’arriver aux portes de la fazenda ils vont être tués. Moi je me suis échappé, je les ai dénoncés et ma tête est mise à prix aujourd’hui 5000 reals. Si quelqu’un veut gagner de l’argent et me reconnaît, le fazendeiro va me tuer***.

* la loi n°10803 de décembre 2003 stipule que le travail esclave consiste à “réduire quelqu'un à une condition analogue à l'esclavage, le soumettre à un travail forcé ou à une journée de travail épuisante, le soumettre à des conditions de travail dégradantes, ou restreindre ses déplacements, par quelque moyen que ce soit, en raison de sa dette envers l'employeur ou ses agents responsables”.(Géographie du travail esclave au Brésil / Hervé Téry, Neli Aparecida de Mello Téry, Eduardo Girardi et Julio Hato / 2011)
* le gouvernement fédéral publie depuis 2003 la liste des fazendas prises en flagrant délit de travail esclave et condamnées (294 entre 2003 et 2011).
*** 40 000 personnes vivant dans les zones rurales au brésil sont victimes du travail forcé (Rapport 2008 de l'Organisation International du Travail)

Henri Burin des Roziers
Henri Burin des Roziers

Henri Burin des Roziers

Né en 1930 à Paris, dominicain, avocat.
Xinguara, (Pará)
Brésil, août 2001

Henri Burin des Roziers vit au Brésil depuis 1978, il est membre de la Commission nationale brésilienne contre le travail esclave depuis 2003. Il est sous protection policière depuis 2005 : le Pará est l'un des États les plus violents du Brésil en matière de conflits agraires.

3000 travailleurs esclaves ont été libérés en 2011. Cette même année les membres de la CPT (Commission Pastorale de la Terre) ont reçu 347 menaces de mort.

Le Mouvement des sans-terre et la CPT ont reçu le Right Liveihood Award (prix Nobel alternatif) en 1991.

Henri Burin des Roziers est lauréat du Prix international des droits de l'homme Ludovic Trarieux en 2005.

Antonio Gilberto Volochen
Antonio Gilberto Volochen

Antonio Gilberto Volochen

Né à São Mateus do Sul (Paraná) en 1965
Région de São Mateus do Sul, Brésil, septembre 2001
Syndicat des travailleurs ruraux de São Mateus do Sul

Avant ce que l'on a appelé le "paquet vert", l'agriculture pratiquée par les paysans sur leurs terres leur donnait des revenus pour eux-mêmes, pour leur famille. Les vieux paysans racontent qu'autrefois ils prenaient quelques sacs de céréales avec eux, ils partaient à la ville avec leurs chariots et ils les vendaient dans la journée. Ensuite ils rentraient chez eux, avec les marchandises qu'ils avaient achetées en échange… les paysans avaient alors du temps pour visiter les voisins, les parents. Les paysans travaillaient très dur pendant quelques mois mais ensuite ils avaient du temps libre pour eux, pour parler, se visiter, s’organiser... Et pourquoi ça ? Parce que les paysans alors travaillaient pour eux. Tout ce qu’ils produisaient c’était pour eux, pour leur famille. Quand ensuite il y a eu l'arrivée du "paquet vert", le paysan est devenu une victime, il a été exploité. Parce que le paysan a dû transférer une partie de sa production aux banques. (…) Il y a une autre chose que l'on voit avec l'agriculture conventionnelle, c'est que les paysans ne sont pas heureux d’aller travailler. Ils vont aux champs mais d'une manière forcée, avec le moral très bas. Pourquoi ? Parce que s’ils savent qu'ils vont produire des aliments pour permettre la vie, ils savent aussi que pour cela ils doivent utiliser des instruments de mort. Beaucoup se sentent très mal. Pour avoir quelques revenus, ils doivent utiliser des instruments de mort. (…)

Pour moi les produits transgéniques sont encore une autre manière de rendre l’agriculture dépendante des multinationales, avec comme conséquence le transfert des revenus des paysans vers les grandes entreprises qui contrôleront le marché des semences. Et il est clair que si vous entrez dans l'agriculture transgénique vous ne pourrez plus échapper aux agro-toxiques, - et notre lutte elle est là, elle est d’échapper aux agro-toxiques et aux transgéniques*. (…)

C'est difficile de rester optimiste dans la situation où l'on se trouve aujourd'hui, mais en même temps, quand je regarde les choses qui se sont concrétisées, alors oui, on peut être optimiste. Si l'on reste des consommateurs de multinationales - des multinationales qui soutiennent le gouvernement provincial, municipal, fédéral... et les gouvernements du monde entier - alors oui, si on vit dans ce système de profit qui fait vivre les multinationales, alors moi je vois la lutte comme déjà perdue. Mais si on commence à développer des alternatives qui arrêtent de nourrir ces porcs, qui arrêtent de leur donner des moyens, alors là je crois qu’il est très possible de changer les choses. Quand tous les compagnons se réuniront et s'organiseront et que l'on commencera à développer des instruments pour arrêter de donner des ressources économiques à ce système, alors je crois qu’à ce moment-là on pourra le changer, le transformer.

* en 2004 l'exportation du soja transgénique brésilien est autorisée alors que sa culture est officiellement interdite

Isaura Tarraga
Isaura Tarraga

Isaura Tarraga

Née en 1956 à Valemtin Gentil (São Paulo)

Guarulhos (São Paulo), Brésil, Juillet 2001
MTST (Movimento dos Trabalhadores Sem Teto)

Quand mon mari m'a laissée, avant d'être veuve, j'ai dû partir pour aller habiter dans une favela, avec toutes les difficultés de la favela. Je ne pouvais pas payer un loyer, moi, avec trois enfants. À ce moment-là ma sœur, ma sœur qui avait encore plus besoin de chose que moi, je l'ai appelée et je lui ai dit : "viens ici". Je me suis dit que j'allais rejoindre le mouvement et j'ai laissé à ma sœur l'endroit où j'habitais dans la favela. Si aujourd'hui le mouvement finissait je serai à la rue, je n'ai plus le moyen d'aller quelque part, je devrais aller vivre sous les ponts – mais moi j'ai foi en Dieu que cela n'arrivera pas. Ce sont ça nos difficultés, et jusqu'à aujourd'hui j'ai peur. Même si je suis une militante et que je connais les bases du mouvement, aujourd'hui j'ai encore peur. Moi j'ai très peur. Même si nous avons le soutien des syndicats, des professeurs... nous sommes pauvres... et les pauvres en fait n'ont pas d'aide. Moi je ne sais pas si nous allons pouvoir survivre comme ça. Je ne sais pas.

Si nous sommes ici et que nous occupons c'est que nous sommes dans un processus de résistance très fort, notre résistance ici doit être faite par nous, il faut tous s'unir ici dans l'accapamento, pour tenter de se sauver. Sinon la police va venir ici, ils vont nous prendre pour nous jeter dans la rue. Ils peuvent aussi tués une demi-douzaine d'entre nous... pourquoi ça ? Au dehors il y a des gens très forts et nous nous sommes faibles, nous n'avons pas de défense, nous n'avons pas d'armes. Notre défense c'est nous-mêmes, ce sont nos propres corps. Nous devons résister et faire la sécurité nous-mêmes. Si des gens arrivent armés ce sera difficile parce que les seules armes que nous avons ce sont nos corps. S'ils veulent venir nous tuer, ils nous tueront. S'ils laissent tomber des bombes nous mourrons. C'est très triste d'être très pauvre. (...)

Moi j'ai seulement une certitude, c'est que je ne veux pas quitter cette organisation - et que l'on va gagner. Et si ce n'est pas aujourd'hui ce sera demain, ce sera mes enfants, mes petits-enfants. Si je dois mourir pour la lutte ce sera ma fille qui continuera. Et si ma fille meurt ce seront ses enfants qui continueront. Cette lutte ne s'arrêtera pas. Il y a eu beaucoup de morts déjà. Il y a eu le petit-fils d'un compagnon qui est mort. Pourquoi ? Parce que lui était un militant, il savait ce qui se passe, ce que les politiciens font avec les pauvres, il savait pertinemment qu'ils essayaient de nous abattre, de nous finir. Lui il a été égorgé. Quand on est militant c'est le risque qu'on prend.

Cicera Marques de Araujo
Cicera Marques de Araujo

Cicera Marques de Araujo

née à Récife (Pernambuco) en 1969
São Paulo, Brésil, Juillet 2001
MMC* (Movimento de Moradia do Centro)

Quand je suis née mon père a quitté la famille, et ma mère est restée avec ses 17 enfants. Là-bas, dans le Pernambuco, nous avons eu cinq années sans pluie, nous n'avions plus rien à manger. Ensuite, quand ma mère est morte, mes frères m'ont amenée ici, à São Paulo, à cause de la pauvreté, de la faim. C'est pour ça que je suis venue à São Paulo. La vie dans le Nordeste, c'est comme ça, il n'y a pas de moyens pour pouvoir vivre, pas d'usines, pas de banques, pas d'écoles, alors le peuple vit seulement de ce qu'il peut planter et cueillir. Quand il ne pleut pas, il n'y a pas d'eau et il n'y a plus de quoi manger. (…) Ici au moins, nous avons quelque chose. Par exemple, sur le marché, nous récupérons les fruits qui ne sont plus bons, que les gens jettent. Et puis des boulangeries nous donnent du pain, le pain qu'ils n'ont pas vendu dans la journée. Et c’est comme ça, ici, nous avons au moins quelque chose à manger. Là-bas, il n'y a rien. Il n'y a que la forêt, et seulement la forêt. (…) Nous, les familles qui vivons ici, ce dont nous rêvons c'est d'avoir une maison, un petit coin pour habiter. Moi, j'habite ici** mais au moins, avec mes enfants, nous ne sommes pas à la rue, mes enfants n'ont pas froid, nous avons un coin.

Moi, ce que je voudrais dire aux gens… Lorsqu'ils nous voient dans la pauvreté, ils pensent que nous aimons ça, tout simplement, que nous sommes là parce que nous n'aimons pas travailler. Ce n'est pas ça. Derrière la pauvreté, il y a toujours une raison, si tu es dans la rue, ce n'est pas parce que tu le veux, si tu ne travailles pas, ce n'est pas parce que tu ne veux pas. Derrière la pauvreté, toujours, il y a quelque chose. Quand tu vois quelqu'un dans la rue et que tu te dis : "il ne veut pas travailler, c'est un mendiant", ce n'est pas vrai. Quand tu vois une personne à la rue, il y a toujours une histoire derrière cette vie, et quand tu regardes cette histoire il y a toujours une raison. Il ne faut pas juger simplement sur une image, il faut voir pourquoi les gens se trouvent dans cette situation-là. Il ne faut pas seulement voir avec les yeux, il faut d'abord voir avec le cœur, parce que tes yeux se trompent. (…)

Moi, je ne peux pas travailler parce que j'ai le sida - et quand tu as le sida les gens ne t'acceptent pas. Tu n'as pas de garantie de travail, tu n'as rien. Moi, je ne sais pas combien de temps il me reste, mais je vais continuer à me battre. (…) Quand je serai morte, quand je fermerai mes yeux, je voudrais que mes enfants aient un toit, je voudrais qu'ils continuent à lutter, pour changer la situation, leur situation, pour changer le gouvernement. Je ne veux pas qu'ils acceptent. Moi, je n'accepte pas. Moi, je n'ai pas fait d'études, ou pas beaucoup. Ce que j'ai pu étudier, je l'ai étudié par moi-même, parce qu'à huit ans je travaillais déjà, parce qu'à quatorze ans, je travaillais, je payais mon loyer et j'étudiais. Je n'ai pas pu continuer mes études, parce que je n'ai pas eu les conditions pour le faire. Je ne veux pas ça pour mes enfants. (…)

Les étrangers, ils voient le peuple brésilien d'une façon qui n’est pas réelle, surtout la vie des femmes. Pour les gens de l'étranger, la télévision montre les belles images de Rio, l'avenue Paulista où les riches habitent, et les femmes nues. (…) Mais, la télévision ne montre jamais les femmes seules, les mères qui se battent, les femmes sans terre, les femmes qui vivent toute leur vie avec des pelles dans leurs mains pour creuser la terre, les femmes qui se battent pour un tout petit coin de terre. Où sont ces femmes, ces femmes qui souffrent à cause de la lutte ? Où sont celles qui ne peuvent même pas laver leurs cheveux, ou s’en occuper, parce qu’il n'y a pas de possibilités ? Ou sont les femmes qui sont sans toit, qui se battent pour que leurs enfants puissent aller à l'école, qui n'ont plus de père, plus de mère... pourquoi la télévision ne montre pas ce peuple qui souffre ?

* MMC : occupation d’immeubles inoccupés dans les grands centres urbains.
** En 2001 Cicera habitait dans une usine désaffectée, squattée par des familles sans logement du MMC

Fransisco Souza Chavié
Fransisco Souza Chavié

Fransisco Souza Chavié

né dans le Maranhão en 1974
Accampamento du MST du "26 mars", région de Marabá (Pará)
Brésil, Août 2001
MST (Mouvement des sans-terre)

Si on ne fait rien aujourd’hui on est condamné à mort, la lutte est très dure mais le pire serait de s'arrêter. Ceux qui habitent ici dans le Pará, surtout dans le sud de l'État, c'est comme s’ils vivaient dans une favela à Rio – ce sont des balles perdues, c'est le désespoir, c'est l’angoisse. La première fois ça donne froid au ventre, quand on voit les compagnons qui sont assassinés, ensuite, de voir et de revoir les compagnons assassinés, qui subissent la répression, qui sont battus, tu t'habitues. Aujourd'hui pour nous tous, tout ça, c'est normal - mais pas pour nos enfants qui sont en train de grandir. Nous voulons changer ça, pour qu’eux n'aient pas à vivre ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui. (...) Je ne vais pas dire que celui qui est vivant n'a pas peur de la mort mais nous n'avons pas à avoir si peur que ça. Un compagnon à nous, un révolutionnaire, disait : "Aujourd'hui nous nous sommes décidés à avoir plus peur de la misère que de la mort". Parce que la vie n'a pas de sens si tu la vis dans la misère. (...) Ici nous avons trouvé des cimetières clandestins, dans la zone où nous vivons. C'est l'absurdité totale. Des corps liés avec des cordes. (…)

La répression policière, la répression des médias est tellement importante que la société commence à percevoir les "sans-terre" comme des malfaiteurs, comme des assassins. Les gens se retournent contre nous parce que la radio et la télévision montrent toute la journée que nous sommes des marginaux, que "sans-terre" égale marginal. Alors, dans les villes ici, quand tu dis que tu es un "sans-terre" tout de suite les gens te disent que tu es un marginal, que tu vis pour faire des bêtises. C'est ce que la télévision et la radio montrent : "les sans-terre ont occupé"... "ce sont des bandits"... "des malfaiteurs"... "les sans-terre ont fait ceci, les sans-terre ont fait cela"... "on va envoyer la police pour réprimer les sans-terre"... alors que nous avons 15 assentamentos dans l'État du Pará - ce que n'a jamais montré la télévision*.

* le MST regroupe 1,5 millions de personnes (300 000 familles) dans des assentamentos et 150 000 familles dans des accapamentos. Les surfaces conquises par le MST représentent 7 millions d'hectares - 1800 écoles ont été créées, 160 000 enfants scolarisés (source MST). Le MST et la CPT reçoivent le Right Liveihood Award (Prix Nobel alternatif) en 1991

Raymondo Gouveia
Raymondo Gouveia

Raymondo Gouveia

né à Bacabal (Maranhão) en 1955
Assentamento du Mouvement des sans-terre d’Eldorado dos Carajás
Etat du Pará, Brésil, août 2001

Je m'appelle Raymondo Gouveia, j’ai 46 ans. Je suis fils d'agriculteurs, mes parents louaient la terre parce qu’ils n’en avaient pas. On habitait dans l'État du Maranhão, et de là je suis parti vers la ville de Taitub dans la région d’Oro. J'ai travaillé là plusieurs années, et ensuite je suis entré dans le syndicat des travailleurs ruraux. J'ai travaillé dans les communautés de base, dans les églises, et c’est en tant que représentant des travailleurs ruraux de la municipalité de Taitub que j’ai eu une démarche plus politique. C’est là que j'ai entendu parler du Mouvement des sans-terre (MST) et que je suis parti avec toute ma famille rejoindre le MST. Je suis le père de six enfants, maintenant ce sont tous de jeunes adultes. Nous avons commencé la lutte dès que nous sommes arrivés ici. D'abord, nous avons campé dans la municipalité d’Igurinopse qui est tout près, ensuite nous avons occupé la fazenda de Formosa. Nous avons passé quelques mois dans cette fazenda, puis nous sommes partis faire une manifestation à Marabá. C’est en chemin qu’est intervenue la tragédie, le massacre*, vers quatre heures du soir. (…)

Pour moi, la lutte du MST est très importante, parce que c'est la lutte des travailleurs, et nous, nous faisons partie de cette classe-là. Et comme nous n’avions pas de terre, nous avons décidé de rejoindre cette marche, pour voir si on pouvait avoir un lopin de terre. Parce que pour avoir de la terre, il faut rejoindre une organisation qui défend les gens qui travaillent et vivent de la terre. C'était mon objectif, entrer dans le mouvement pour avoir un lopin de terre, parce que je n'en avais pas. (…) Et alors on est arrivé là, on a campé, on a manifesté et il y a eu la tragédie, et quelques-uns ont renoncé, mais moi non, je n'ai pas renoncé et j'ai continué avec ma femme, mes enfants, avec tout le monde. Nous sommes passés par des moments très difficiles, sans nourriture, sans rien, sans la moindre assistance du gouvernement, et c’est comme ça que nous avons survécu. On mangeait du riz et des haricots pourris. Et nous sommes encore là aujourd’hui, j'ai mon lopin de terre, et nous continuons la lutte pour obtenir un projet, pour planter du café, de la coco, avoir des bénéfices. Voilà les projets que nous développons.

Le travail dans les fazendas, c'est très dur. Ce n'est pas du « travail esclave », parce que le fazendeiro ne nous oblige pas à travailler. Mais il fallait travailler pour pouvoir payer 10 % au fazendeiro pour qu’il fasse son gain quotidien. Dans d’autres régions, c’est pire. C'est pour ça qu’aujourd'hui on remercie le MST, parce que cette force et cette organisation ont attiré beaucoup de travailleurs des fazendas. Ici, toutes ces terres-là appartenaient à quatre ou cinq propriétaires**. Aujourd'hui nous sommes presque 5 000 personnes et tout le monde arrive à vivre de cette terre.

* Le 17.04.96, lors d’une marche organisée par le Mouvement des sans-terre, 19 paysans sont tués par la police militaire du Pará
** Au Brésil 2% des propriétaires terriens possèdent 49% des terres cultivables (Le Monde diplomatique)

José Gonsalves da Silva
José Gonsalves da Silva

José Gonsalves da Silva

né en 1954 à Esperantinopolis (Marinian)

Fransisca Alves Viana
née en 1950 à San Pedro (Paraiba)
Assentamento du Mouvement des sans-terre d'Eldorado dos Carajás
Etat du Pará, Brésil, août 2001

Antonio Leite Souza
Antonio Leite Souza

Antonio Leite Souza

né en 1944 à Terezinha (Piauí)
Assentamento du Mouvement des sans-terre d’Eldorado dos Carajás
État du Pará, Brésil, août 2001

Je suis venu dans le Pará en 89 et là j'ai trouvé du travail - j’étais employé dans un supermarché. Par la suite j’ai construit une boutique où je vendais des vêtements. J’ai travaillé six ans là-dedans - et c’est à ce moment qu’est arrivé le Mouvement des sans-terre. Je ne sais pas si c'est le caprice du destin mais quand il y a eu ici le massacre des sans terre, dans le virage de l'Est*, je me suis révolté et je suis entré dans le mouvement. Il s’est passé du temps avant qu'ils aient confiance parce que je n’avais pas l’apparence d’un travailleur, je ne savais pas travailler aux champs. Après deux mois j'ai obtenu qu'ils m'acceptent - et là j’ai commencé la lutte. Je suis entré dans le mouvement parce que j’étais en rébellion depuis le massacre, alors que je n’avais aucune connaissance de ce qu’étaient les mouvements sociaux. (…)

J'ai embrassé la lutte et de mon sang maintenant ne sort plus que le mouvement. Le mouvement c’est toute ma vie, si je le quittais je ne saurais pas comment vivre. Parce que j'ai embrassé la cause. Je suis ici à lutter avec les camarades pour essayer d'obtenir une vie meilleure et plus digne. Avant je me cachais derrière un comptoir, derrière un téléphone, le poste de télévision - depuis j’ai découvert que ce n’est pas ça la vie. La vie c’est de lutter pour aider les autres, c’est de se battre pour défendre une vie vécue dans le réel - avant je vivais dans l’illusion. Aujourd'hui je suis dans la réalité, j'ai de la terre, des projets et ma famille m'accompagne dans toutes les décisions que je prends. Et grâce à dieu j'ai eu de la chance : j'ai sept enfants et seize petits-enfants.

Dans ce pays ce sont les travailleurs qui meurent, les grands propriétaires fonciers et les chefs d'entreprise sont tranquilles - ils se reposent sur le petit travailleur. Le gouvernement ne prend pas ses responsabilités, ne fait rien pour réaliser la réforme agraire et laisse les gens s’agglutiner dans les grandes villes. L'éducation est un échec, le système de santé n’existe quasiment pas, la réforme agraire est un échec et tout est en décadence - alors que chaque jour le gouvernement paye des grandes sommes d'argent sous la contrainte d'autres pays et des institutions comme le FMI qui produit de la misère dans nos pays. Ils exigent le paiement tout en laissant le peuple dans la misère, et c’est le peuple qui travaille pour payer la dette externe. Le Brésilien, quand il naît, il est déjà débiteur et ce n’est la faute de personne. Il faut obtenir l’annulation de la dette, cela fait 500 ans que le Brésil paye des dettes, des escroqueries, de la corruption. C’est une honte que des millions de personnes meurent de faim, avec un revenu par tête le plus bas du monde, dans un pays qui possède tout.

* Le 17.04.96, lors d’une marche organisée par le Mouvement des sans-terre, 19 paysans sont tués par la police militaire du Pará. Les organisations paysannes internationales ont décrété le 17 avril comme journée internationale des luttes paysannes

Beinusz Szmukler
Beinusz Szmukler

Beinusz Szmukler

Buenos Aires, Argentine, février 2002
AAJ (Asociacion Americana de Juristas)

Nous sommes très préoccupés par le thème de la criminalisation (des mouvements sociaux) car face à la lutte sociale - provoquée par la politique économique néolibérale - l’État répond par la répression : résoudre la pauvreté en tuant les pauvres ! Nous avons observé qu’en Argentine, comme dans d’autres pays du continent, l’État utilise la voie d’une répression toujours plus intense : qu’elle soit policière ou militaire, ou qu’elle utilise l’appareil judiciaire pour condamner les acteurs sociaux, les criminaliser. Ainsi des procédures judiciaires, qui ont été créées à l’origine pour d’autres objectifs, sont transposées et s’appliquent aujourd’hui aux luttes sociales - comme les barrages routiers, un cas typique en Argentine. Nous devons aussi faire face à des actions criminelles réalisées par des membres de l’appareil d’État - forces paramilitaires ou para policières. Ou bien par des forces qui n’apparaissent pas clairement reliées à l’appareil d’État mais qui en sont très proches, comme des membres de partis politiques - et qui bénéficient de tolérances. Ils agissent sous couvert d’une législation supposée légale concernant l’exécution directe de représentants des luttes sociales, comme c’est le cas au Brésil avec l’assassinat de dirigeants des paysans sans-terre. (…)

Lorsqu’une loi ne respecte pas les droits fondamentaux, elle est illégitime, même si elle est légale - et en conséquence elle est anticonstitutionnelle. Aujourd’hui la quasi-totalité des pays d’Amérique ont incorporé les accords internationaux concernant les droits de l’homme dans leur constitution. Dans le cas de l’Argentine cette ratification date de 1994, et les droits de l’homme ont valeur constitutionnelle. (…) Il y a une hiérarchie dans les valeurs, et les plus importantes sont le droit à la liberté, à la vie, le droit à l’alimentation, à la santé, à l’éducation… Lorsque l’État viole ces droits fondamentaux il est illégitime. Actuellement le gouvernement demande l’approbation de la loi des finances au parlement, il doit établir à quoi est destiné l’argent qui rentre dans les caisses de l’État, et conformément à la loi et aux droits internationaux, il existe un principe de « progressivité » - c’est à dire que l’on ne peut pas restreindre des droits déjà acquis. En conséquence si votre gouvernement propose au parlement une loi des finances qui réduit sensiblement les fonds destinés à la santé ou à l’éducation, c’est un viol de la constitution. C’est le cas en Argentine, où le projet de loi des finances réduit tous les coûts sociaux, les salaires des fonctionnaires, les cotisations de sécurité sociale, les budgets alloués à l’éducation…. Et dans le même temps l’Argentine va consacrer 6.000 millions de dollars pour payer les intérêts de la dette externe.

Olga Marquez de Arédez*
Olga Marquez de Arédez*

Olga Marquez de Arédez*

Née en 1931 à Tucumán
Femme de Luis Ramón Arédez, disparu le 13.05.1977 à Jujuy
Buenos Aires, Argentine, février 2002

Je suis chirurgien-dentiste et mon époux était pédiatre, nous sommes nés dans la province de Tucumán - une des trois provinces du nord-ouest argentin. Il y a 50 ans nous sommes allés travailler dans la province de Jujuy, dans la zone de Ledesma - un grand complexe agro-industriel où l'on cultivait de la canne pour produire du sucre, de l’alcool, du papier, du jus de citron. Mon mari y était le médecin des ouvriers de 1958 jusqu’au 24 mars de l'an 1976 - jour où il a été emmené de la maison par la gendarmerie nationale dans un véhicule de l'entreprise. Ils l’ont pris devant sa famille et après un an d’emprisonnement il a disparu. (…)

Ce que je voudrais dire c’est que l’une des choses qui m’a le plus marquée est la lutte solitaire... la décision que j’ai prise en 1995 quand est morte la dernière de mes camarades. Nous étions 30, beaucoup sont décédées de maladies très simples... on vivait dans un tel état de stress, d'angoisse, de pauvreté. Elles ne pouvaient pas résister à la moindre maladie - et elles sont mortes. D’autres ont quitté la province, emmenées par leur famille - il était très douloureux de voir dans les rues ces mêmes personnes qui emportèrent un membre de notre famille. Quand ma dernière camarade est morte en 1995, ce jour-là je devais aller sur la place - depuis deux ans nous n'étions plus que deux seulement à arpenter la place (à Tucumán). Je suis restée deux heures assise là, sur un banc, avec le foulard. Quand est morte ma dernière camarade j'avais pris alors la décision très dure, très difficile, de ne plus aller sur la place, je ne me sentais plus capable d’arpenter seule la place. Et enfin j'ai fait un grand effort, un grand effort, ça me coutait beaucoup. Je me suis levée et j’ai recommencé à marcher. Et j’ai marché seule sur la place, seule, pendant 15 ou 20 minutes. Les gens me regardaient, ils me saluaient de loin, mais personne ne s’est décidé à m’accompagner, personne. Alors je dis ceci quand tout autour de toi te dit que l’on ne doit pas parler et qu’il faut oublier : il faut que quelqu'un parle de ce qui est arrivé et que cela ne doit pas être oublié. Et alors je continue à marcher seule sur la place. (...)

J'ai pris cette décision de continuer parce que 16 de mes anciens élèves ont aussi disparu. J’étais professeur dans une école et 16 élèves ont disparu - les autres (disparus) étaient des ouvriers connus de tous, pères d'enfants dont s'occupait mon mari. Ici c’est une petite ville où tout le monde se connaît et je réclame pour eux que je connaissais bien - et en même temps je réclame pour les 30 000, ça je le sais maintenant. Nous demandions sur la place qu'ils nous disent ce qui s’était passé avec les nôtres, parce que nous ne comprenions pas. L’un était un médecin, l’autre ouvrier... personne ne jetait des bombes, personne ne séquestrait, tous étaient des travailleurs, des étudiants. Il s’est passé beaucoup de temps avant que nous nous rendions compte de ce qu'il s’était passé : la répression de la dictature militaire n'a pas été autre chose qu'une forme brutale pour implanter le modèle économique néolibéral. Il fallait désarticuler toute une société, tout le pays. Toute une société civile qui à travers ces syndicats, ces partis politiques, ces centres d'étudiants, ces mouvements de quartier, se préparait à résister à toute cette reddition du pays, à l’application du modèle économique néolibéral. Nous l’avons compris après, à cette époque nous voulions seulement savoir ce qui c’était passé avec les nôtres.

* Olga Marquez de Arédez est décédée en mars 2005

Nora de Cortiñas*
Nora de Cortiñas*

Nora de Cortiñas*

Mère de Carlos Gustavo Cortiñas, né en 1952, disparu le 15.04.1977
Buenos Aires, Argentine, février 2002
Asociacion de Madres de Plaza de Mayo-Línea Fundadora

La disparition de mon fils, cela a été le moment le plus terrible, parce que jamais je n’avais imaginé que je ne le reverrais plus. Mon mari, mon autre fils, ma belle-fille… on ne pouvait imaginer ça à la maison, qu’on ne le reverrait plus. Jamais nous n’avons pu penser qu’une telle violence puisse nous arriver : du matin au soir ne plus pouvoir revoir ton propre fils. A cette époque, en 1977, il n’y avait pas encore ces milliers et ces milliers de disparus. Si, il y avait beaucoup de gens emprisonnés et des disparitions, mais on croyait que les gens allaient réapparaître, qu’ils étaient emprisonnés, détenus dans des prisons… qu’ils allaient réapparaître. Nous n’aurions jamais pu imaginer… (...)

Alors pour nous une quête a commencé, nous avons dû quitter nos maisons, laisser à d’autres nos tâches quotidiennes. Nous, les mères, nous avons dû assumer un rôle nouveau auquel nous n’étions pas préparées, qui n’avait rien à voir avec nos habitudes de femmes au foyer. Nous nous sommes lancées dans cette quête, nous sommes passées d’une vie privée à un engagement public, nous avons dû accepter de perdre un peu de notre intimité… Nous avons partagé tous les moments de notre vie avec d’autres mères, d’autres familles, qui avaient la même douleur que nous. Une autre vie a commencé. Moi j’ai tout laissé. Je partais tôt pour revenir tard dans la nuit ou à l’aube. Pour repartir au petit matin. Le temps ne me suffisait plus pour chercher mon fils. Ça me semblait tellement peu ce que je faisais, ça me semblait trop peu, toujours. Que pouvais-je faire de plus ? Je suis sortie dans la rue, je l’ai cherché, j’ai fait des démarches administratives, un Habeas corpus, une demande de "localisation". Les mères, on s’était réunies, et chacune d’entre nous demandait pour toutes les autres, l’enfant de chacune d’entre nous était devenu l’enfant de nous toutes. Nous avons commencé à faire des actions collectives, toutes nos actions sont devenues collectives. (…)

Et chaque jour nous enseignait de nouvelles formes de lutte. Nous sommes devenues des "transgresseurs", des insoumises, on ne se fiait plus uniquement à ce que les avocats nous disaient, nous voulions faire plus. On se réunissait chaque fois qu’une personnalité venait de l’étranger, pour aller à la place de Mai ou à la place San Martín, là où se réunissent les ambassadeurs, on y allait ensemble pour qu’ils nous voient. La place de Mai est aussi devenue un lieu de retrouvailles avec nos enfants, un endroit où chaque mère pouvait parler de son enfant avec une autre mère, partager. Nous nous sommes rendu compte que tous avaient été enlevés pour le même motif, qu’il y avait une politique préparée, organisée pour les enlever. Après plusieurs années nous avons compris que c’était pour implanter ce système politique néolibéral, capitaliste, voulu par les États-Unis et d’autres pays riches d’Europe. Mais surtout par les États-Unis, leur intention est d’être les maîtres de toute l’Amérique, c’est la doctrine Monroe** imaginée en 1900, "l’Amérique aux Américains" - ils se croient les maîtres de toute l’Amérique.

Ils ont organisé un plan qui s’appelle "Condor", qui couvrait tous les pays du Cône sud - Bolivie, Paraguay, Chili, Argentine, Uruguay et Brésil***. Un plan de domination. Ils ont imposé les dictatures militaires, avec l’assentiment des politiciens et de l’Église. L’Église catholique argentine a non seulement été complice mais aussi partie prenante de ce système cruel de répressions et de disparitions. Je voudrais dire aussi que cette méthodologie a commencé en Algérie et en Indochine à la fin des années 50 / 60****. C’est à partir de là que l’on a commencé à apprendre aux militaires cette méthodologie qui consiste à commettre le crime des crimes. Faire disparaître quelqu’un c’est commettre sur une seule personne la violation de tous les droits fondamentaux de l’homme : droit de vie, de liberté, de justice, de pratiquer sa religion, droit de savoir ce qui s’est passé, de pouvoir se défendre en justice. Tous les droits sont violés. La disparition forcée de gens est le crime des crimes*****.

* Nora de Cortiñas, docteur Honoris causa de l'université Libre de Bruxelles en 2000 et de l'université de Salta. Son fils militait au parti péroniste
** Le 02.12.1823, James Monroe dans son message annuel au Congrès développe sa doctrine : "L’Amérique aux Américains ".
*** le "Plan Condor" est en fait initié en Argentine en août 75 : “le colonel Rawson (Arancibal Clavel) a établi avec les services migratoires argentins la liste de tous les Chiliens entrés dans le pays après le coup d'État du 11 septembre 1973. (...) Cet officier propose de créer une agence centrale du renseignement entre le Chili, l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay” (mémorandum du 27 août 1975 découvert par la journaliste chilienne Mónica Gonzáles en 1986). “Ce texte est capital : il suggère que ce sont bien les Argentins qui, en bons élèves des Français, obsédés par le renseignement, devancent leurs comparses Chiliens pour imprimer à la lutte antisubversive une dimension internationale et pousser à la collaboration entre les dictatures du Cône sud” . (Marie Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française / La Découverte).
**** suite à une enquête documentée de Marie-Monique Robin, “Escadrons de la mort, l'école française”, les députés Verts demandent en 2003 la constitution d'une commission parlementaire pour enquêter sur le rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires en Amérique latine de 1973 à 1984.
***** la répression pour le seul Cône sud dans les années 70 fût responsable de 50 000 assassinats, 35 000 disparus et de 400 000 prisonniers (P. Abramovici, Le Monde Diplomatique, mai 2001). En 1992 le parlement européen délivre aux mères de la place de Mai le prix Sakharov pour la liberté de pensée

Marina Girondo
Marina Girondo

Marina Girondo

Née en 1973 à Buenos Aires
Fille de María Mercedes Bogliolo Girondo, disparue le 16.06.77. et d'Adalberto Eduardo Girondo* séquestré du 15.05.77 au 15.01.79.
Buenos Aires, Argentine, février 2002
HIJOS (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio)

La théorie des deux démons implique ceci : "des militaires méchants face à des guérilleros méchants, qui se sont tués entre eux lors d'une guerre dans laquelle la société n'avait rien à voir". Cela arrange bien tout le monde, et pour nous c’est très difficile de parler parce que les gens te disent : "Vous êtes les enfants des guérilleros qui tuèrent des enfants et qui tuèrent des familles".. Et c'est toujours la même question, c'est la question de la violence. La violence peut-elle être justifiée ou non, peut-elle être une méthode de lutte valable ou non ? Si l'on regarde les chiffres - toutes organisations armées confondues et au plus fort de la lutte armée - il n'existait pas plus de 500 ou 600 personnes armées face aux militaires. Ce ne sont pas deux armées qui s'affrontaient mais 500 personnes contre une armée nationale : ces organisations n’avaient pas une grande capacité militaire**. Et le débat est là, c'est la question de la violence : face à la violence des militaires, à la violence de l'État, comment répond-t-on ? Le débat est là. On peut être d'accord ou non avec le fait de prendre les armes, mais de fait des gens ont décidé qu’ils pouvaient prendre les armes et que c'était le moment. (...)
<BREn Argentine, avec la démocratie et avec les années, s'est imposé cette "théorie des deux démons" qui permet aux gens d’avoir la conscience tranquille : "Ils se sont tués entre eux, cela ne me concerne pas, je ne militais pas, je ne faisais rien de subversif - et donc moi ils ne m’ont pas pris". Une maxime est restée, pour justifier le fait qu'ils emmenèrent des gens - et qui fait aujourd'hui l'objet de plaisanteries - c'est : "Parce qu'il fera quelque chose, quelque chose aura été fait". Et cette pensée de militaires face à des subversifs - des subversifs marxistes ou communistes - s'est installée dans la tête des gens, et cette pensée a été transmise à leurs enfants. D'autant plus que s'installait la pratique de la disparition, où ce n’est pas seulement le militant qui disparaissait... cette idée que "je ne m’en mêle pas, je n’en parle pas, je n'aide pas". Cette peur à laquelle se sont fait les gens, de ne pas aller à une marche, de ne pas participer à une assemblée de quartier. C'est cela qui a rompu les liens sociaux. (...) La dictature c’est non seulement chargée de tuer les militants mais elle a aussi installé cette peur latente, la dictature a cassé tous les liens de solidarité, les réseaux participatifs, les achats communautaires dans les quartiers. Tout a été cassé du fait de la peur, qu’ils t'embarquent toi ou ton voisin, et cette peur a été transmise aux enfants, à toute notre génération. Dans les collèges beaucoup de professeurs enseignent encore la "théorie des deux démons" : militaires méchants contre subversifs méchants. Voilà ce que l'on enseigne aux jeunes à l'école. Lorsque nous participons à des débats dans les collèges, nous nous heurtons souvent à cet état d'esprit : "Ah, tous ces pauvres qu’ils ont fait disparaître, comme ta maman ! Mais ils (les subversifs) ont aussi tué beaucoup des gens ". Les organisations de défense des droits des hommes travaillent pour en finir avec ce discours, c’est un discours qui nous coûte beaucoup, que l'on l’entend jusque dans nos propres familles - mes oncles ne me disent pas autre chose.

Une chose primordiale pour moi est qu’il n’y a jamais eu de vengeance, de vengeance personnelle : aucun membre d’une famille de disparu n’est allé tuer un militaire. Nos demandes ont toujours été politiques, exiger la justice, exiger des jugements - et c’est très important pour moi. Et je n'exige pas seulement pour ma mère, je l’exige pour les 30.000 disparus, je l’exige pour l'Argentine. Une autre chose me paraît importante c'est le fait que beaucoup de militaires étaient dans des "groupes de travail" - les groupes qui s’armaient pour aller chercher les militants et les torturer. Ils s'appelaient les "groupes de travail", les "patotas ". Ils sont aujourd'hui ce que l'on appelle de la "main d'œuvre au chômage". La majorité d’entre eux travaille dans la sécurité, beaucoup sont encore dans la police et répètent les techniques de torture, ils sont à l'école de police, dans la rue. Une loi stipule qu'aucun d'entre eux n'a le droit de travailler dans la sécurité... mais ils y travaillent : dans les banques, les entreprises, partout. (...) Ce que nous voulons c’est le démantèlement de l'appareil répressif, que toutes les personnes qui ont eu quelque chose à voir avec la dictature comparaissent devant la justice. Que ceux-là même qui formèrent les policiers et les militaires dans les années 70 ne les forment plus aujourd’hui. Ce qui est dangereux c’est que ces types qui faisaient partie des "patotas" puissent continuer à travailler, certains font du trafic, font partis de groupes de mafias.

"L'escrache" cela consiste à aller devant la maison d'un tortionnaire et de le répudier devant ces voisins. C’est de dire publiquement que ce type-là doit être en prison, que ces propres voisins lui disent : "Je ne veux pas vivre à côté de toi, je ne veux pas te vendre du pain ou le journal". Il y a 4 ou 5 ans nous avons commencé avec des gens connus, comme Videla ou d'autres, qui vivaient dans des quartiers riches. Nous allions devant leurs portes avec de nombreuses organisations. Pour "HIJOS" c’est : "S'il n'y a pas de justice alors il y a l'escrache". Ce que nous voulons c'est arriver à un jugement pour génocide, c'est casser l'impunité, casser cette "théorie des deux démons", casser le discours de la réconciliation nationale - à savoir que nous devons vivre tous ensemble, panser les blessures et oublier le passé. Face à ce discours, et si nous n'arrivons pas à les envoyer en prison, nous allons faire en sorte que tout le pays leur devienne une prison. Que les gens les répudient, qu’ils ne vont plus vouloir vivre avec eux. Il s’agit de créer une prise de conscience collective. Le fait de te dire qu'ils sont dans la rue signifie qu'ils sont à côté de toi, que tu les croises tout le temps ... et tu ne peux pas vivre à côté d'une personne qui a torturé, qui a tué 30.000 personnes. Un "escrache " c’est mettre les tortionnaires bien en vue : "Tu te caches, tes voisins ne savent pas ce que tu as fait... alors nous allons le leur raconter, à tes voisins". En décembre nous sommes allés dans un quartier, tous les week-ends, parler avec les voisins, avec les organisations sociales. Et "l'escrache" commence quand nous partons, lorsque les voisins restent en face du type. Quelle que soient leurs réactions ils ne peuvent plus dire désormais qu'ils ne savaient pas que c'était un tortionnaire. Une fois que tu sais, tu sais. Tu peux le taper ou tu peux dire qu’il a eu raison, mais ce n'est plus désormais cette chose : "Je ne savais rien, je n’ai rien fait".***

*Adalberto Eduardo Girondo, militant Montenero, est l'un des 79 survivants de l'ESMA à témoigner en 2011 lors du procès d'Alfredo Astiz : lors de sa détention il est témoin de la présence à l'ESMA de la religieuse française Léonie Duquet. Alfredo Astiz, accusé notamment des enlèvements et des assassinats d'Alice Domon et de Léonie Duquet, est condamné, avec 11 autres personnes, à la prison à perpétuité.
** plus probablement 500 hommes de l'ERP et 800 Monterneros (Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française / La Découverte)
*** en 2002 Marina Girondo co-organisait des “escraches” et ne souhaitait pas être photographiée

Carlos Zamorano* et Alberto Pedroncini**
Carlos Zamorano* et Alberto Pedroncini**

Carlos Zamorano* et Alberto Pedroncini**

Buenos Aires, Argentine, février 2002
Ligue Argentine pour les Droits de l'Homme

Je m'appelle Carlos Zamorano, j'appartiens à la ligue Argentine pour les droits de l'homme depuis 33 ans. Durant ces 33 années j’ai été emprisonné huit fois - et particulièrement entre 1974 et 1980. Vous remarquerez que lorsque se produit le coup d'État en 1976 j'étais déjà en prison depuis presque 2 ans : le terrorisme d'État est né bien avant 76. Pendant le gouvernement d'Isabel Perón il y eu 900 disparus, 3000 assassinats, 4000 prisonniers furent condamnés à vie et 4000 prisonniers pour de longues périodes. Voilà ce qu'était la situation avant le coup d'état de 1976. Et cela s’est prolongé ensuite pendant 6 ans. J'étais le président de la Ligue dans ma province, à Tucumán, et c'est pourquoi j’ai été emprisonné durant toute cette période. Les conditions de détention, de vie dans les prisons à cette époque étaient très incroyables, très moches, très mauvaises, horribles. (…) Lorsque la dictature s'est terminée en 1983 de nombreuses choses restèrent en suspens. Des prisonniers politiques furent emprisonnés durant encore 5 années, quelques-uns d'entre eux même - prisonniers politiques de la dictature - sortirent après 14 années de prison. Cinq années après qu'Alfonsín ait pris la tête du gouvernement. De même restèrent en suspends les jugements et châtiments des coupables d’actes de terrorisme d'État - la poursuite par la justice des auteurs de tortures, de disparitions et d'assassinats. Durant le gouvernement d'Alfonsin d’importants procès judiciaires furent initiés, mais tout de suite après vinrent les lois d'impunité - la loi du point final, la loi de l'obéissance dûe. Et pour finir les décrets de grâce***.

Durant la période postérieure à la dictature - de 1984 à 2001 - il y a eu de nombreux cas de "bavures" policières, responsables de la mort de 1008 personnes - durant cette période de gouvernement constitutionnel. 1008 morts, et nous ne parlons pas ici d'autres cas de "bavures" qui n’ont pas provoqué de morts. (...) Dans le même temps il s’est produit le phénomène suivant : on a vu se mettre en place une économie qui provoque une énorme masse de pauvres, qui se retrouvent destitués de tout droit, vivant dans la marginalité, exclus - dans une infinie pauvreté. Beaucoup n’ont pas de toit, n’ont pas même l’alimentation la plus élémentaire. Alors les gens commencent à exercer une résistance, une opposition à cette politique - en coupant les routes ou en participant à d'autres types de manifestations. Nous avons 3000 personnes qui ont résisté et qui ont eu un procès judiciaire pour leur conduite contraire au code pénal - et nous sommes en train de lutter pour qu’ils soient acquittés de toutes charges, pour que ces personnes soient libérées, etc. La même chose pour le jugement et le châtiment concernant ces 1008 cas de "bavure" policière. C'est de la violence d’État. Exécution. Nous sommes aussi préoccupés car il y a dans les prisons de notre pays 43.000 prisonniers de droit commun - ce ne sont pas des prisonniers politiques, nous avons peu de prisonniers politiques. Le nombre de prisonniers de droit commun a doublé ces quinze dernières années, et cette augmentation de la population incarcérée est due à la pauvreté économique. La pauvreté économique pousse, oblige nombre de personnes à commettre des délits pour pouvoir se procurer de la nourriture, des vêtements etc.


Alberto Pedroncini

Plus d'une centaine d'avocats ont disparu - ont été assassinés et ont disparu. Cent treize je crois. Des compagnons aux côtés desquels nous militions au sein d'organisations politiques et sociales – qui sont tombés. Être touché ou pas, d'une certaine manière, c'était dû au hasard. Je me rappelle qu'en 1981 le sénat en France avait organisé une réunion pour soutenir un projet de convention internationale contre la disparition forcée des personnes, c’était là un sujet que l'on n'avait pas encore abordé dans les forums internationaux. D'Argentine nous fûmes plusieurs avocats à être invités et le jour où je devais partir je reçus deux enveloppes qui m'étonnèrent beaucoup. Je ne les ai pas ouvertes, je les ai emmenées avec moi à l'aéroport où j'ai croisé X et Adolfo Pérez Esquivel - qui devaient aussi participer à ce colloque. X avait lui aussi reçu ces mêmes enveloppes et lui les avait ouvertes. Alors on s’est entendu : mes lettres provenaient du même expéditeur et on allait les ouvrir devant le sénat en France. Et effectivement c'était des lettres de menace : "Si vous participez au colloque sur la disparition forcée de personnes qui aura lieu en France au sénat, vous serez traité à votre retour comme un subversif." Et ces lettres c’est le président du sénat qui les a ouvertes, si je ne me trompe pas c’était Alain Poher - et cela démontrait que ces enveloppes fermées comportaient bien une menace. Bon, et ensuite nous avons travaillé sur le projet de convention remis par l'assemblée permanente des droits de l’homme argentine - dont j'étais le vice-président à cette époque. Nous avons poursuivi malgré les menaces : il est évident qu'en 1981 la répression était moins dure et l’impact qu’a eu ce colloque a empêché la concrétisation de ces menaces. En tout cas cela confirme la règle : pour résister aux menaces il faut maintenir son activité, pas vrai ?

* avocat, membre du Comité Central du parti Communiste
** juriste et militant pour les droits de l'homme, nommé citoyen d'honneur de la ville de Buenos Aires en 2011
*** en 2005 la Cour suprême de justice argentine déclare anticonstitutionnelles les lois d'amnistie dites du “point final” et “d'obéissance dûe” votée en 86/87

Marguarita Peralta de Gropper*
Marguarita Peralta de Gropper*

Marguarita Peralta de Gropper*

Née en 1922 à Buenos Aires
Mère de Daniel José de Gropper, étudiant en médecine, disparu le 11.08.1977 à l'âge de 19 ans
Asociacion de Madres de Plaza de Mayo-Línea Fundadora
Buenos Aires, Argentine, février 2002

Plus qu’un militant politique c’était un militant affectif. C'était une époque marquée par une grande effervescence politique, par une grande préoccupation d’être solidaire. Lui il aidait les gens qui étaient poursuivis, les filles dont la maison était surveillée - il leur trouvait un endroit où passer la nuit. Il aidait tout le monde, vraiment - et c'est pourquoi ils l’ont emmené. Il disait qu'il ne faisait rien de mal, qu'il ne faisait rien de plus qu'aider des camarades de différentes opinions politiques. Il leur donnait des vêtements, il leur donnait de l’argent, il les accompagnait. C’est ce qu’il faisait - et réellement nous ne l’avons pas fait sortir du pays parce qu'il disait qu'il ne faisait rien de mal. Il disait qu'il n’était pas condamnable d'aider les gens, que s’ils l’arrêtaient il allait expliquer qu’il était l’ami de tous ceux qui avaient besoin d’aide. Il ne voulait pas quitter le pays. Un an et demi après le coup d’État ils l’ont emmené, à un moment où il n’y avait plus d’action politique, tout était déjà démantelé. Je ne sais pas pourquoi ils l’ont emmené, si c’est à cause d’une dénonciation ou pas. (...) Voilà, je n’ai plus jamais rien su de lui. Nous avons cherché des gens connus qui pourraient nous aider, les ambassades, les églises. Nous n’avons jamais rien su de lui et nous sommes arrivés jusqu'à aujourd’hui. Mon mari est mort quand l’Organisation des États Américains nous a informés qu'il n'y avait ici aucun survivant. En cinq jours mon mari est mort - infarctus. Il avait 61 ans.

* Marguarita Peralta de Gropper est décédée en 2009

Adriana Calvo
Adriana Calvo

Adriana Calvo

Née en 1947 à Buenos Aires
Buenos Aires, Argentine, février 2002
Association des “ex-detenidos desaparecidos” *

Et le deux février 77 ils nous séquestrèrent moi et mon mari. Un escadron de la mort est venu nous chercher, mais bon, vous connaissez comment étaient les procédés, ils sont tous plus ou moins identiques, non? (...) Ils nous séquestrèrent tous les deux et pendant trois mois nous sommes des “disparus”. Nous étions dans un camp de concentration à La Plata, au sud de Buenos Aires, dans ce qui est connu comme le “circuit Camps”**. Un circuit est un circuit et Camps est le nom du général Camps qui était le chef de la police de la province de Buenos Aires. C'était un circuit de camps de concentration qui touchait la ville de La Plata et toute la zone sud du grand Buenos Aires - sous la direction de la police de la province et de l'armée. Pourquoi un circuit ? Dans la province de Buenos Aires les gens restaient peu de temps dans un même camp de concentration, ils étaient transférés d'un camp à un autre, chaque camp avait une utilisation distincte - et c'est pourquoi ils fonctionnaient comme un circuit. Ils m'emmenèrent d'abord dans un endroit qui était la brigade d'investigations de La Plata, l'institution officielle d'investigations de la police de la province de Buenos Aires - le département central de cette direction d'investigations. Ils emmenaient là à tous les séquestrés de cette zone, c'était comme un lieu d'admission - c'est à dire que là ils prenaient les données, là tu restais quelques heures. Et ensuite ils t'emmenaient vers un autre endroit, le lieu de tortures. Dans mon cas le lieu de tortures était un commissariat, dans la localité d'Arana - banlieue de La Plata. Cet endroit est connu sous le nom d'Arana, le camp de concentration d'Arana***. Cet endroit était destiné quasi exclusivement à la torture, à extraire des informations. Le plus rapidement possible. Bien que la méthodologie généralisée dans tout le pays était la même, la disparition, la torture et l'assassinat dans la majorité des cas - et dans quelques cas la libération - la mécanique concrète était différente selon les zones du pays. Il y avait une grande différence entre ceux qui arrivaient à l'ESMA**** et ceux qui arrivaient dans le circuit Camps. Non seulement parce que les gens y étaient transférés d'un lieu à un autre mais aussi parce qu'existait - essentiellement disons-nous - de la terreur pure. Ils ne cherchaient rien d'autre que des informations immédiates. Concrètement et maintenant. Informations immédiates veut dire arracher aux militants sous la torture - et dans les premières 24, 48 ou 72 heures - des informations concernant un prochain rendez-vous. C'est à dire la prochaine réunion avec leurs camarades de militantisme, là où ils allaient se réunir, dans quel endroit, à quelle heure. Alors ils allaient là-bas et attendaient et ils attrapaient une autre personne et la même chose se produisait. Je veux dire que c'était comme une chaîne de chutes, arracher des informations pour que tombent d'autres personnes. J'ai été dans ce centre 7 jours. Durant ces 7 jours, comme c'était un endroit restreint, je pouvais entendre toutes les tortures pratiquées sur les gens tombées le même jour que moi. Ils leurs arrachaient le nom et l'adresse d'autres personnes. Et ensuite j'écoutais ces autres personnes - à qui leur était arraché le nom ou l'adresse ou le prochain rendez-vous qu'ils devaient avoir avec d'autres personnes. Tout était vertigineux. Il n'y avait pas d'intelligence, il n'y avait aucune intention de récupérer quelque chose. Il n'y avait aucune analyse des informations qu'ils extrayaient ou d'interrogatoires approfondis sur l’idéologie, sur les opérations - dans le cas d'organisations armées - sur les structures et l'organisation des organisations politiques. Il y avait aucune analyse de cette sorte. C'était seulement en prendre un puis un autre, un autre, un autre. Exterminer.

Après j'ai été emmenée dans un autre camp de concentration de La Plata, le commissariat Quinta*****, un autre commissariat ou je suis restée deux mois. C'était plutôt un endroit de dépôt transitoire. Je veux dire qu'ils emmenaient là des gens et qu'ils les gardaient un moment, pour savoir s'ils pouvaient encore leur tirer des renseignements. Si quelqu'un était torturé dans un autre endroit et donnait des informations, ils venaient (nous) chercher ici. C'était un endroit de dépôt transitoire. Ils torturaient aussi ici, mais c'était un autre groupe de travail. Le groupe de travail qui me séquestra utilisait cet endroit comme un lieu de dépôt. J'ai été là deux mois. J'étais enceinte, mon accouchement approchait. Et le 15 avril est née ma fille. Dans les camps de concentration du circuit Camps les accouchements étaient bien entendu sans aucune assistance, il n'y avait pas de médecins, il n'y avait rien. Il n'y avait pas à manger, pas de lits, pas de couvertures. On n'exigeait pas des prisonniers qu'ils travaillent, comme à l'ESMA. Ils nous jetaient dans une cellule minuscule d'un mètre sur deux et dans cette cellule il y avait 4 ou 5 personnes. Sans possibilité de se laver, nous avions un trou pour faire pipi et caca. Deux mois sans nous laver, pleins de poux. Faibles, sans nourriture, sans matelas, sans manteaux. Sans rien, avec en permanence des châtiments. Il y avait des réquisitions et des coups pour n'importe quel motif. Il n'y avait pas de torture pour récupérer des informations mais tout était une torture permanente.

Avec les yeux bandés, avec les mains attachées derrière - et les accouchements aussi se faisaient dans ces conditions. Sans aucune aide, sans aucune hygiène, sans rien. J'étais là avec une compañera qui était enceinte et elle a eu là son enfant, dans le commissariat Quinta, un mois avant moi. Ils l'ont tirée de la cellule quand elle devait accoucher, c'était son premier enfant et elle avait 17 ans. Elle a eu son enfant sur la table de la cuisine, attachée par les mains et les pieds et bandée et entourée de gardes qui l'insultaient. Elle a eu son petit et ils l'ont pris après 24 heures - elle est revenue dans la cellule et il a disparu******. Moi ils m'ont tirée de la cellule, c'était mon troisième enfant et je savais que cela allait être rapide. Ils m'ont montée dans une voiture, toujours bandée et attachée - pour me transférer. J'ai cru qu'ils allaient me laisser la liberté, qu'ils allaient m'emmener dans un hôpital. Non, ma fille est née dans la voiture et ça a été terrible. Nous avons fait 50 kilomètres dans la voiture et en cours de route est née ma fille. Ils se sont arrêtés une fois, quand elle est née, et ils ont attaché le cordon ombilical avec un chiffon. Ils n'arrivaient pas à le couper. On est arrivé dans un autre centre de détention, connu sous le nom de puits de Banfield*******, Banfield est une ville du sud du grand Buenos Aires. Il y avait un médecin, un médecin tortionnaire très connu, Jorge Bergés********, un médecin de la police qui participait aux tortures, qui contrôlait pour que personne ne meurt sous la torture. Il disait jusqu'à quand on pouvait torturer un prisonnier, avant qu'il ne meurt. Il lui tenait la langue pour qu'il ne se noie pas quand les policiers lui faisaient la picana. Et ce médecin faisait aussi les accouchements de tout le circuit Camps. C'est lui aussi qui distribuait les enfants, qui volait et vendait ou distribuait les bébés. Ce médecin, ça a été lui qui a coupé le cordon, qui a tiré le placenta, sur un brancard. D'une manière très brutale, terriblement brutale. Après ils m'ont fait laver le brancard et par terre et tout.

Et c'est comme ça qu'est née Thérèse, elle allait bien, elle était très petite. Imagine-toi, les derniers 3 mois de grossesse sans pratiquement manger. Ils m'ont montée dans les cellules d'en haut et je suis restée là 15 jours avec ma petite. À moi ils ne me prirent pas ma fille, parce que en réalité ils pensaient me relâcher avant, ils ont eu un problème d'organisation, ils avaient oublié. Parce que le circuit Camps avait aussi cette caractéristique d'être extrêmement désorganisé. Chacun faisait ce qu'il voulait, rien n'était clair, c'était très brutal. Très brutal et très désorganisé. Ils ont probablement dû penser que j'étais déjà dehors, qu'ils m'avaient déjà libérée, ils n'avaient pas de projet pour mon bébé - ils ne pensaient pas avoir ce bébé. Et une fois qu'il était là ils ne savaient pas quoi faire d'elle et ils me l'ont laissée. Ces 15 jours dans le puits de Banfied ont été terribles parce qu'ici on était encore à un niveau inférieur. C'était un dépôt mais un dépôt non temporaire, c'était comme un dépôt permanent. Á ce moment-là Camps ne savait plus très bien quoi faire avec les prisonniers - il les maintenait en vie. Quand un endroit se remplissait les séquestrés étaient déjà tout infectés, ils avaient tous des poux, tous étaient malades. Et ils les déplaçaient alors dans un autre endroit - mais les prisonniers baissaient, ils descendaient de niveau, chaque nouvel endroit était comme plus proche de la mort. C'était comme s'ils perdaient le contrôle, dans cette marche infernale, ils entassaient des gens qui venaient d'autres camps et qui dépendaient d'autres groupes de travail. C'était comme un grand mélange, sans but. Les gardes ne savaient déjà plus qui était qui. Dans le camp de concentration du commissariat Quinta une fois par semaine ils prenaient la liste, comme dans un collège. Ils disaient ton nom et tu devais répondre "présent". C'était absurde. Nous étions emprisonnés, avec les yeux bandés, enfermés avec des cadenas, entourés de gardes, et une fois par semaine on devait répondre "présent je suis là". A Banfield rien de cela, personne ne prenait de listes, il importait à personne de savoir qui était qui. Et le pire signe était que nous étions sans bandeaux sur les yeux. Je veux dire que quand je suis arrivée et que ce médecin Bergés m'a retiré le bandeau et m'a dit qu'il y en a plus besoin désormais... c'est à dire que c'était une sentence de mort : “maintenant tu peux voir les visages parce nous allons te tuer”.

Je veux dire que pratiquement tous ceux qui arrivaient dans ce puits étaient destinés à la mort. En réalité je suis arrivée ici à cause de l'accouchement, le médecin y était et ils m'ont emmenée là - mais lui ne savait pas. Le médecin pensait que j'étais une de plus destinée à mourir - c'est pourquoi il m'a retiré le bandeau, qu'il m'a dit que celui-ci n'allait pas me manquer. Je suis restée 15 jours avec ma fille, sans rien, sans vêtement, sans couches et sans lit pour moi et pour elle, mais avec l'énorme solidarité des compañeras qui se trouvaient là. Qui étaient totalement étonnées de voir un bébé et qui prenaient soin de moi. Ici on mangeait encore beaucoup moins, on mangeait une fois tous les deux ou trois jours, une nourriture immangeable. Ils n'ouvraient jamais la porte de la cellule, seulement à cette occasion, quand arrivait la nourriture. Et les compañeras, beaucoup d'entre elles me donnaient la moitié de ce qu'elles recevaient parce que je devais allaiter mon bébé. Même quand elles n'avaient pas mangé pendant trois jours, quand arrivait la nourriture elles me donnaient ce qu'elles avaient à manger. Cela a été une des expériences les plus terribles que j'ai vécues, mais aussi une des expériences les plus belles, de ce que peut l'être humain, de tout le mal et le terrible et de tout le merveilleux qui peut exister. Dans les pires conditions, avec le froid, avec la faim, la maladie, la torture. Elles savaient qu'elles allaient mourir. Un beau geste de générosité, non? Le geste de partager le pain c'est l'origine du mot compañero. Partager le pain. Et j'ai réellement vu ce que voulait dire compañero. Celles qui partagèrent le pain avec moi pour m'aider à ce que ma fille ne meurt pas. Personne ne savait combien de temps j'allais être là. Combien de temps j'allais devoir allaiter ma fille qui était très petite, et j'étais si faible, j'avais très peu de lait. Ils ne donnaient rien, ni remèdes, ni lait, ni nourriture, rien.

Et de la même manière elles m'ont protégée des gardes. Á un moment il y avait tellement de poux que Thérèse était pleine de poux. Les gardiens ont eu peur de se les transmettre et ils ont décidé de désinfecter, avec des produits qui font de la fumée. Ils sont venus dire qu'ils allaient désinfecter et qu'ils voulaient emporter le bébé - en disant que le désinfectant allait lui faire du mal, chose certaine. On avait tous peur qu'il n'allait jamais revenir, qu'ils ne le rapporteraient pas. Nous savions déjà à ce moment-là que pour d'autres accouchements ils avaient emporté les bébés. Quand ils sont arrivés pour l'emporter les compañeras me poussèrent contre le mur du fond de la cellule et firent devant moi comme un mur humain. Elles étaient 25 compañeras qui se mirent devant moi en criant contre les gardes comme des folles, qu'ils ne l'emporteraient pas, qu'ils ne l'emporteraient pas. C'était comme une meute qui me défendait moi et mon bébé. Et ils ne l'ont pas emportée. Peut-être qu'ils l'auraient effectivement ramenée mais le plus probable était que l'on ne revoit plus jamais Thérèse. Voilà. Et le 25 avril ils ont pris toutes ces compañeras pour un transfert, ce sont les dernières informations que nous avons d'elles, nous ne savons pas où, plus jamais une personne n'a revu ces compañeras. Deux jours après ils m'ont libérée avec mon bébé. Pratiquement nues toutes les deux, j'ai pu avoir un vêtement de bébé au dernier moment, quand ils allaient me libérer. J'étais en chemise de nuit parce que mes vêtements, mes chaussures, ma boucle de cheveux je les avais donnés aux compañeras. Ce que nous avions compris c'était que s'ils me laissaient ma petite c'est qu'ils allaient me libérer. Ils m'ont libérée et mon mari a été délivré le même jour à La Plata. Et bon, nous allons tous bien, mes enfants mon mari et moi. Maintenant je suis séparée de lui et mes enfants sont grands. Thérèse va avoir 25 ans le 15 avril. *********

* l'association des “ex-detenidos desaparecidos” est née au mois d'octobre 1984 de la nécessité pour les survivants de pouvoir parler, de la conscience aigüe qu'ils étaient des archives vivantes de la mémoire des camps, de la responsabilité d'être les derniers témoins à avoir vu certains “disparus”, de leur possibilité de pouvoir dresser des listes de tortionnaires – et d'exiger la justice.
** Général Ramón Camps, chef de la police de la province de Buenos Aires. Condamné à 25 ans de prison en 1986, amnistié en 1990, décédé en 1994.
*** Pozo de Arana (puits d'Arana). On estime que 3000 personnes sont passées par le centre de détention clandestin d'Arana. En 2008 l'équipe argentine d'anthropologie criminelle (EAAF) met à jour 10 000 fragments de restes humains calcinés à Pozo de Arana. Pozo de Arana devrait devenir un lieux de mémoire en 2013.
**** ESMA : la Escuela de Mecánica de la Armada
***** “centro clandestino comisaría Quinta”
****** disparurent aussi entre autres Elena de la Cuadra, Isabel Valenzi, Eloísa Castellini - et leurs bébés
******* Pozo de Banfield : le puits de Banfield. “Puits” car toute personne entant à Banfield ne devait pas en sortir vivant. 249 personnes y ont été torturées, 97 disparurent. Pozo de Banfield a été converti en 2010 en “un espace de justice et de mémoire”.
******** Jorge Antonio Bergés
********* après avoir été libérée Adriana Calvo reste 7 années sans pouvoir parler de ce qu'elle a vécu. Elle témoigne devant la CONADEP en 1984 (Comissión Nacional de Desaparición de Personas). Adiana Calvo était proche notamment de Federico Ludden, enlevé à La Plata le 30 novembre 1976 et disparu. Docteur en physique et professeur à l'université de Buenos Aires, Adriana Calvo est décédée en 2010

Mathilde* et Santiago
Mathilde* et Santiago

Mathilde* et Santiago

Mellibovsky, 76 et 84 ans. Parents de Graciela, militante péroniste, étudiante en science économique et politique, disparue à l'âge de 29 ans le 25.09.1976
Buenos Aires, Argentine, février 2002
Asociacion de Madres de Plaza de Mayo

Vous les européens vous ne savez pas ce qu'est un "coup d’État". Mais ici en Amérique du Sud il y en a toujours eu... l’armée qui se soulève contre le gouvernement et qui s’impose par la force. En 1976 beaucoup de gens ont commencé à disparaitre. Ils sont allés les chercher chez eux dans leurs maisons ou ils les ont pris dans la rue - et ils les ont séquestrés. Ils les ont détenus en ville ou dans des camps de concentration à travers tout le pays. Ils les ont torturés, ils les ont tués - ils en ont libéré très peu. Nous, nous croyons qu’ils ont fusillé Graciela. Après ils cachaient les corps, aucun parent ne pouvait retrouver le corps de son enfant. Ils avaient une habitude, c’était celle de jeter les prisonniers d’un avion alors qu'ils n’étaient pas morts. Ils leur faisaient une injection et les balançaient d'un avion dans le Río de la Plata ou parfois en mer. Ce n’est pas surprenant qu’ils aient pris Graciela car ils se sont d’abord systématiquement attaqués à tous les intellectuels, à l’intelligentsia de gauche - et ensuite aux ouvriers. Je ne pensais pas que ça pouvait arriver et quand c’est arrivé je n’ai pas pu me soumettre, je ne pouvais pas accepter. C'est ainsi nous avons rejoint ce mouvement, qui s’est formé au cours de l’année 1976, le mouvement des mères de la Place de Mai. Je les ai rejointes et j’ai eu de la chance que Santiago ne s’y oppose pas car alors les hommes étaient très machistes et ils ne voyaient pas ça d’un bon œil. Par la suite, nous deux, nous sommes toujours restés dans le mouvement. Nous avons continué de chercher quelque chose que nous n’allons jamais trouver, que nous n’allons jamais retrouver, dans l’illusion qu’une personne disparue vit encore tant qu’on la cherche. Un jour j’ai écouté à la radio un poète anglais qui disait « Le temps ne change rien et n’apaise pas la douleur d’un désespéré. Ils m’ont menti. ». Le temps ne change rien, nous cherchons Graciela. Elle n’a pas eu d’enfants et c’est ainsi que nous avons aussi perdu la famille qu’elle aurait pu avoir. (…)

Quand tout a commencé à se passer on s’est retrouvé très seul et très désespéré. Les publications, les médias ne disaient rien. Ils parlaient d’affrontement entre les victimes et les forces armées... mais il n'y avait pas d'affrontement, les forces armées venaient chercher les gens chez eux. Je ne savais pas alors où je devais aller, je ne savais pas quoi faire. Le pays vivait dans la terreur. Tout le monde avait peur de parler, personne ne disait rien. Demander des nouvelles de ma fille, parler de ma fille était impossible. On devenait fou. Réellement on devenait fou. J’ai lu un journal anglais, le Herald Tribune, publié ici à Buenos Aires. Le directeur s'appelait William Cox, je ne suis pas certaine que c'était William, mais il y avait un homme qui n'acceptait pas, qui ne voulait pas accepter que ces crimes aient lieu**. Il écrivait qu’en Argentine était en train de se passer quelque chose d'incroyable. Cet homme avait pris des risques et ensuite il a dû fuir. J’ai lu dans le Herald Tribune que des femmes se réunissaient tous les jeudis place de Mai, et j’ai pensé que ces femmes avaient quelque chose à voir avec ma situation. J’avais peur d'y aller, je ne savais pas à quelle heure c’était. J’avais très peur, j’ai pris un taxi pour tourner autour de la place - et j’ai regardé. Pour voir si je voyais quelque chose, si je voyais des gens. Et un après-midi, à quatre heures, j’ai vu quelques personnes, une dizaine de personnes sur la place. La semaine suivante j'y suis allée, personne ne m’a regardée, personne ne m’a saluée - et moi non plus je n’ai salué personne parce que je ne connaissais personne. J'y ai vu beaucoup de femmes et je me suis rendu compte que ces femmes étaient dans la même situation que moi. Nerveuses, les traits marqués. J’ai pensé alors que c’est ici que je devais venir, là où il y avait d’autres femmes.

Au commencement elles étaient 14 femmes : on ne pouvait pas venir avec nos maris ou nos fils, parce que s'ils tiraient ils auraient tué tout de suite les hommes. Nous, les mères, ils ne pouvaient pas nous tuer, nous demandions des nouvelles de nos enfants, dans quelle prison ils se trouvaient - nous n’exigions rien d'autre. Et c’est ainsi que s’est formé le premier groupe de femmes, et qu’elles ont commencé à faire le tour de la place. Pourquoi nous faisions le tour ? Parce que lorsque les femmes s'asseyaient sur un banc pour écrire ensemble une lettre ou une note à destination de la Maison Rose, la maison du gouvernement en face de la place... les policiers ne voulaient pas. Ils disaient : "Allez-vous en, allez-vous en". Et nous répondions : "Pourquoi on devrait s'en aller, ici c’est une place pour se promener". "Alors si vous ne vous en allez pas, circulez, circulez, la place est faite pour circuler". C'est de cette manière que la police elle-même nous a amenées à circuler. Les femmes se sont tenues par le bras et elles se sont mises à marcher, à faire un tour de la place. La police ne nous lâchait pas et on a fait un autre tour, et puis un autre et encore un autre. Et ainsi je me suis liée d’amitié avec quelques femmes, et toutes nous nous rendions compte que l'on demandait la même chose (...) Il fallait être là pour montrer que nous cherchions nos enfants. Pourquoi là ? Parce que c’est là qu’il y avait tous les bureaux publics, les banques de la nation, le ministère de l'économie, la cathédrale. Mais la cathédrale et les curés de la cathédrale étaient nos ennemis, ils ne voulaient pas de nous, ils ne nous laissaient pas entrer. Quand la police nous pourchassait et que nous voulions entrer les curés fermaient la porte. Chaque fois nous étions plus nombreuses, plus en colère, plus furieuses et nous prenions courage. Des journalistes sont venus - des Français, des Anglais, des Scandinaves. Ils savaient et ils venaient, et ils étaient avec nous. Les policiers ne voulaient pas donner une image d’eux en train de courir après quelques femmes, ils ne pouvaient rien faire.

Cela fait maintenant 25 ans que nous faisons le tour de la place, nous sommes devenues très connues, mais ce n'est pas ça que nous cherchons. Ce que nous cherchons, c'est la vérité et la justice. Justice pour qu’ils les mettent en prison... ils les ont mis en prison et après ils les ont relâchés***. Ils ont eu la complicité des gens de l'ambassade des États-Unis, de l'église catholique, de l'armée - beaucoup de complicités. Ils ne parviennent pas à nous faire taire, nous voulons savoir ce qu'il s’est passé - pour que cela ne se reproduise pas. Pour que cela ne se reproduise jamais, mais aussi pour que les gens de la police et de l'armée aient un châtiment****. La forme du disparu est si terrible... comme nous ne les avons pas vus morts et que nous ne savons pas où ils sont... les disparus sont comme des fantômes, nous savons que ce que nous cherchons n’existe pas, mais rien ne nous dit qu'il ne faut plus chercher parce que nous ne les trouverons pas. Nous savons maintenant que dans leur lutte, dans leurs engagements, ils avaient raison. Ils luttaient contre un pouvoir sinistre.

* Mathilde Mellibovsky est décédée en 2013
** en fait Robert Cox du Buenos Aires Herald. Robert Cox a couvert les enlèvements et les meurtres et publiait des listes comportant des noms de disparus. Il quitte l'Argentine en 1979 suite à des menaces de mort à l'encontre de sa famille.
*** lois d'amnistie de 86 / 87 dite du « point final » et « d'obéissance dûe » (révoquées en 2005).
**** En 2012 près de 1600 personnes faisaient l'objet d'enquêtes, 787 étaient poursuivis et 302 avaient été condamnées (source CELS : Centros de Estudios Legales y Sociales)

Josefina García de Noia (Pepa)
Josefina García de Noia (Pepa)

Josefina García de Noia (Pepa)

née en 1921 à Buenos Aires
Mère de María Lourdes Mezzadra, militante des “Juventud Trabajadora Peronistas” disparue le 13.10.1976.
María Lourdes fut détenue à l'ESMA.
Madres de Plaza de Mayo-Línea Fundadora
Buenos Aires, Argentine, février 2002.

Le 13 octobre 1976 ils ont enlevé ma fille, María Lourdes. Elle était psychologue et enseignait à l’université de Morón - et donnait parfois des consultations à l’hôpital Borda. Elle était mariée et avait une fille de 2 ans. Une nuit ils sont allés chez elle et les ont emmenés, elle et son mari*, en laissant la petite à une voisine. Moi j’étais une femme au foyer qui ne sortait jamais - et quand María Lourdes a été enlevée je dis toujours que j’ai pris la rue, car c’est ainsi que ça s’est passé. J’ai pris la rue et je me suis partie à sa recherche. Au commissariat de son quartier le policier qui m’a reçue a délivré un Habeas corpus - je ne savais pas ce qu'était un Habeas corpus ou ce genre de chose - et à la vérité ce policier a été très aimable. Du commissariat j’ai été au tribunal, ou j’ai présenté l'Habeas corpus, et ensuite je me suis rendue à la préfecture de police. Il y avait là une queue impressionnante et une femme m’a dit : "Vous commencez tout juste, moi ça fait des mois que je viens ici". (...)

Après je suis allée partout là où ils m’ont dit d’aller - le groupe des mères n’était pas encore formé et nous faisions les démarches chacune de notre côté. Je suis allée rue Pozos où il y avait un prêtre qui s’occupait des prisonniers - nous lui donnions les noms et lui faisait des recherches. Nous avons multiplié les allées et venues, mais rien ne se passait. On m'a dit d’aller à l’église Estela Maris, dans le quartier du Retiro - cette église appartient à la Marine et était dirigée par un monseigneur. J’allais là-bas très souvent, et le curé m’a dit un jour que je devais être une fille de Basque tant j’avais la tête dure. Il m'a dit que je ne devais pas venir aussi souvent, j’y allais toutes les semaines. A chaque visite je devais présenter un Habeas corpus et je ne sais plus combien j’en ai présentés - je laissais passer quelques jours et je revenais. Un jour que le hall de l’église était plein de monde... il y avait des policiers en civil et nous étions toutes réunies avec Azucena... c’est elle qui a fondé le groupe des mères, il serait bon qu’elle soit encore vivante... elle a dit que nous devrions tous aller à la Plaza de Mayo - et pas seulement les mères - pour réclamer nos enfants. Les gens disaient oui… non… quel jour ? Finalement, ça c’est fait le 30 avril. Comme pour toute chose le moment était venu et nous étions 14. J’ai été la première à arriver, je n’aime pas me faire attendre ou qu’on vienne me chercher - je suis arrivée sur la place deux heures avant les autres. C’était un samedi et à part les pigeons il n’y avait pas âme qui vive. Je fumais cigarette sur cigarette. Et puis est apparue une mère avec ses deux sœurs, María Adela Antokoletz, et ensuite Haydée García Buelas. Et finalement elles sont toutes arrivées, nous étions 14 - dont 10 mères. Il y avait une jeune fille qui nous a dit qu’elle était du parti communiste. Elle nous a dit : "Je suis du PC, ils ne voulaient pas me laisser venir mais je voulais être ici avec vous pour comprendre ce qu'il se passe". Elle ne nous a pas dit son nom, elle avait peur, mais nous nous souvenons d’elle chaque fois que l’on mentionne les 14, parce qu’elle était avec nous ce jour-là. Et peu à peu le groupe s’est agrandi, aujourd’hui nous sommes 30 mais je me souviens qu’un jour nous étions 300. Vous vous imaginez ce que cela représentait ? Le pays était en état de siège et ils ne nous laissaient pas nous réunir sur la Plaza de Mayo, nous devions marcher, faire des détours - et la police nous retrouvait et nous pourchassait et nous devions courir pour échapper aux rondes des voitures de police. Un jour des mères se sont mises à l’abri dans la cathédrale et la police les a expulsées et frappées. Ça a été la seule fois, à cette époque, qu’elles ont été battues - et après les portes de la cathédrale se fermaient quand on arrivait. Quelquefois nous n’allions pas à la Plaza de Mayo, nous nous réunissions dans des églises où certains prêtres nous laissaient nous réfugier. Nous parlions de ce que nous allions faire, des endroits où nous pourrions manifester. Il y avait beaucoup de prêtres (qui nous aidaient), j’ai de très bons souvenirs de quelques-uns d’entre eux - et un très mauvais de ce monseigneur Grasselli, je n’aime pas l’appeler « monseigneur ». Un jour un avocat m’a prévenue que Grasselli faisait une déclaration au tribunal et je suis allée l’attendre - il y avait là plusieurs avocats. Quand Grasselli est sorti de la salle d’audience je lui ai dit : "Vous vous souvenez de moi ?". Il m’a regardée et il allait mettre sa main sur mon épaule. Je lui ai dit : "Non, ne me touchez pas, vous avez les mains tachées de sang". Il s’est avancé vers la sortie avec l’avocat et je lui ai dit : "Vous avez menti à toutes les mères, vous leur avez dit que leurs enfants étaient traités avec décence, qu’il était faux qu’ils soient torturés, que la nuit on pouvait les entendre chanter et jouer de la guitare (dans les prisons)". C’est une chose terrible - je peux le dire maintenant - mais à cette époque nous étions si naïves que nous pensions que c’était probablement vrai, nous ne pensions pas qu’ils les torturaient et les assassinaient. Ainsi est ce curé, dès que j’en ai l’occasion je n’hésite pas à le vilipender, je n’ai aucun respect pour lui. Nous avons eu de mauvais curés, comme monseigneur X (...). Un jour un de mes neveux, qui se sentait surveillé, est allé demander de l’aide à ce monseigneur. Il lui a conseillé de ne pas s’inquiéter, de rentrer tranquillement chez lui. Cette même nuit il a été enlevé et n’est jamais réapparu. C’était le type de prêtres que nous avions à cette époque, bien que beaucoup nous aidaient et étaient réellement au côté des mères.

Il y a quelque chose que je veux te dire, quand les mères allaient manifester, la première chose qu’elles faisaient était de se parer d’un œillet. Nous piquions un grand œillet dans nos vêtements pour nous reconnaître. Une fois - Azucena était encore avec nous - nous sommes allées porter un document au Congrès, je n’aurais imaginé qu’il y aurait autant de monde pour nous accompagner, partout sur les trottoirs. La Plaza de Mayo était pleine et la police a commencé à nous suivre et à se rapprocher toujours davantage. Nous sommes parties par la rue Rodriguez Peña jusqu’à l’avenue Corrientes. Arrivées-là, nous n’avons pas pu continuer, les policiers nous en empêchaient, ils arrêtaient les mères, ils nous ont emmenées dans cinq minibus, pleins, au 5e commissariat. Alors mon mari s’est mis à ma recherche et lorsque nous nous sommes retrouvés il m’a dit qu’il demandait à chaque femme porteuse d’un œillet si elle m’avait vue ou si j’avais été arrêtée. Ensuite nous sommes allés au commissariat pour voir qui était relâché. Ils avaient arrêté Azucena et son fils. C’est au mois d’octobre qu’a eu lieu cette grande manifestation - au petit matin ils ont fini par relâcher les mères, peu à peu. Au fond nous avions peur, mais ne pas le montrer c’est autre chose. C’est du moins ce que je crois. (...)

Azucena Villaflor, c’est elle qui a eu l’idée (de se réunir Plaza de Mayo). Elle avait été déléguée dans une entreprise, elle savait se conduire. Ils lui avaient enlevé son fils, elle était à la recherche de son fils et de sa fiancée - cette jeune fille n’avait pas de famille et elle la recherchait aussi. C’était une combattante. Et puis Astiz est venu à la Plaza de Mayo et s’est mêlé au groupe des mères. Je suis vieille et j’oublie les noms et d’autres choses encore, mais sans problème je revois ce type tel qu’il était lorsqu’il avait 20 ans. Je ne sais pas pourquoi sa figure ne s’est pas effacée, je le revois avec sa chemisette à manches courtes, bien propre sur lui, et parlant au milieu des mères. Il a parlé des milliers de fois avec moi et les autres, il nous posait des questions, il disait qu'il faisait des recherches. Il nous disait que son frère avait été enlevé et que sa mère était très malade - c’est pour ça qu’il était là. Et Azucena qui était si attentionnée lui disait : "Ne viens pas à la Plaza de Mayo, là-bas il pourrait t’arriver quelque chose. Donne-moi un numéro de téléphone et je t’appellerai s’il faut signer une pétition ou quelque chose, nous nous retrouverons dans un endroit plus sûr". Et lui disait : "Non, je n’ai pas peur". De quoi pouvait-il avoir peur, c’était un espion. C’est lui qui a donné le nom des mères et des personnes qui ont été arrêtées à l’église Santa Cruz. Nous collections de l’argent pour la publication d’une grande pétition dans un journal, je pense que c’était La Nación** - et il fallait inscrire sur la pétition le nom du disparu et de sa mère. L’église Santa Cruz était très surveillée, et nous y faisions des réunions dans les caves. Le 8 décembre, quand les mères y ont été chercher l’argent et les signatures pour la pétition qui devait paraître le 10 décembre, il y avait dans la rue cinq ou six automobiles et Astiz était dans l’une d’elles. Au fur et à mesure que les gens sortaient Astiz signalait ceux qui devaient être arrêtés. Quand les voitures ont été pleines les pères des disparus ont été frappés et l'argent a été volé - c’est de cette façon qu'a commencé le traitement "décent ". Après ça Astiz n’est plus venu, ça faisait un moment qu’il était soupçonné, la sœur d’un garçon qui a disparu le 8 décembre en avait parlé à son frère. Astiz allait à toutes les réunions... qui pouvait s’imaginer ? En tous cas pas nous qui ne savions rien, nous étions de simples femmes au foyer. Il y a eu beaucoup de disparus le 8 décembre, ils ont enlevé plusieurs pères et mères. Et le 10 décembre ils sont allés chercher Azucena chez elle***. Elle était sortie chercher le journal pour voir si la pétition avait été publiée et ils l’ont attendue. Elle vivait en banlieue, à Sarandi, près d’une petite place. Quand elle est arrivée sur la place elle a vu l’auto qui l’attendait. Les voisins racontent qu’elle s’est jetée sur le sol et qu'un autobus s’est arrêté, mais ils l’ont quand même enlevée. Elle n’est jamais réapparue. Son mari et deux mères sont allés voir l’ambassadeur des États-Unis qui la connaissait très bien, Azucena allait souvent solliciter son aide, mais il n’a jamais rien fait. (…) Après l’enlèvement d’Azucena le groupe s’est de nouveau réuni, nous étions nombreuses mais peu sont restées. Ça a duré plusieurs semaines, et puis petit à petit les gens sont revenus aux réunions, toujours de plus en plus nombreux, le groupe est devenu important. (…)

Quelquefois les pères nous accompagnaient, mais pas sur la Plaza de Mayo, c’était trop dangereux, ils nous attendaient plus loin. Je me souviendrais toujours de la foi ou ma fille m’a accompagnée à un poste de police - à ce moment-là je ne me rendais pas compte de ce qui se passait. Le policier lui a demandé comment s’appelait son mari etc... moi je croyais que c’était pour nous aider. Après que ma fille ait répondu à toutes ses questions le policier lui a dit : "Ne viens plus ici avec ta mère, ta mère doit venir seule, pas même avec ton père. A elle il ne lui arrivera jamais rien mais à ceux qui l’accompagnent, je ne sais pas…". Et c’est vrai que les maris n’étaient jamais très loin, mais ils ne rentraient jamais dans le cercle, avec les mères qui manifestaient. S’ils l’avaient fait ils les auraient sûrement enlevés. Combien de pères ont disparu… Je pense que grâce à nos marches nous avons mieux pu assumer la disparition de nos enfants, car de très nombreux pères se sont suicidés, je ne saurais te dire combien. Ils tombaient malades et ils ne pouvaient rien faire, ils restaient enfermés chez eux dans la peur. (...)

(Aujourd'hui) nous continuons à rechercher nos enfants - et d’une certaine manière le pouvoir voudrait que nous abandonnions. Et nous allons devant les tribunaux, nous suivons toutes les manifestations - avec les piqueteros nous allons partout où nous le pouvons. La dernière fois Nora**** est allée à Salta, dans cette province il y a eu un conflit important - avec des prisonniers et des blessés. Nous sommes des mères, nous ne voulons pas que ce que nous avons vécu se reproduise, nous les soutenons en pensant à ce qui est arrivé à nos enfants. Nous pourrions dire... "c’est bon, 25 ont passé, pourquoi aller à la Plaza de Mayo ?". C’est ce qu’ils veulent, ne plus nous voir. Il nous faut continuer, jusqu’à la fin. Astiz a été libéré après un mois d’emprisonnement - aujourd'hui il est marqué du sceau de l’infamie, maintenant il ne peut plus aller nulle part. Si les gens découvrent Astiz quelque part il doit s'en aller, il était à Bariloche et il a dû partir, il a été battu là-bas*****. Videla****** est prisonnier chez lui, et aussi Massena. Ce sont des assassins. (...) S’ils avaient pu il y a longtemps qu’ils nous auraient fait disparaître aussi, mais ils ne le peuvent pas. Tous les pays du monde nous regardent et dès qu’il se passe quelque chose ils appellent. Quand ils nous ont emmenées au 5e commissariat cette nuit-là, des appels téléphoniques sont arrivés de partout. Même Videla n’a pas eu d’autre possibilité que de téléphoner pour commander notre libération, il l'a fait parce qu'il a été obligé. Nous disons toutes la même chose, tant que nous sommes en vie nous devons continuer. Mardi je suis allée à la manifestation des sans-travail, la marche est partie de l’avenue 9 de Julio et Belgrano en direction de la Plaza de Mayo. Je ne peux pas toujours faire ces choses-là, mais quand c’est possible j'y vais. Jeudi dernier je suis allée à la place et ensuite au tribunal - et de là nous sommes allées faire un escrache devant le Congrès. (…) C’est une manière de leur montrer que les mères sont encore là, c’est comme si nos enfants continuaient leur lutte à travers nous. Nos enfants ne sont plus là pour lutter contre ce qui se passe dans le pays, mais nous, nous sommes là. C’est comme s’ils étaient là, c’est mon opinion et je crois que c’est celle de nous toutes. Maintenant, je ne sors plus beaucoup, je suis âgée, je ne peux pas rester longtemps debout - mais il m’arrive de me raviser et je me dis... "non, tu dois y aller". Et j’y vais. L’autre jour on a voulu m'aider pour m’emmener du tribunal au Congrès en voiture, mais je leur ai dit non. Une chose se fait ou elle ne se fait pas. C’est ce que je pense. Le fait d’être là, c’est comme si nos enfants étaient là - à leur place il y a les mères. Lourdes n’est pas là, mais moi je suis là. ******

* Enrique
** en fait « La Prensa »
*** Azucena Villaflor de Vincenti (mère de Néstor disparu le 30 novembre 76 avec sa femme Raquel Mangin), une des fondatrices des mères de la place de Mai. Son corps a été identifié en 2005 et ses cendres enterrées place de Mai le 08.12.05.
**** Nora de Cortiñas
***** condamné à la réclusion à perpétuité par contumace en France et en Italie, Alfredo Astiz a été reconnu coupable de crimes contre l'humanité et condamné à la réclusion à perpétuité en 2011 en Argentine.
****** Jorge Videla est décédé dans une cellule de la prison Marcos Paz en mai 2013 où il purgeait une peine de prison à vie pour crime contre l'humanité et 50 ans de prison pour vol d'enfants
******* En 1992 le parlement européen délivre aux mères de la place de Mai le prix Sakharov pour la liberté de pensée.

Margarita Cruz
Margarita Cruz

Margarita Cruz

née en 1953 à Tucumán
(Asociacion de ex Detenidos Desaparecidos)
Buenos Aires, Argentine, février 2002

J’ai 48 ans, je suis née dans le nord du pays à Tucumán et je vis à Buenos Aires depuis 27 ans. Je n’ai pas choisi de venir vivre ici. En 1975 j’ai été séquestrée dans un camp de concentration à Tucumán*, sous le gouvernement d’Isabel Perón, avant la dictature. Tucumán se trouvait alors dans une situation très particulière du fait de la guérilla qui menait une lutte importante dans la région. En février 1975 (…) est signé ce que l’on a appelé l’operativo independencia. Cela signifiait que l’on devait exterminer la guérilla et tous les groupes dans lesquels nous étions en train de lutter, cet article est de même nature que le décret Nuit et Brouillard édicté par les nazis. C’est à partir de là qu’a commencé la disparition forcée de personnes. J’ai été séquestrée dans le premier camp de concentration qui ait existé en Argentine, à Tucumán. ( …) A Tucumán il existait alors 34 camps de concentration, la plupart étaient des lieux dépendants de l’État - beaucoup étaient des écoles. Il y eut très peu de survivants à Tucumán. La majorité des gens furent exterminés, les camps de concentration étaient alors comme des "laboratoires". (…)

Des journalistes m’ont demandé ce que je pensais lorsque j’étais séquestrée. J’avais une pensée très particulière, je croyais que le mouvement étudiant allait venir me libérer, qu’il venait avec les drapeaux. Durant toutes ces nuits je rêvais que les étudiants venaient me libérer. J’avais alors la sensation de sortir, et je rêvais que les gens sortaient avec moi du camp. Ce rêve a duré de nombreuses années, j’étais très émue, je voyais que tous les gens pouvaient enfin sortir. Ça provenait d’une imagination complètement folle, les compagnons sortaient précipitamment de toutes parts. Et ça c’est la lutte, c’est la foi des révolutionnaires. (…)

Je ne sais pas où tout ça se terminera, mais je crois, je sens que le peuple dans son ensemble a été plongé dans un grand camp de concentration. On a refusé de voir ça. (…) Tout le monde était maltraité, on réclamait aux gens leurs papiers d’identité, on les traquait jusque dans les bus, ils avaient peur, ils étaient terrorisés. Et je crois qu’aujourd’hui est venu le moment où le peuple sort enfin du camp de concentration. C’est la mémoire collective dont parle Pichon** : nous avons le même besoin de liberté et la liberté existe seulement lorsque vous vivez dans la dignité. Lorsque vous pouvez choisir de manger ou de ne pas manger. Lorsque vous pouvez choisir de travailler ou de ne pas travailler. Quand vous pouvez choisir d’aller étudier ou non. Et je crois qu’à ce moment-là seulement se trouve le choix de la liberté. Et la liberté devient un engagement et je crois que les gens aujourd’hui veulent être libres. (…)

Nous, nous disons que nous portons dans notre corps toute la mémoire de la dictature et nous croyons qu’elle a brisé l’ensemble du corps social. Au début, dans l’association des "détenus disparus", nous racontions tous la torture : "Il m’est arrivé ceci, j’ai vu cela". Nous nous réunissions en tentant de rassembler un corps fragmenté en petits morceaux d’histoire - l’histoire de chaque camp de concentration. Chacun venait et racontait - pour apporter son morceau. Tous les témoignages se liaient les uns aux autres, et l’ensemble de l’Histoire se reconstituait, le corps social qui avait été fragmenté, coupé en mille morceaux. Dans les années 70 il y avait de grands liens de solidarité, il y avait des groupes de toutes sortes, le milieu artistique était impressionnant, le mouvement étudiant était uni. Tout cet ensemble s’est disloqué avec la dictature. C’est comme si l’on avait arraché d’une poupée un bras par-ci, un autre par-là. Je crois qu’aujourd’hui le corps social est en train de se reconstituer, tu rencontres dans les assemblées populaires de vieux militants qui étaient complètement démobilisés depuis la dictature, d’autres qui demeuraient terrorisés. Certains racontent qu’ils ont milité dans l’ERP*** ou dans d’autres mouvements… Et maintenant on se rassemble de nouveau. Le corps social se réunifie et, oui, c’est important. Pour pouvoir retourner à la situation d’avant la fragmentation.

* « Escuelita de Famaillá en Tucumán ». Cet ex-centre de détention devrait devenir un lieu de mémoire en 2013.
** Enrique Pichon Rivière.
*** Ejército Revolucionario del Pueblo” (Armée Révolutionnaire du Peuple, bras armée du PRT, le Parti Révolutionnaire des Travailleurs)

Aïda de Sarti
Aïda de Sarti

Aïda de Sarti

72 ans, mère Beatriz Cristina Sarti disparue le 17 mai 1977
Buenos Aires, Argentine, 2002
Asociacion de Madres de Plaza de Mayo

"L’allanamiento" c’est quand les forces de sécurité entrent dans une maison et te détruisent tout. Le premier "allanamiento" c'est en 1976 après le coup d’État, le 9 avril 76. Ils sont entrés à 3 heures du matin dans la maison, en demandant où était ma fille Betty. J'étais avec une autre de mes filles, Claudia, mon mari et mes beaux-parents. Ils étaient 50 personnes, ils se sont jetés partout, ils volaient tout ce qu'ils trouvaient, ils nous menaçaient. Ils cherchaient Betty. Ils avaient emmené avec eux un garçon, un garçon qui avait été torturé, qui saignait de partout, qui était déjà comme mort. Il a dit qu'il me connaissait, que j'étais couturière, et ils m'ont demandé si moi je le reconnaissais et j’ai répondu que non – mais effectivement je le connaissais. Ils m’ont menacée avec une arme, ils m’ont dit que si je ne disais pas où était ma fille... ils me tuaient. (...) Ils posaient des questions, ils volaient, et ils fouillaient - et ils n’ont rien trouvé, parce qu'il n'y avait rien, aucune propagande, aucune arme, rien. Nous n'avions rien de tout cela. Toute cette opération a duré plus ou moins deux heures. A un moment j’ai vu que mon autre fille pleurait, Claudia, et je leur ai dit qu'ils n’avaient pas à la toucher. Ils m’ont dit : "On va vous tuer".(...) Et ils volaient, ils volaient tout ce qu’ils trouvaient... appareil photographique, couvre-lits, draps, détergents, boissons... Ensuite ils sont sortis dehors. Les voisins nous ont dit plus tard qu'ils étaient 50, je ne sais pas, mais je le crois, parce qu'avec la peur on n'enregistre pas trop, non ? Ils sont sortis dehors et ils ont appelé ma fille Claudia, celle qui était là, ils l’ont amenée dehors... avec mon mari on était complètement affolés parce que... Dans la rue, à l’intérieur d’une auto, quelqu'un a dit que ce n’était pas celle-là, que ce n’était pas elle qu’ils cherchaient. C'était de la chance. Quelquefois ce sont des gens qui n’ont rien à voir, comme la sœur, ou le père ou qui que ce soit qu’ils emmenaient, cela n'avait pas d'importance. (...)

Betty est venue à 9 heures du matin, de ce même jour où ils ont fait ce désastre, j’étais sortie pour la chercher, pour lui dire de ne pas venir. C'est son père qui a pu la trouver, qui lui a dit : "Va-t-en, va-t-en !". Et elle est partie. Il s’est passé beaucoup de temps avant je puisse la voir, parce qu'elle vivait désormais dans la clandestinité. Ils nous ont poursuivis, durant toute cette année - chaque membre de la famille dormait dans une maison différente. Cela a duré pendant un an. Le 17 mai 1977 ils ont trouvé ma fille, l’endroit où elle vivait avec son fiancé, dans la province de Buenos Aires. Immédiatement, le lendemain du 17 mai, je suis allée faire un “ Habeas corpus” à La Plata, à 60 kilomètres d'ici, un “Habeas corpus” qui signifiait une protection de justice, une chose comme ça. Et là, dans ce lieu, je suis tombée sur une mère de la première heure : Adelina. Nous nous sommes regardées et nous nous sommes raconté ce qui nous arrivait - et il nous était arrivé la même chose. Nous nous sommes mises à pleurer. Ensuite je l'ai recroisée, Adelina, à l'assemblée permanente pour les droits de l’homme. Elle était là et elle s'en allait : "Je m’en vais parce que je vais à la place, c’est là qu’il y a les mères". Moi je lui ai demandé : "Mais quelles mères, quelles mères ? S'il te plaît, ne t’en va pas, attends-moi." Et j’ai couru depuis la rue du Paraguay, qui est à quinze pâtés de maisons, pour arriver à la Place de Mai. Je courais derrière elle pour savoir ce que c’était, où aller, de quelles mères elle me parlait. Et je suis arrivée à la place et j’ai vu des femmes assises sur des bancs, des papiers dans les mains*. Je l’ai ai vues et je me suis mise à écouter, je me suis assise à côté d'elles et toutes racontaient qu'elles étaient allées au ministère de l'Intérieur et dans tous les lieux possibles : à l'église, à l'assemblée permanente des droits de l'homme... Elles n'étaient pas nombreuses à ce moment-là, moi j'étais la 17ème, Adelina, elle, était la 16ème. Il y avait déjà eu les 14 premières mères. C’est là que j’ai connu Pepa**, María Adela***. Que j'ai connu la leader du mouvement, Azucena Villaflor, qui est devenue une amie vraiment, et avec laquelle j'étais jusqu'à 10 heures du soir la veille du jour où ils l'ont emmenée****.

* les mères s'y réunissent pour la première fois le 30 avril 77.
** Josefina Garcia de Noia, mère de María Lourdes disparue le 13.10.76.
*** María Adela Gard de Antokoletz (décédée en 2002), mère de Daniel disparu en 1976
**** Azucena Villaflor (mère de Néstor disparu le 30 novembre 76 avec sa femme Raquel Mangin), une des fondatrices des mères de la place de Mai, enlevée le 10 décembre 77. Son corps a été identifié en 2005 et ses cendres enterrées place de Mai le 08/12/05.

Beverly Keene
Beverly Keene

Beverly Keene

née à Seattle.
Diálogo 2000 / Jubileo Sur*
Buenos Aires, Argentine, février 2002

Dans le cas de l’Argentine, le rôle du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale est parfaitement clair : ils sont complices de la perpétuation d’une dette illégitime, ils sont responsables de la situation aujourd’hui dans ce pays et dans tout le Cône Sud. Et nous devons en parler en termes de génocide. Si l’on remonte à 1976, quand se produit le coup d’État militaire, il faut bien avoir à l’esprit que durant toute l’année précédente le FMI a refusé tout prêt à l’Argentine. Le FMI disait alors que les conditions de stabilité politique et économique n’étaient pas assurées. Le lendemain du coup d’État, le FMI accordait un prêt à l’Argentine. Ce prêt n’a pas beaucoup d’importance en soit, je veux dire son montant, mais en l’accordant le FMI donne alors un signal au pouvoir financier. C’est à dire que le FMI donne une garantie : les conditions existent pour que le secteur bancaire puisse commencer à investir. Et c’est ce qui est arrivé. Et cette façon de faire du FMI et de la Banque Mondiale ont perduré en Argentine jusqu’à aujourd’hui**. (...)

Nous, nous disons que la dette, en fait, n’est pas un problème financier. Si c’était un problème financier, comme le dit lui-même le FMI, il pourrait être résolu sans aucune difficulté. Même si l’on réunit l’ensemble de la dette extérieure de tous les pays du Sud, de toute l’Amérique latine, de l’Asie et de l’Afrique, cela représente un montant équivalent à seulement 10 % de la dette existant aujourd’hui dans le monde. C’est une somme d’argent insignifiante. Question : pourquoi ne met-on pas en place des politiques d’annulation de la dette ? Le FMI, la Banque Mondiale, les créanciers, les dirigeants, les gouvernements du G7 le disent clairement : s’ils annulent la dette ils perdent un instrument de contrôle sur ces pays. Il y a quelques mois la Banque Mondiale a lancé une proposition qui revenait à convertir une partie de ses prêts en donations, mais pour que ces donations aient lieu le pays devait répondre aux mêmes conditions et exigences que la Banque Mondiale pose aujourd’hui pour annuler une partie de la dette. En d’autres termes, peu importe le mécanisme, peu importe à la Banque Mondiale qu’il s’agisse de prêts ou d’une donation, ce qui importe c’est d’avoir une bonne raison qui puisse justifier un contrôle sur les politiques économiques du pays. En Argentine on peut voir très clairement, très fortement comment fonctionnent ces politiques de contrôle (...)

Le tribunal international sur la dette a été une initiative pour accumuler, recueillir dans toute l’Amérique latine, en Afrique, en Asie, des expériences qui démontrent, argumentent, donnent des fondements à cette déclaration d’illégitimité (de la dette), à cette conscience d’illégitimité qui existe parmi nos peuples, pour systématiser ces expériences et pouvoir les projeter au niveau mondial. Pour démontrer cette notion d’illégitimité et construire ce qui va être la base de nos campagnes, des mouvements mondiaux contre le paiement de la dette qui vont se développer. Une dette que nous, les peuples du Sud, nous ne devons pas payer. (…) Si l’on regarde les conséquences réelles de la dette, de ses mécanismes d’accumulation, des conséquences du mécanisme d’endettement et que l’on compare avec les droits que nous avons comme personnes et comme peuple, nous pouvons argumenter avec des éléments réellement fondés sur cette réalité d’illégitimité. La dette est réellement un instrument de génocide, une forme de lèse-humanité. Un génocide quand nous regardons la quantité de personnes qui meurent quotidiennement du fait d’un mécanisme de domination économique, financier, politique, culturel.

* Jubilé Sud, réseaux pluralistes de mouvements sociaux fondés en 1999 travaillant sur la question de la dette extérieure des pays du Sud. Beverly Keene en est aujourd’hui la coordinatrice internationale
** "Au terme de sa première année, la dictature argentine du général Videla avait reçu cinq cent millions de dollars des banques privées nord-américaines et quatre cent quinze millions de dollars de deux institutions (Banque Mondiale et B.I.D) sur lesquelles les États-Unis ont une influence décisive. Les droits de tirages spéciaux de l'Argentine, au Fond monétaire international, qui étaient de soixante-quatre millions de dollars en 1975, ont atteint sept cent millions deux ans plus tard" (Eduardo Galeano, « les veines ouvertes de l'Amérique Latine »)

Adolfo Pérez Esquivel
Adolfo Pérez Esquivel

Adolfo Pérez Esquivel

né en 1931
Buenos Aires, Argentine, février 2002
SERPAJ (Servicio Paz y Justicia)
A. Pérez Esquivel a reçu le prix Nobel de la paix en 1980

Il y a des lois injustes auxquelles il faut résister, c’est cela la désobéissance civile, c’est résister aux lois injustes, résister aux injustices, résister à l’impunité - c’est ce que nous faisons (au SERPAJ). Nous essayons de résister aux situations qui sont injustes envers le peuple, pour construire une démocratie. La démocratie, ce n’est pas mettre des bulletins de vote dans une urne et dire : “Nous vivons en démocratie”. Ce n’est pas vrai. C’est un très grand mensonge si l’on pense que voter c’est vivre en démocratie. Non, la démocratie signifie droit et égalité pour tous, et non pas pour quelques-uns seulement. Le droit à ce que chaque enfant ait une vie juste, qu’il puisse aller à l’école. Droit au travail, à la santé, à l’éducation - à une vie digne. Et dans le cas de sociétés injustes, nous devons voir ce qu’il est possible de faire pour avancer dans la construction d’une autre conception de la démocratie. Au SERPAJ nous parlons de résistance civile - mais l’important n’est pas seulement de résister mais c’est aussi de construire. C’est rechercher des alternatives, car si nous ne cherchons pas d’alternatives nous tombons dans un cercle vicieux. (…)

Je reviens tout juste du Forum Social de Porto Alegre et de La Havane où j’ai participé à une réunion d’économistes sur la mondialisation et le développement. Il y a aujourd’hui deux phénomènes dans ce monde qui se présentent à nous. L’un, c’est la “pensée unique” - un modèle de domination. Selon cette pensée il n’y a plus de peuples mais seulement des marchés. Cette pensée unique mondialisée n’est pas autre chose qu’un modèle de domination. Une société de consommation, un pouvoir hégémonique qui aujourd’hui - nous le voyons clairement dans le discours de Bush - est un pouvoir de terreur. Cette “pensée unique” entraîne la perte des identités, la perte des cultures et la perte de la mémoire - au profit d’une culture de masse et de consommation. Cette “pensée unique” est un projet de domination, un projet de mort. Nous, ce que nous essayons de construire, c’est notre propre pensée, c’est le renforcement de notre identité comme peuple, de notre culture, de notre mémoire. Une mémoire non pas pour rester figé dans le passé mais une mémoire qui illumine le présent, car c’est à travers le présent que nous pouvons construire. (…)

Écoute, je te dirai que oui, un autre monde est possible. Nous pouvons construire un autre monde si nous additionnons nos volontés, si nous réfléchissons. Évidemment le néolibéralisme, le capitalisme ne va pas se transformer, pour la simple raison qu’il est né sans cœur. Il n’y a pas de moyen de transformer cela. Nous devons créer des économies solidaires, une autre façon de comprendre la vie. J’ai toujours pensé que dans la Déclaration universelle des droits de l’homme il a toujours manqué un article, et cet article est peut-être le plus important : c’est le droit à être heureux. Nous sommes ici pour être heureux, pas pour être blessés. Pas pour mourir de faim, mourir de souffrance, de torture, de répression. Pas pour qu’augmente la pauvreté, parce que cette mondialisation a provoqué une augmentation de la pauvreté, de l’exclusion sociale. (…) Mais dans tout cela, ne perdons jamais l’humour. Nous avons toujours la capacité de sourire à la vie et de pouvoir rire de nous-mêmes. De la stupidité humaine. C’est ainsi, mais nous devons regarder les choses avec humour. Le jour où nous perdrons l’humour nous serons perdus.

Maria Verónica Castelli
Maria Verónica Castelli

Maria Verónica Castelli

née en 1974 à Buenos Aires.
Fille de María Teresa Trotta et de Roberto Castelli, militants Monteneros, disparus le 28 février 1977
HIJOS (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio)
Buenos Aires, Argentine, février 2002

Au moment où elle a été enlevée ma mère était enceinte de 6 mois et demi et j’ai un frère ou une sœur né en prison - je ne sais pas si c’est un garçon ou une fille*. Je suis à HIJOS depuis 4 ans, et je crois que même si la dictature en Argentine est tombée il y a 20 ans il en reste encore des séquelles. La faim que subit aujourd’hui ce pays est la conséquence directe de la dictature. Ceux qui imaginèrent enlever nos parents sont les mêmes qui aujourd’hui s’enrichissent avec la faim de beaucoup d’autres. L’impunité instituée au sein de notre société provoque de plus en plus de morts et de répression de la part de la police. Il existe cinq cents enfants qui ne connaissent pas leur véritable identité** (…)

Avec le retour en Argentine de la "démocratie" et de la "liberté" de parole le gouvernement a lancé ce que l’on appelle la "théorie des deux démons". Il s’agit d’analyser ce qui s’est passé durant la dictature en expliquant qu’un groupe de gauche et un groupe de droite se sont battus et entretués. C’est l’explication qu’ils donnent à l’enlèvement de 30 000 personnes, aux exilés et aux prisonniers politiques. Évidemment je ne suis pas d’accord avec cette théorie, l’un des combats d’HIJOS est de nous battre contre cette théorie, car l’accepter serait comme isoler les disparus du peuple, alors que les disparus appartenaient au peuple, défendaient les intérêts du peuple. Ce qui manque, c’est cette conscience, c’est l’impossibilité de comprendre que l’Argentine d’aujourd’hui est la conséquence de la dictature. (...) L’influence de la "théorie des deux démons " a été très forte, car c’était une manière de se justifier pour ceux qui ont assisté à un enlèvement et qui n’ont rien fait, cela a servi à justifier leur propre peur. Je crois que l’une des luttes les plus importantes que nous ayons à mener est de faire prendre conscience que toute l’Argentine a été victime de la dictature. Les conséquences on peut les voir dans la chair de nombreuses personnes, mais des victimes nous en sommes tous.

* Le bébé est né à l'hôpital militaire de "Campo de Mayo" en 1977 et sa disparition est dénoncée devant la justice en 1983. La sœur de Maria Verónica Castelli est identifiée en 2008 avec l'aide des "abuelas de Playa de Mayo". En 2013 un membre du mouvement Familiar Cristiano est poursuivi pour le vol du bébé. Selon HIJOS "l'Église doit répondre devant le pouvoir judiciaire pour sa participation à ces délits. Ce n'était pas des cas isolés : c'était des institutions au service du terrorisme d'État".
** En 1982 les grands-mères de la place de Mai n'avaient retrouvé que quatre enfants de "détenus disparus". Elles ont été à l'origine de la première banque de données génétique du monde : 107 enfants de "détenus disparus" (sur environ 500) connaissent leur véritable identité en 2013

Diana Kordon
Diana Kordon

Diana Kordon

née en 1944 à Buenos Aires
Psychothérapeute coordinatrice de l'EATIP (Equipo Argentino de Trabajo e Investigación Psicosocial)
Buenos Aires, Argentine, février 2002

Nous constatons qu’effectivement l'impunité a eu des conséquences d’ordre psychosocial - et l'une de ces conséquences a été par exemple l’augmentation des situations de violence sociale. Bien entendu cela est aussi très lié à la situation économique du pays, à la question du chômage qui a pris des proportions énormes. Nous constatons néanmoins que l'impunité agit comme un élément qui fonctionne comme un modèle, comme un modèle qui s’enracine profondément - par exemple chez les jeunes. Un modèle arbitraire. Par exemple, chez un jeune, on parle en psychologie de mécanismes omnipotents, c’est à dire le "je peux tout". Il est normal qu'un jeune puisse croire ou imaginer qu’effectivement il peut tout - mais il existe un principe de réalité qui impose certaines limites. Dans une société où les crimes de ceux d'en haut, de ceux qui détiennent le pouvoir d'État, ne sont pas sanctionnés, cela de fait agit comme un modèle d’identification très puissant. L'autre phénomène qui en résulte est un phénomène de désagrégation sociale du fait d'expériences de désaffections collectives très importantes. (...)
En ce moment vous voyez une Argentine qui se soulève, elle retrouve en effet une expérience de puissance - on peut voir les piqueteros qui sont en train de combattre, qui sont en train de lutter etc... Cela redonne la conviction forte que l’on peut faire front ensemble, cela restitue des liens de solidarité, cela recompose profondément le tissu social. C'est précisément la réponse que les gens donnent aux expériences de soumission généralisée qu'une situation d'impunité a crée. Il me semble que ce sont des phénomènes qui sont en train de se renforcer, d'autant plus que ce sont les mêmes secteurs de l'État qui furent responsables des génocides de la dictature qui sont aussi responsables de ce qui s’est passé par la suite en Argentine. Bien que la répression ne soit bien sûr pas la même, on peut parler par conséquent de continuité en ce qui concerne les phénomènes sociaux, en ce qui concerne ceux qui en bénéficient et ceux qui en souffrent le plus. En ce sens je crois que les expériences de peur, de désaffection etc… ont quelque chose à voir avec la marque du traumatisme du terrorisme d'État et avec l'impunité qui en a suivi*. Aujourd'hui nous croyons, et en cela nous sommes heureux, qu’il existe une riposte sociale gigantesque, de même qu’il y a eu une exigence immense de justice après la dictature. Vous m’avez demandé s'il y a une spécificité en Argentine : il y a eu une gigantesque lutte contre l'impunité qui au moins a eu comme résultat l'emprisonnement de Videla, par exemple - bien que des lois de grâce aient été promulguées depuis**. Nous assistons en ce moment à une renaissance immense de la riposte populaire qui selon nous opère comme une réaction de santé mentale. Et d'un point de vue psychosocial on pourrait le penser en termes de population. (…)
Nous avons beaucoup travaillé sur le thème du deuil en lien avec la disparition de personnes, car c'était la matière sur laquelle nous devions travailler. Sur les conditions du deuil personnel. Lorsqu'il y a un décès, c’est le rituel de la mort qui permet d'initier le travail du deuil. En Argentine, avec les "disparus", ce rituel n'a pas eu lieu. Si cela avait été le cas il aurait pu y avoir un consensus social, posé comme principe de réalité : c’est ce que les mères et tous ceux qui ont lutté disaient : "les disparus existent-ils ?". Cela aurait permis de travailler autour d'un processus d'élaboration personnelle, des conditions sociales pour créer un processus d'élaboration personnelle du deuil des "disparus". En Argentine néanmoins a eu lieu un gigantesque travail de construction de la mémoire historique, tous les 24 mars*** nous avons la marche - nous participons toujours à la marche du 24 mars. Ce moment est la marque du souvenir, il signifie que l'on veut continuer la lutte pour l’application du châtiment des responsables et contre les nouvelles formes actuelles de répression. De fait, ce que la justice n’a pas fait je crois que la lutte populaire l’a donné. La lutte populaire a sanctionné les génocides et en ce sens il a eu une reconnaissance sociale des 30 000 disparus, qui sont restés comme notre référence. Nous supposons que dans les assemblées de quartier tout le monde parle des 30.000 disparus et du 24 mars, probablement tout le monde va à la place de Mai. Il y a de plus en plus de monde à aller à la marche gigantesque organisé tous les ans. L'année dernière, pour les 25 ans, il devait y avoir 100 000 personnes. Les 30 000 "disparus" sont devenus un véritable symbole pour nous.

* En 2005 la Cour suprême de justice argentine déclare anticonstitutionnelle les lois d'amnistie dites du “point final” et “d'obéissance dûe” votée en 86 / 87 sous l'administration du Président Alfonsin. En 2012 environ 1600 personnes font l'objet d'enquêtes, 787 sont poursuivies et 302 sont condamnées (source : Centros de Estudios Legales y Sociales)
** Jorge Videla est décédé dans une cellule de la prison Marcos Paz en mai 2013 où il purgeait une peine de prison à vie pour crime contre l'humanité et 50 ans de prison pour vol d'enfants.
*** 24 mars 76, coup d'État militaire en Argentine

Soeur Maria Bassa
Soeur Maria Bassa

Soeur Maria Bassa

73 ans, née à Barcelone
Buenos Aires, Argentine, février 2002

Nelinda Mabel
Nelinda Mabel

Nelinda Mabel

né en 1969 à Buenos Aires
Quartier de La Matanza
Buenos Aires, Argentine, février 2002

Rosa Aida Blasi
Rosa Aida Blasi

Rosa Aida Blasi

née en 1963
"Piqueteros", quartier de La Matanza
Buenos Aires, Argentine, février 2002

Pedro Raul Acosta
Pedro Raul Acosta

Pedro Raul Acosta

né en 1967
«Piqueteros », quartier de la Matanza
Buenos Aires, Argentine, février 2002

Paula Mónaco Felipe
Paula Mónaco Felipe

Paula Mónaco Felipe

24 ans, née à Villa María
HIJOS (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio)
Córdoba, Argentine, février 2002

Mariana Tello
Mariana Tello

Mariana Tello

née en 1975 à Jujuy
HIJOS (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio)
Córdoba, Argentine, février 2002

Tout le travail qui a été fait ici, ce sont les mères, les grands-mères, les familles de disparus qui l’ont commencé. Pendant longtemps il y a eu une négation et la figure du disparu incarne cette négation. Un disparu n’existe pas, il est ni vivant ni mort - comme disait Videla : "Il est disparu"*. C’est la matérialisation du silence. Quelque chose qui n’est pas. Comme s’il y avait d’un côté la théorie des deux démons - selon laquelle existait une société où s’affrontaient deux camps - et de l’autre une société qui n’a rien vu. Comme si la société était une chose sans identité, sans corps, comme si la société n’était pas constituée d’une multitude de gens, de nombreux groupes avec des positions très différentes sur un certain nombre de sujets. (…)
Ce serait mentir que de dire qu’il y a des gens qui n’ont rien vu, qui ne se sont rendu compte de rien. Ces gens vivaient dans ce pays : une telle indifférence est une autre manière d’avoir vécu ce processus. Cela fait 25 ans que les différents organismes travaillent contre cela, et on ne sait pas quoi dire, si ce n’est que cela fait partie de l’histoire du pays, d’une grande tragédie qu’a vécue le pays. Chacun, d’où qu’il soit, l’a vue, tout le monde l’a vécue. Et je crois qu’une grande partie de notre action politique est de poser des mots sur ces événements pour qu’ensuite chacun puisse se demander, en lui-même, comment il les a vécus. Ici il y a eu une politique de négation terrible, et cette politique de négation n’aurait pas pu avoir d’impact si elle n’avait pas collé avec un sentiment commun. Et on commence à savoir à quoi obéit ce sentiment commun : à la peur. (…)
Nous, les organisations, nous sommes une continuation de ce qui s’est passé, et c’est pourquoi nous sommes contre le silence. Non pas pour obtenir une version officielle, mais pour que l'on sache que "ça" s’est passé. Il y a eu beaucoup de répression ici et en le niant on n’arrivera nulle part, cela a des conséquences directes. Cela c’est pour répondre à la question du "pourquoi fouiller le passé". Comme si le présent ne s’était pas construit à partir du passé ! (…) Je crois que nos actions politiques ont toujours eu pour but d’ouvrir ce champ-là. Par exemple, ici habite une personne qui a participé à la répression. Voudriez-vous avoir un type comme ça comme voisin ? Non ? Alors qu’est-ce qu’on peut faire? Le répudier ! En sachant qui il est, on ne peut pas le traiter comme tout le monde, si vraiment tout ce qu’il représente vous indigne il faut faire pression pour qu’il aille en taule**
* "Un disparu n'a pas d'identité, il n'est ni mort ni vivant, il est disparu" (Videla, 1979)
** La mère de Mariana, Margarita Susana Azize Weiss de Tello, militante Montenero, a été assassinée en juillet 1976 à Tucumán. En 2011 l'ex-chef du « servicio de informaciones confidentiales » de la police de Tucumán pendant la dictature a été condamné à perpétuité pour les meurtres de deux militants Monteneros, Carlos Aguirre et Margarita Susana Azize Weiss de Tello.

Lydia Vera
Lydia Vera

Lydia Vera

née en 1951 à Pinto
Région de Santiago del Estero, Argentine, mars 2002
MOCASE (Movimiento Campesino de Santiago del Estero)

Je suis née à Pinto, j’ai été élevée sur cette terre et c’est pour ça que je la défends. C’est ici que je suis allée au collège, que j’ai fondé mon foyer. J’ai maintenant 50 ans et je continue à lutter pour cette terre, parce qu’elle est à moi, parce que j’y suis née, parce que j’ai été élevée ici. J’ai dix enfants, certains travaillent et tous vivent ici, à Pinto. (...) Maintenant nous avons des problèmes avec les terres. Des grands propriétaires sont venus de l’extérieur, nous ne les connaissions pas ; ils ont dit qu’ils étaient les propriétaires des terres, qu’ils les avaient achetées, mais c’est faux car jamais nous ne les avons rencontrés. Nous sommes les propriétaires parce que nous sommes nés ici, nous avons vécu sur cette terre. Pour nous elle est comme une mère, nous avons vécu ici et c’est pour cela que nous sentons qu’elle est à nous. (...) Elle est comme notre mère, elle nous a vu grandir, nous a abrités, nous a tout donné, nous la défendons. Nous allons continuer à la défendre même s’ils doivent nous tuer. (…)
Les grands propriétaires veulent nous l’enlever, eh bien, ils n’y parviendront pas. Nous lutterons jusqu’à nos dernières forces. Nous avons subi beaucoup d’attaques de leur part, beaucoup de menaces. Oui, ils sont venus chez moi, ils ont menacé mon mari et nous avons dû nous défendre - même s’ils viennent nous menacer nous allons défendre notre terre. (…)
Notre organisation c’est le MOCASE, nous sommes unis et c’est là notre force. Nous faisons face avec les mots, sans arme, les mots sont les armes de notre défense. Et l’union c’est essentiel, si nous sommes unis nous sommes plus forts (...). Souvent nous avons fait face aux bulldozers qui retournaient nos plantations, nous avons fait face aux grands propriétaires, pour ne pas qu’ils viennent détruire ce que nous avions planté - c’est comme s’ils nous tuaient nous-mêmes. Alors nous sommes allés arrêter les bulldozers. Nous leur avons dit qu’ils ne pourraient pas continuer. C’est nous, les femmes, qui allons tout d’abord leur faire face, parce que nous ne voulons pas qu’il y ait de violence. Les hommes ils sont bien capables de les battre, mais pas nous. Et nous leur disons que ce n’est pas possible, que la terre est à nous, qu’ils peuvent aller travailler ailleurs, parce qu’ici la terre est à nous. Et nous leur disons qu’ils doivent retirer d’urgence leurs bulldozers, que personne ne nous a fait cadeau de cette terre et qu’ils doivent nous respecter. Alors ils s’en vont, ils se font oublier une semaine et ils reviennent à la charge - et nous recommençons nous aussi à nous opposer, toujours nous, les femmes. Et nous voilà reparties arrêter les bulldozers ! (...)
Des camarades ont été chassés et c’est nous qui avons affronté les officiers de justice et la police, les femmes en première ligne. Nous avons lutté aussi bien contre les officiers de justice que contre la police. Nous avons parlé une fois avec les juges, mais ils penchent du côté des grands propriétaires et non pas des paysans. Ils défendent leur droit à eux sans se préoccuper de notre droit à nous. Ils appuient les grands propriétaires.

Angel Strappezzon
Angel Strappezzon

Angel Strappezzon

né en 1956 à Córdoba
Région de Córdoba, Argentine, mars 2002
MOCASE (Movimiento Campesino de Santiago del Estero)*

Et la guerre continue… la guerre que nous faisons aux multinationales est une guerre culturelle, psychologique, à travers le courrier électronique… un peu à la manière du sous-commandant Marcos, toutes proportions gardées ! Faire pénétrer dans la conscience mondiale que la planète court un grand danger écologique, que la manipulation technologique des multinationales Monsanto et consort n’est pas une "technologie de développement" mais bien plutôt une technocratie d'exploitation irrationnelle des ressources naturelles. Nous ne sommes pas opposés à des systèmes d'économie mixte, à la coexistence de cultivateurs indigènes avec d’autres producteurs ou de grandes entreprises. Nous, ce que nous contestons, c'est la "technologie technocratique" qui détruit le milieu environnemental : avions, poisons, destruction des forêts, processus de désertification… et ça c'est la logique des multinationales, des grands propriétaires terriens. Face à cela il faudrait un grand changement culturel dans la conscience du monde, contre ceux qui ont entre leurs mains le pouvoir de réglementer les multinationales agrochimiques, transgéniques… il faut parvenir à une conscience internationale pour faire cesser l'utilisation de technologie destructive. Et je crois qu'il faut mener cette bataille à l’aide du courrier électronique, par internet, car les multinationales manipulent la télévision et la presse - nous n'y avons pas accès. (...)
Si j'étais en face d'un néolibéral, je lui dirais : "Tu es né sur une planète où tu veux vivre bien, tu dis que le néolibéralisme améliore les conditions de vie de l'homme (...) Tu dis que le néolibéralisme est efficace". En Argentine en 1976 quand le néolibéralisme s'est implanté - avec Martinez de Hoz, ministre de la dictature militaire (…) - la dette extérieure était de 8.000 millions de dollars. Après 30 ans de libéralisme, elle atteint 150.000 millions de dollars. Le produit du libéralisme c’est l'ambition, l'égoïsme, l'individualisme. En 1976 il y avait 4 millions de pauvres en Argentine, des pauvres qui malgré tout avaient de quoi manger. Aujourd'hui il y a 15 millions de pauvres dans ce pays, et parmi eux 9 millions sont indigents, sous-alimentés. (…) Un pays de 4 millions de kilomètres carrés, des ressources naturelles qui pourraient nourrir 300 millions d'êtres humains, avec une qualité de vie "européenne". Et nous ne pouvons pas nourrir 20 millions de personnes ! (…)

C'est ça le néolibéralisme, l'Argentine néolibérale. Le néolibéralisme ce n'est ni l'amour ni la solidarité, mais la destruction. Je t'écrase pour avoir plus de fric. Et là, je ne te parle pas de socialisme, mais de solidarité. D'un système solidaire où tous nous pourrions manger, vivre, faire des recherches, utiliser internet, voyager, connaître au moins notre pays. Pourquoi un paysan, un "piquetero" ne pourrait-il pas connaître la Patagonie, les Andes, nos forêts ? Tous nous avons le droit au plaisir, à la fête, à la culture, au travail. Le néolibéralisme, c'est rompre les liens, c’est accumuler des devises, accumuler des finances… la planète court à sa perte. Toi l'européen, toi le latino-américain, tu veux continuer à avoir une maison pour tes enfants ? Le néolibéralisme va détruire cette maison qui est ta planète, la maison de l'Homme. Quelle maison restera debout avec ce que projette le néolibéralisme ? Il n'y aura plus ni maison, ni hommes, ni vie. (...)

Nous, nous disons que même si nous perdons de nouveau face à une autre dictature, ça valait la peine d'avoir eu les amis que nous avons eus (...). Il faut en profiter aujourd'hui. Hervé, nous serons peut-être tués demain par une dictature militaire, mais aujourd'hui nous sommes avec toi, demain nous n'en savons rien. Aujourd'hui, c'est la solidarité, aujourd'hui c'est l'infini, demain nous n’en savons rien. C'est pour cela que nous sommes heureux, qu'importe demain la défaite. Si l'Empire, si la dictature nous met en déroute, personne ne nous enlèvera la joie d'aujourd'hui**.

* le MOCASE soutient notamment les revendications paysannes liées aux droits fonciers et lutte depuis une vingtaine d'années contre l'accaparement des terres. Plusieurs militants et paysans proche du MOCASE ont été assassinés ces dernières années.
** en 2011 un collectif d'organisation non gouvernementale - le REDAF - recensait plus de 200 conflits liés à la terre au nord de l'Argentine. Ce nombre a explosés ces dix dernières années, sous l'impulsion d'un modèle agro-exportateur de soja OGM

Carlos Julio Sanchez
Carlos Julio Sanchez

Carlos Julio Sanchez

né en 1965 à Villa Dolores
Serrezuela, Argentine, mars 2002
Carlos Julio Sanchez est prêtre à Serrezuela

Il y a un passage de l’Évangile où Jésus dit : "Je te loue Père, je te rends grâce, parce que tu as caché tes secrets aux sages et aux prudents et que tu les as révélés aux petites gens et aux pauvres". Ainsi dieu est près des pauvres, il révèle ses secrets aux petites gens, aux exclus, aux abandonnés. L’unique possibilité pour l’Église de s’engager sur le chemin de dieu est de s’incliner là où sont les exclus. L’unique possibilité pour que la hiérarchie rencontre dieu est qu’elle s’approche, qu’elle écoute la sagesse des pauvres. Et cela la théologie de la libération l’a rendu possible. Elle n’est pas l’unique théologie, ni l’unique pratique de l’Église, évidemment - il y a une grande pluralité dans l’institution - mais l’un des mérites de la théologie de la libération c’est qu’elle a découvert la sagesse des pauvres, révélée par dieu chez les pauvres. Quant à moi je voudrais dire ceci à la hiérarchie de l’Église : "Ne tuez pas la théologie de la libération, ne vous opposez pas à ceux qui s’efforcent de s’approcher des exclus de l’histoire". Si nous empêchons une personne de s’approcher des exclus de l’histoire cela signifie que nous sommes en train de nous éloigner de la révélation de dieu. S’opposer à la théologie de la libération, freiner ce mouvement, le tuer, c’est empêcher dieu de manifester sa sagesse chez les pauvres. (…)

Oui, je crois qu’un autre monde est possible… Bien, ici on entre dans le monde de l’utopie et de la poésie. Il y a un passage de la bible qui est très intéressant et qui dit que le monde nouveau sera un monde sans mer - parce que la mer pour les écrivains bibliques était un lieu de domination. Les empires grecs et romains étaient des empires maîtres des mers. Lorsque cet auteur biblique écrit cela il souhaite dire que le monde nouveau sera sans mer parce que sans domination. Et il dit aussi que le monde nouveau sera sans temple, parce que le temple est aussi un lieu de domination et d’oppression pour les gens, domination économique mais aussi domination des consciences. Alors le monde nouveau sera sans temple. Et sans larmes, sans douleur, sans mort. Je crois que cette description poétique et politique du monde nouveau est très intéressante. C’est possible, oui. C’est possible dans les limites de notre humanité. Nous, les chrétiens, nous disons que dans les limites de l’histoire jamais rien ne sera parfait.(…)

Toujours nous deviendrons vieux, nous mourrons, les êtres que nous aimons mourront, nous aurons toujours une tentation de domination, d’accumulation de biens… La tentation de nous tromper et de nous mentir à nous-même… d’établir avec nos semblables non pas des relations de générosité mais des relations mercantiles. Cela a toujours été dans l’histoire. Mais nous les chrétiens nous croyons que ce monde est possible, ce monde nouveau dont parlait le poète de la bible, sans mer, sans temple et sans mort. Le Vatican II l’a dit aussi : tout ce que nous accomplissons avec effort, avec difficulté, avec de nombreux échecs, bien… tout cela existera pleinement lorsque l’histoire se terminera - nous le croyons, nous les chrétiens. Je crois que c’est possible. Et même en supposant que l’histoire n’ait pas cette fin, cela vaut tout de même la peine, car même s’il n’est pas parfait, c’est l’unique chemin pour l’homme. Pour beaucoup de choses nous ne le verrons sans doute pas nous-mêmes, ce sont des changements très lents, mais je crois en cette possibilité, je crois à un monde nouveau sans mer, sans empires, sans temples, sans domination des consciences, sans mort et sans larmes.

Victor Hugo de La Fuente
Victor Hugo de La Fuente

Victor Hugo de La Fuente

né à Santiago en 1949
Santiago, Chili, mars 2002

Hilda Amalia
Hilda Amalia

Hilda Amalia

née à Temuco en 1952
Santiago, Chili, mars 2002

Juana Aguilera
Juana Aguilera

Juana Aguilera

née en 1957 à Santiago
Comision Etica Contra la Tortura
Santiago, Chili, mars 2002

Le gouvernement de Salvador Allende est arrivé en 1970, j’étais déjà adolescente. J’ai commencé à travailler dans les organisations lycéennes, j’étais dirigeante lycéenne dans mon lycée. En 73, quand intervint le coup d’État*, j’avais 16 ans. J’ai connu beaucoup de gens qui ont été détenus. Mon père. Mon frère aussi. Des amis. J’ai aussi appris la mort de nombreuses personnes. Par les réseaux clandestins j’ai pu entendre un appel à résister. A résister contre la dictature. Et ça m’a semblé juste de résister. Il y avait la torture, il y avait beaucoup de disparus, la terreur… J’ai commencé à connaître cette face obscure du pays, du pouvoir. Du terrorisme d’État. Et je suis entrée dans un mouvement de résistance populaire** qui existait pendant ces années-là. La lutte clandestine et la survie dans la clandestinité étaient très dures. Nous vivions dans un état d’urgence permanent. Dans un état de siège qui restreignait les libertés individuelles. C’était très difficile de construire un mouvement de résistance. Nos réunions se déroulaient dans des conditions difficiles. Les actions que nous parvenions à réaliser avaient plus à voir avec un sens moral, c’était une manière de dire au peuple, au pays : "Nous sommes vivants, ils ne nous ont toujours pas détruits, nous sommes là". J’ai fait ce que j’ai pu. Toutes ces années-là la dictature nous a persécutés. Parce que nous avions choisi une réponse armée à la dictature. Et ensuite, j’ai été détenue (...)

Sous la torture, tu veux vivre. Ce n’est pas facile de penser que tu peux mourir, là, maintenant, et qu’ils peuvent avoir envie d’aller jusqu’à te tuer. Ce n’est pas facile de penser ça. Pourtant, parfois, la douleur est telle que tout ce que tu veux, c’est qu’ils te tuent. En même temps… cela a été une grande surprise pour moi quand ils m’ont arrêtée, parce que je crois que durant toutes ces années où j’ai vécu dans la clandestinité je m’étais préparée à mourir. Et j’étais parfois armée. Mourir faisait partie des choses qui pouvaient m’arriver. Et à ma grande surprise, j’étais détenue et vivante. Quand je suis sortie de la torture et que je suis arrivée dans la cellule, j’ai entendu les oiseaux chanter, je me souviens. J’ai senti que la vie me donnait une autre chance. Je ne m’en suis remise qu’au bout de six mois. Entre temps, ils ont dû m’opérer, parce que la torture m’avait laissé quelques "problèmes", des hématomes qui avaient empiré. Ils ont dû m’opérer alors que j’étais détenue. Cela m’a été difficile de marcher à nouveau, parce que l’électricité m’avait laissé des séquelles au niveau des parties génitales, des hanches, des jambes, de la poitrine. (...)

La torture a de nombreux objectifs, l'un d'entre eux est de récupérer des informations que tu possèdes et qu'eux ne connaissent pas. Mais c’est aussi de terroriser, de générer de la peur chez les gens qui sont autour de toi, c'est que tu deviennes une personne complètement isolée des autres, une personne qui vivra toujours dans la méfiance, c’est écraser tout lien de solidarité que tu pourrais trouver, créer autour de toi. Moi je pense qu’après avoir subi la torture mon plus grand défi c’est celui-là, c’est justement d'arriver à vivre en croyant dans l’autre qui croise ma vie... dans toi que je ne connaissais pas avant, dont je ne sais rien. Retrouver un peu l’espoir dans les êtres humains en fait, non ? C’est un grand défi parce que sinon tu deviens… tu deviens… la torture… cela génère de la violence. Les tortionnaires on les crée avec de la violence. Eux aussi… avant de torturer ils sont torturés. C’est comme un jeu pour eux, cela fait partie de leur préparation, de leur formation. Lorsqu'une personne a été torturée elle est capable d’encore plus de violence. Je crois que ça c’est un défi pour nous, tu vois. Quand tu dis non à la torture tu dis aussi ton espoir de retrouver chez les hommes leur humanité. C'est de faire disparaître en nous cette sorte de non-humanité que te laisse la torture. C’est ça que je voudrais casser, quand je te dis que la torture est un processus... enlever ce processus de chez soi même. Et nous on a vécu une expérience qui est très limite, et revenir d’une expérience limite, c’est aussi tout un processus. C’est dur, c’est une lutte contre toi-même, aussi. (...) ... Je ne sais pas si on en revient complètement, parce que… on était des combattants, des résistants… tu vois… tout ça, c’est le prix de la lutte. Et comment dépasser ça ? On ne va pas chez un médecin, un psychologue ou un psychiatre, pour voir ce qui va et ce qui ne va pas. Nous on dit que pour aller chez un professionnel de cette sorte il faudrait avoir énormément confiance… parce que tu pourrais être amené à dire des choses que tu n’as jamais dites… et le dire à ce moment-là, cela ne vaut pas la peine… et donc tu n’y vas pas à la fin… Tu essayes de te connaître, moi c’est ce que je fais. J’essaye de me connaître. (...)

Maintenant, nous nous battons pour une réparation de la part de l’État, pour tous ceux qui ont été torturés et bafoués dans leurs droits. L’État ne veut pas nous répondre, nous sommes plus de 500 000 personnes à être passées par les camps (…) au Chili***. Les gouvernements de la Concertation ont oublié ce sujet. Aujourd’hui même nous venons de donner une conférence de presse. Nous avons formé une "Commission Éthique Contre la Torture", où se retrouvent de nombreuses personnalités du monde politique, ecclésiastique, culturel, qui nous accompagnent dans cette requête auprès du gouvernement. Nous voulons tout d’abord qu’existe une réparation morale. L’État chilien doit reconnaître qu’il a commis un crime, un crime de lèse-humanité contre près de 500 000 personnes, que ce crime a des conséquences jusqu’à aujourd’hui - car chacune des personnes qui a été torturée a des séquelles psychologiques qui perdurent encore. Et chacune des personnes qui a été torturée est marquée, nous sommes fichés. Beaucoup d’entre nous n’ont pas le droit à la citoyenneté, nous n’avons pas de droits civiques et politiques, nous ne pouvons pas voter. Moi je suis professeur et je ne peux pas enseigner, la Constitution me l’interdit. La Constitution qui date de la dictature. Il ne s’agit pas seulement d’une réparation matérielle, financière, mais aussi d’une réparation morale, sociale. On nous doit une réparation juridique : nous devons récupérer nos droits, être citoyens de ce pays. Nous devons recouvrer la dignité qui nous a été arrachée sous la torture. Nous devons en terminer avec la stigmatisation sociale dont nous avons été l’objet jusqu’à aujourd’hui. Trente années après le début de la torture au Chili. Nous devons faire prendre conscience à cette société que la torture est un crime de lèse-humanité et qu’aucune nation civilisée n’a le droit de la pratiquer****.

* “De longs aveux publics ont prouvé, entre autres choses, que le gouvernement américain était intervenu directement, par la corruption, l'espionnage et le chantage dans la politique chilienne. La stratégie du crime fût organisée à Washington. A partir de 1970, Kissinger et les services de renseignements préparèrent avec soin la chute d'Allende. Des millions de dollars furent distribués aux ennemis du gouvernement légal d'Unité Populaire.” Eduardo Galeano, les veines ouvertes de l'Amérique Latine, Terre Humaine, Plon
** Le MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria)
*** le rapport de la commission nationale vérité et réconciliation (rapport Rettig) recense 2279 morts et disparus. La commission Valech (2004/ 2005) aboutit à un décompte de 400 000 personnes victimes de la torture au Chili - selon la définition onusienne de la torture. D’après la Commission chilienne des droits de l’homme et le Vicariat à la solidarité 85 000 personnes ont séjourné en prison, 450 000 ont été forcées à l’exil.
**** Juana Aguilera, présidente de la CECT, est aussi connue pour son engagement auprès des Mapuches. Elle est agressée lors d'une manifestation à Santiago en août 2012

Mahomet (Mario) Ayala
Mahomet (Mario) Ayala

Mahomet (Mario) Ayala

né en 1952 à San Anton
Valpariso, Chili, mars 2002

Paulo
Paulo

Paulo

né en 1966 à Santiago
Quartier de La Victoria (Santiago), Chili, mars 2002

Silvia Parada Araya
Silvia Parada Araya

Silvia Parada Araya

née en 1969 à Santiago
Santiago, Chili, mars 2002

Juan Pichun
Juan Pichun

Juan Pichun

26 ans, militant Mapuches

Nicolasa Quintremán
Nicolasa Quintremán

Nicolasa Quintremán

Pehuen Mapuche, 63 ans
Alto Bio Bio, Chili, mars 2002

J’ai rejoint le mouvement contre le barrage plus ou moins en 1988. C’est à cette époque que nous avons commencé à en entendre parler, puis un peu plus chaque année. (…) Nous tous ici nous défendons cette terre et pensons la même chose. C’est pour ça que nous disons que nous n’allons pas partir, nous voulons défendre la "Madre Tierra ". Nous voulons vivre de la même façon qu’avant. On lavait et on tissait la laine de mouton. On faisait tout le travail ici, on n’avait pas besoin d’aller chercher du travail ailleurs. Tout le monde travaillait à la maison. Les hommes, mon père, transmettaient leur savoir aux autres hommes. Nous, les femmes, on transmettait notre savoir aux femmes. Tout ce que savaient nos mères, elles le transmettaient. C’est pour ça que les gens âgés connaissent toute cette culture traditionnelle.

Pourquoi les gens ont fait confiance à la compagnie ? Nous ne savions rien avant sur cette compagnie. Il y a des gens qui sont partis à cause des belles promesses de la compagnie : (…) "Tu vas aller là-bas, tu vas avoir beaucoup de bonne terre, tu vas avoir l’électricité, ta maison, une belle cuisine, une belle chambre. Là-bas vous allez être beaucoup mieux, ici c’est la pauvreté". C’est ça que la compagnie a dit aux gens. Et tout de suite les gens sont partis, ils n’ont pas attendu une autre année pour discuter. Ils ont accepté de partir à la première discussion, ils ont signé un papier. C’est comme ça que la compagnie a tout pris, elle connaissait notre manière de vivre, c’est comme ça qu’elle est arrivée à convaincre les gens. (…) Mais après, qu’est-ce que la compagnie va laisser ici ? Il n’y aura plus de travail, elle va laisser la terre dans un mauvais état. Et où vont-ils aller ? Après, on ne verra plus la compagnie. La vallée sera inondée et qu’est-ce qu’on va faire sur le lac ? La compagnie a dit : "Vous allez avoir une compensation". Mais qu’est-ce qu’ils vont nous donner ? Ils vont y trouver leur compte, mais pas nous. On n’est rien pour eux. (…) Mais la patience a des limites. Le Pechachau va nous aider. Il a quitté le monde, c’est l’esprit que nous avons, c’est l’origine même de la "Madre Tierra". C’est seulement pour ça que j’ai de l’espoir, pour le Pechachau qui a quitté le monde, c’est en lui que je crois. Ce n’est pas en la foi "huinca" (de l’homme blanc). C’est pour ça que je dis que je ne vais pas quitter ma terre. Qu’est-ce que nous a donné la compagnie quand elle est arrivée ? La compagnie est seulement passée en se moquant de nous : "Vous les pauvres, vous devez partir. De cette façon, vous allez être mieux". C’est ce qu’ils ont dit. Mais je ne veux rien leur demander. Non, je ne veux rien, de personne. Je ne changerai pas mon opinion, j’ai beaucoup souffert toutes ces années, tous ces mois, tout ce temps. C’est ça que j’ai "encaissé" - et c’est ça que je voudrais leur faire payer. (…)
Si la compagnie reste ici, d’ici quelque temps on ne pourra plus venir, il n’y aura plus personne ici. C’est pour ça que nous on ne veut pas que ça arrive. S’ils veulent faire quelque chose, qu’ils le fassent loin d’ici, là où ils ont le droit de le faire. Mais si on ne part pas d’ici, qu’est-ce qu’ils vont faire ? Ils ne peuvent rien faire. Partout dans le monde la politique des grandes compagnies est connue. Partout leurs dirigeants font la même chose. Ils se font seulement passer pour des gens inoffensifs mais nous ne nous laissons plus avoir. Avant nous étions naïfs mais plus maintenant. Parce que nous sommes dans notre droit*.

* Nicolasa Quintremer était en 2002 - avec sa sœur Berta - une des figures de la lutte contre la construction d’un barrage sur le rio Bio Bio, territoire emblématique pour les Mapuches. La construction du barrage impliquait la création d'une retenue d'eau de plusieurs milliers hectares. Le barrage a été inauguré en 2004. Nicolasa Quintremer est décédée en décembre 2013

Maria Isabel Curihuentro
Maria Isabel Curihuentro

Maria Isabel Curihuentro

née en 1960 à “Fransisco Curihuentro”
Alto Bio Bio, Chili, avril 2002

Victor Manuel Ancalaf Yaupe
Victor Manuel Ancalaf Yaupe

Victor Manuel Ancalaf Yaupe

40 ans, né à Nehuentue
Région de Temuco, Chili, avril 2002

Alejandra López
Alejandra López

Alejandra López

née à Santiago en 1972
HIJOS (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio)
Santiago, Chili, avril 2002

Le coup (d'État) à changé clairement ma vie, l'histoire de ma famille. Ce furent des années de recherche, ce sont des années vécues avec une double identité. Je ne sais pas si mon histoire peut se comparer avec d'autres enfants (de disparus) - je crois que chaque enfant a une histoire très différente. Nous sommes des enfants de disparus, d'exécuté, d'exilés. Mon histoire est aussi particulière car que je suis restée au Chili, je ne suis pas partis en exil, je suis restée à Santiago avec ma mère et mon frère. Je me souviens essentiellement d'une petite fille marquée par tout ça, marquée par un père absent, par beaucoup de violence autour : d'une certaine manière je savais que dans ce pays il y avait une dictature. Je savais que mon papa était détenu, qu'il n'était pas là - mais avec toujours la sensation qu'il allait revenir. Que lorsque tomberait la dictature, que lorsque tomberait Pinochet, mon papa viendrait cogner à la porte et qu'il allait me dire : "Mon amour, ils m'ont relâché, je suis ici". Mon enfance a été marquée par ça. Nous vivions dans un monde de doubles masques, c'est clair. Ma mère nous disait toujours : "Vous ne devez dire à personne que votre père a disparu", et on nous inculquait de ne pas avoir de peur, d'être vaillants. C'est cela mon enfance. (...)
Nier les disparitions c’est nier l’histoire d’horreur qu’a vécue ce pays. C’est nier qu’effectivement on a torturé, on a réprimé, on a exilé… C’est surprenant, mais encore aujourd’hui tu peux rencontrer une personne et lui dire : "Je suis fille de disparu" et la personne ne sait quoi dire, quoi répondre, rien - simplement elle se bloque. C’est un blocage qui est lié à notre histoire, c’est une manière de ne pas accepter ce qui s’est passé, que "ça" a eu lieu, une manière de l’occulter. (…) Je crois que du chemin a été parcouru depuis l’arrestation de Pinochet, il y avait un chapitre inconnu de notre histoire. La brèche s’est entre-ouverte, il y a des histoires qui commencent à se transformer en plainte contre lui. Moi j’ai porté plainte parce qu’il a été responsable de la disparition de mon père, Alberto López Suárez*. Mon père était un dirigeant communiste, il a disparu en 1976. Et maintenant les gens en savent un peu plus. Ils savent que cet homme a disparu, qu’il avait une histoire, une famille, une fille.

* Alberto López Suárez, membre de la CUT (Central Unica de Trabajadores) et militant du parti communiste, disparu le 30 juillet 1976

Gabriela Salazar
Gabriela Salazar

Gabriela Salazar

née en 1952
Santiago, Chili, avril 2002
(Asociacion de ex Detenidos Desaparecidos)

Viviana Díaz
Viviana Díaz

Viviana Díaz

née à Santiago en 1952
Présidente de l’AFDD* (Agrupación de Familiares de Detenidos Desaparecidos)
Santiago, Chili, avril 2002

Mon père** a toujours pris du temps pour sa famille. Il n’oubliait jamais nos dates d’anniversaire, ni la fin de l’année qui approchait. Il n’oubliait jamais d’aller à l’école recevoir le certificat de ses enfants. Je pense que ses enfants, son épouse… sa famille qu’il a beaucoup aimée furent très importants pour lui. Le jour où survint le coup d’État militaire dans notre pays, la vie changea radicalement pour nous. Parce que le 11 septembre 1973 fut le dernier jour où nous fûmes tous ensemble, parce que mon père dut abandonner la maison pour rester en vie, parce qu’il commença à être extrêmement recherché. (…) Mon père est resté 32 mois dans la clandestinité, jusqu'à l’aube du 12 mai 1976 où la DINA le prend et le soumet à la torture. Et c’est là qu’a commencé notre recherche qui n’en finit pas. Cela fera vingt-six ans en mai prochain***. (…)

Ma mère, ma sœur et moi nous nous sommes entièrement consacrées à la recherche de notre père - mais pas mon petit frère. Il avait 15 ans et il commençait à être recherché par la dictature. Ils voulaient le capturer pour faire pression sur mon père. (…) Mon frère dut quitter le Chili. Un autre membre de la famille n’était plus là, et elle a commencé à se désintégrer. (…) Cinq mois après la disparition de mon père des agents de la DINA sont venus chez nous pour nous menacer et nous dire qu’on gênait beaucoup. Que si nous n’arrêtions pas de le rechercher il allait nous arriver la même chose qu’à lui. (…)

Alors nous avons demandé une entrevue avec le président de la Cour suprême pour lui raconter que nous subissions des menaces. Le président a trouvé que j’avais beaucoup d’imagination, selon lui les choses que j’étais en train de lui raconter n’arrivaient pas au Chili - il m’a dit de retourner chez moi en me disant d'écrire un livre. J’étais allée à cette entrevue accompagnée de ma mère et avec le grand espoir que nous allions enfin rencontrer une personne qui allait nous aider. En vérité, cela a été terrible d’entendre sa réponse. Je me rappelle avoir pleuré, supplié, imploré le président de la Cour suprême pour qu’il aille à Villa Grimaldi, là où était mon père. Ils étaient en train de le torturer et de le tuer. Pour qu’il lui sauve la vie. Et il n’a pas voulu m’écouter. Quand nous sommes sorties, je me rappelle m'être promis à moi-même de tout faire pour retrouver mon père. Mais jamais je n’ai imaginé que cette recherche allait être si interminable****. (…) Cela m’a amenée à laisser beaucoup de choses de côté et pour moi le plus important aujourd’hui n’est pas seulement la recherche que de mon père, mais aussi de tous les détenus disparus. En vingt-six ans de recherche, on arrive à connaître l’histoire de chaque homme, chaque femme… jeune, enfant, femmes enceintes au moment de leur détention. Et je crois que ces vies qui ont été arrachées en marge de toutes lois ne peuvent l’être en toute impunité. (…)

Il y a un an, les forces armées ont dit que beaucoup d’entre eux avaient été lancés à la mer. Et parmi eux figure le nom de mon père. Je me demande à quel endroit, quand, où, pourquoi ? Était-il seul ou avec d’autres prisonniers ? Était-il vivant ou mort ? Il me vient des milliers de questions qui n’ont pas de réponses. C’est pour cela que jour après jour je continue mes recherches. Pour que tout cela ne soit pas oublié. (…) Sur les 1197 cas de détenus disparus, nous avons réussi à en retrouver 178. Cela signifie qu’il reste plus de 1000 citoyens chiliens à retrouver. Cela fait partie des objectifs que poursuit l’organisation que je préside : la recherche de la vérité, de la justice et de la préservation de la mémoire.

* Viviana Diaz quitte la présidence de l'AFDD en 2003, elle reçoit le premier prix des droits de l'Homme de l'Institut National des Droits de l'Homme en 2011 (Chili).
** Víctor Díaz López assumait la direction clandestine du parti communiste chilien après l'arrestation de Luis Corvalán
*** le parti communiste chilien fût décapité en mai puis novembre et décembre 1976 par la brigade "Lautaro" lors de deux opérations de la DINA (Dirección Nacional de Inteligencia) - calle conferencia 1 et 2. L'existence de la "Brigada Lautaro" resta secrète jusqu'en 2007.
**** les circonstances de la mort de Víctor Díaz López furent connues 31 ans après sa séquestration, en 2007. Exécution dans un centre de détention

José Antonio Quiroga
José Antonio Quiroga

José Antonio Quiroga

né en 1958 à Cochabamba
La Paz, Bolivie, août 2002

Depuis mes 14 ans, d'une manière ou d'une autre, je suis engagé. D'abord pour des circonstances familiales : mes parents furent poursuivis durant la dictature du général Bánzer. Ma mère fut arrêtée une fois et mon père séquestré deux fois - et une partie de ma famille a été contrainte à l'exil durant des années. Il était donc presque inévitable que je prenne conscience, que je participe progressivement, que je me rende peu à peu compte de ce qu'il se passait dans la société et dans notre pays. À 14 ans j'ai commencé à me lier à une organisation politique clandestine - on était alors sous le gouvernement de Bánzer, en dictature. Nous faisions essentiellement un travail avec les étudiants et les ouvriers à Cochabamba - et cela m'a marqué de voir cette réalité. A ce moment-là j'étais au collège et j'alternais mes études avec le travail politique - et cela jusqu'à mes 17 ans. C'était le Parti Révolutionnaire des Travailleurs Boliviens, une organisation politique née de l'expérience de la guérilla d'Ernesto Che Guevara en Bolivie. Ensuite ma situation s'est compliquée, ils envahirent ma maison et ils restèrent là plusieurs jours. Je suis resté caché quelques 45 jours et avec la collaboration des Jésuites j'ai pu sortir de Bolivie pour partir en exil au Mexique. Là-bas j'ai terminé le collège, j'ai pu approfondir mes études et mon engagement militant et j'ai quitté ce parti - j'avais des différences de fond sur la conduite politique et l'orientation générale de cette organisation. Au Mexique je me suis lié très étroitement avec le frère de mon père, Marcelo Quiroga Santa Cruz - et j'ai commencé à travailler avec lui. A la fin de 77 nous revînmes ensemble en Bolivie, dans la clandestinité - Bánzer était encore là - et je collaborai avec Marcelo Quiroga dans la lutte au sein du parti socialiste en faveur du rétablissement de la démocratie en Bolivie. Marcelo participa comme candidat à la présidentielle à trois élections - en 78, 79 et 80. En 80 le parti socialiste obtint un résultat électoral très favorable, il se plaça comme la quatrième force du pays et initia un procès sur la responsabilité du général Bánzer - c'est ce qui finalement lui coûta la vie à Marcelo. Durant le coup d'État de 1980 les militaires et des groupes irréguliers de paramilitaires prirent la centrale ouvrière - Marcelo était là, ils l'assassinèrent*. (...)

Depuis quelques années nous pouvons constater l'expansion mondiale et la victoire irréfutable d’une idéologie très forte qui est le libéralisme. Ou plutôt une certaine forme de libéralisme, le néolibéralisme, qui possède des connotations culturelles et idéologiques très particulières : la technocratisation du monde, la prééminence d'une société d’information sur une société de communautés, les révolutions technologiques de ces dernières décennies, l’expansion du marché mondial. Tout cela préfigure un scénario mondial peu enviable pour l’utopie et l’espérance d’une transformation de ce monde. Et si j’admets néanmoins de fait cette victoire de la pensée néolibérale - de la pensée unique comme certains la nomment - il y a des raisons pour créer et espérer qu’un autre monde est possible, comme le dit ATTAC. Bien que nous ne vivrons pas pour le voir, le seul fait de le tenter est un acte moral, de conscience - une option éthique en somme. Et d'un point de vue éthique il existe des possibilités de résister, dans la mesure du possible, aux travers de cette globalisation néolibérale. De pouvoir créer au sein de la société des espaces de réflexion, d’action et d’autodétermination permettant d’envisager des formes de participation et de réseaux de solidarité différents. Je crois qu’à partir de là seront jetées des bases générant des alternatives et des propositions de transformation. C’est un monde qui change de manière très rapide et je crois que dans les prochaines décennies commenceront à apparaître les fruits de ces luttes, j’ai cette espérance, je ne l'ai jamais abandonnée. (...)

A ceux qui défendent l'idéologie néo-libérale je leur dirais qu'elle est inefficace - parce que l'efficacité est un des principes du néo-libéralisme. Elle ne résout pas les problèmes qu'elle prétend résoudre à travers la compétitivité et la rationalisation extrême de l'économie – et le résultat en est un monde de plus en plus injuste. Le modèle actuel est une fabrique de pauvres, il n'est en rien distributif, concentrant les richesses entre quelques mains, détruisant l'environnement - et cela nous concerne tous que l'on soit libéraux ou non. Je crois qu'il faudrait ouvrir un débat et une réflexion théorique destinées non pas à combattre les préceptes et les valeurs du libéralisme mais plutôt ses résultats même - et en termes de résultats ce que nous voyons est une application inefficace des politiques publiques inspirées par la pensée néo-libérale. On peut bien sûr avoir un débat philosophique entre le libéralisme et les courants marxistes et communautaires mais en Bolivie particulièrement - avec toutes ces cultures indiennes - on peut montrer au monde d'autres logiques de cohabitation et de production. Une autre manière d'appréhender la technologie, qui ne serait pas celle de la rationalité capitaliste mais qui serait basée sur d'autres types de rationalité. Non pas des systèmes économiques de croissance et d'accumulation mais des économies redistributives, basées sur l'équilibre - beaucoup plus harmonieuses avec l'environnement et la nature que le capitalisme. Dans le fond je crois que le grand débat est entre le capitalisme et d'autres formes non capitalistes de vie, de cohabitation et d'économie. Et je crois là que nos pays, nos cultures, ont beaucoup à apporter à l'ensemble du monde, lui démontrer que l'on peut cohabiter, que l'on peut utiliser les ressources naturelles d'une autre manière, plus harmonieusement pour les sociétés et l'environnement.**

* Marcelo Quiroga Santa Cruz, Carlos Flores et Justo Vega sont assassinés en juillet 1980 dans les locaux de la COB
** José Antonio Quiroga est aujourd'hui éditeur

Mónica Calasich
Mónica Calasich

Mónica Calasich

née en 1968 à La Paz
Membre de l'Assemblée Permanente des Droits de l'Homme depuis ses 17 ans
La Paz, Bolivie, juillet 2002

D'abord il faut bien comprendre que les appareils de répression des dictatures militaires n'ont pas été totalement démantelés avec la démocratie, qu'ils ont parfois même davantage fonctionné et avec une plus grande efficacité que sous la dictature. (...) Et d'autre part il existe une totale ignorance des autorités sur la manière de traiter les droits de l'homme, et ceci a généré une logique d'impunité permanente sur la question des mouvements sociaux. C'est à dire qu'il n'existe pas une indépendance des pouvoirs de l'État et que si tu vas à une manifestation il est très probable qu'ils t'inculpent pour un délit que tu n'as pas commis - seulement parce que le ministre du gouvernement l'a décidé ainsi. (...)

Les pratiques de torture existent et ont existé en Bolivie en démocratie. Et nous sommes aujourd'hui préoccupés, en terme de droits de l'homme, car à partir de 1985 toute une série de mobilisations sociales s'est développée : l'émergence d'organisations populaires, comme les paysans, les Mouvements des sans-terre, les cocaleros, etc. Ces mouvements sont la conséquence d'une crise très forte, de l'application d'un modèle totalement déshumanisant contre les travailleurs. Cela a généré une pauvreté et une exclusion de masse et c'est ainsi qu'un mouvement social est né, a émergé, un mouvement que nous voyons maintenant se consolider, devenir plus fort. Mais si vous regardez la réponse que les autorités sont en train de mettre en place, c'est une réponse de menace permanente. Si vous vous mobilisez, c'est forcément qu'il y a des groupes de terroristes qui sont en train de fonctionner, non? Ils essaient donc d'inventer toute une série de peines contre ces mouvements et c'est pourquoi, en tant qu'Assemblée, nous parlons de cela en termes de pénalisation des mouvements sociaux. (...) Des revendications telles que celles des sans terre, par exemple, qui sont dans un affrontement permanent avec les éleveurs et les chefs d'entreprise à Santa Cruz. Et c'est en permanence cette logique qui stipule : "Vous êtes en train de vous soulever, de vous mobiliser, et nous savons qu'il y a des groupes terroristes infiltrés et nous allons utiliser tout notre pouvoir et nos armes pour contrôler cette question". Avec un tel état d'esprit il n'existe aucun mouvement social qui soit authentique - alors que nous nous croyons qu'ils sont authentiques et que tous ont le droit de revendiquer. Leurs revendications sont liées aux effets d'une crise fondamentale et à l'application d'un modèle dévastateur. (...)

En permanence existent des mesures d'intimidation à l'égard des défenseurs des droits de l'homme, des présidents des Assemblées et du comité exécutif national - et y compris envers leur famille. Ces coups de téléphone très particuliers... comme sous la dictature... pour dire : "Fais attention parce que nous sommes en train de suivre ton fils". (...) Ils se sont même permis le luxe d'entrer ici, dans ces bureaux. Il existe encore une logique dans les organismes de sécurité d'État tout à fait répressive, dictatoriale. Ils considèrent les militants des droits de l'homme comme des ennemis, des communistes qui mangent les enfants... parce que telle était la logique sous les dictatures*.

* "La torture reste ancrée dans les pratiques des forces de l'ordre bolivienne comme un héritage des régimes dictatoriaux du passé, l'Institut de Thérapie et d'Investigation sur la Torture et la Violence d'État a documenté 600 cas entre 2001 et 2011". Rapport 2013 Bolivie de l'ACAT (Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture)

Waldo Albarracin
Waldo Albarracin

Waldo Albarracin

né en 1957 à La Paz
APDH (Asamblea Permanente de Derechos Humanos)
La Paz, Bolivie, juillet 2002

L’Assemblée Permanente des Droits de l’Homme* a été fortement réprimée durant la dictature, des personnes ont été persécutées, d’autres assassinées - comme le père Luis Espinal**. Moi j’ai rejoint l’Assemblée après le retour de la démocratie en 1986 (…), mais même pendant la démocratie l’Assemblée a continué à être persécutée, par plusieurs gouvernements - comme celui de Sanchez de Lozada. En 1995, 50 policiers sont entrés ici et en 1996 j’ai été enlevé par des policiers en civil. Il semble que la décision du gouvernement ait été alors de m’éliminer physiquement. (…) Actuellement, on subit un contrôle permanent, parfois nous recevons des menaces de mort par téléphone, mais nous sommes habitués***. (...)
Cette dernière année il n’y a pas eu de choses concrètes, mais parfois ils s’en prennent aux plus fragiles de nos familles, en lançant des menaces à nos enfants, en appelant le collège où ils étudient, par exemple. Et cela fait que parfois tu modères tes propos, mais tu ne changes pas fondamentalement. C’est un risque dans n’importe quel pays, pour n’importe quel militant des droits de l’homme. Il faut que tu apprennes à te protéger. Je ne prends jamais la même route pour venir travailler, par exemple. Tu as un rythme de vie très discipliné. Tu ne rentres pas trop tard chez toi, tu ne restes pas trop longtemps à une fête, dans un lieu public. Jamais je n’ai voulu me déplacer avec des gardes du corps, il faut mener une vie simple, tranquille, et prendre quelques précautions pour ne pas te retrouver surpris. La fois où ils m’ont enlevé, ils m’ont pris par surprise, j’allais à l’université pour donner des cours. Je suis resté un bon moment à l’hôpital, ils m’avaient cassé les côtes. (…)
Cette situation est comparable à ce qui se passe dans d’autres pays. Parce que la démocratie en Bolivie a repris tous les maux de la dictature. Cette mentalité autoritaire, fascisante, cette manière de penser que la démocratie est seulement pour eux, et pas pour le peuple. Et quand le peuple manifeste, ils le prennent pour un ennemi. Les dictatures fonctionnent selon "la doctrine de la sécurité nationale"****. Elle a été établie au Pentagone, par les États-Unis d’Amérique, et imposée à travers des cours de formation à tous les policiers et militaires du continent américain - la fameuse École des Amériques*****. (...) Les démocraties ont intégré cette doctrine. Les hommes politiques arrivent au gouvernement… ils sont bien sûr très bons au moment des élections, offrant n’importe quoi, ils tiennent un discours très démocratique, très humain, très tendre - mais lorsqu'ils sont au pouvoir ils montrent leur véritable identité. Et quand arrivent les problèmes sociaux, au lieu de chercher des formes de concertation, des solutions pacifiques, ils lancent la répression. Les renseignements déploient un travail d’investigation contre les secteurs populaires, sur la vie privée des "ennemis de l’intérieur". Et qui sont les "ennemis de l’intérieur" ? Ce sont les secteurs contestataires de la société : intellectuels, progressistes, journalistes, syndicalistes, militants des droits de l’homme ou des partis de gauche. C’est ce qu’on leur a appris. Avec cette perception des choses, quand il y a une mobilisation sociale, ils ne voient plus en face d’eux des citoyens mais des ennemis. Ce que nous voulons aujourd’hui c’est changer cette mentalité. ******

* l'APDH est fondée en 1976
** Luis Espinal, prêtre jésuite espagnol, écrivain, journaliste, poète - assassiné en mars 1980.
*** menaces de mort en 98, 99 et 2001. Rapport d'Amnesty International (2002) et de la FIDH (1997)
**** en 1947 le président Harry Truman affirme que les USA sont disposés à contrer l'avance communiste, en intervenant militairement dans les foyers de perturbation. N'importe quelle agression aux régimes favorables à la politique externe des USA caractérisait une agression à la sécurité nationale des USA
***** centre d'enseignement militaire, créé en 1946, géré par le département de la défense des USA. Situé depuis 1984 à Fort Benning en Géorgie, après avoir été longtemps situé à Fort Gulick au Panama. L'escuela de los américas est célèbre pour avoir enseigné aux militaires latino-américains les doctrines contre-révolutionnaires. Nombre de militaires ayant par la suite organisé des coups d'État et instauré des juntes y ont été formés.
****** Waldo Albarracin est nommé "défenseur du peuple" en 2003, après avoir quitté l'APDH

Pablo Solón Romero Oroza
Pablo Solón Romero Oroza

Pablo Solón Romero Oroza

La Paz, Bolivie, juillet 2002

Je suis né en Bolivie au sein d’une famille qui s’est toujours engagée sur les problématiques sociales. Mon père, Walter Solón Romero*, a été l’un des peintres les plus renommés de la révolution de 1952. (…) Depuis tout petit, dès les premières fresques de Solón, j’ai toujours été convaincu de la nécessité de la justice sociale, je me suis construit ainsi parce que ma famille avait cet engagement. Cet engagement s’est renforcé parce que mon frère aîné, José Carlos Oroza, fils d’un premier mariage de ma mère, a été détenu en 1971 durant la dictature du général Bánzer. Il a disparu le 2 février 1972. L’engagement de ma famille s’est donc affirmé encore plus clairement, parce que l’un d’entre nous a été détenu, l’un d’entre nous a été torturé, parce qu’on l’a fait disparaître. Cela a provoqué des changements profonds dans ma famille. (…) Mon père a consacré une grande partie de son œuvre à dénoncer les dictatures militaires, il est devenu l’un des représentants de la lutte pour les droits de l’homme et pour la justice. Il a réalisé une série de fresques, notamment "El Quijote y los Perros", en pleine dictature de Bánzer, pour dénoncer précisément les militaires qui faisaient disparaître les gens. Ma mère, qui jusque-là était une simple mère de famille, une femme au foyer qui était professeur, est devenue une vraie activiste des droits de l’homme. Ma mère est l’une des fondatrices de l’Assemblée Permanente des Droits de l’Homme et de l’Association des Familles de Détenus Disparus. En 1972, j’avais 14 ans, j’ai vu ma mère changer profondément. C’était une question de principe, d’engagement avec la réalité (que vivait le pays), mais aussi un engagement personnel. (…)

Lorsque nous avons initié le mouvement contre "Aguas del Tunari" à Cochabamba, en réalité nous n’avions jamais imaginé les implications qu’aurait notre engagement. Nous n’avions pensé qu’aux conséquences en Bolivie : c’était la première fois qu’une transnationale allait être chassée, c’était la première fois qu’une loi allait être modifiée. Mais en participant à la "guerre de l’eau", lorsque nous avons commencé à chercher des appuis au niveau international, un certain nombre de questions a commencé à surgir. Quelle était notre position par rapport au GATT. Nous n’en savions rien. Quelle était notre position par rapport à l’OMC ? (…) Cela nous a conduit à étudier, à approfondir les vagues notions que nous avions de l’OMC, de l’ALCA** etc. (…) Et le mouvement (contre l’ALCA) s’est construit très naturellement, sans réels conflits, toutes les organisations, les institutions ont accepté de participer. (…) Nous avons décidé de construire le mouvement à partir de réflexions sur les impacts concrets de l’ALCA : pour l’industrie minière, les petites entreprises, etc. Et cela a donné des arguments très solides, parce que les gens ne parlaient pas d’un "ALCA là-bas", mais d’un "ALCA ici" - c’était très concret. Le résultat a donc été la constitution d’un mouvement de lutte contre l’ALCA et l’élaboration d’un plan d’action. (…)

Je crois que l’on marche dans le sens de l’histoire, que le modèle néolibéral a échoué. En Bolivie c’est très clair, après 15 ans de néolibéralisme il y a plus de chômage, de pauvreté, de discrimination sociale… Les contradictions (du système) n’ont pas été résolues, elles se sont approfondies. Ce qu’il faut c’est changer le modèle néolibéral. Aujourd’hui, continuer à développer le néolibéralisme en Bolivie, c’est comme mettre de l’huile sur le feu. (…) Les gens en ont marre, ils sont fatigués, ils n’en peuvent plus. Nous avons trois ou quatre invitations par semaine pour aller parler de l’ALCA, des invitations dans des universités, des collèges, des instituts professionnels, des syndicats. Ce n’était pas comme cela il y a dix ans. Il y a dix ans, en Bolivie, celui qui critiquait le modèle néolibéral était catalogué comme utopiste, rêveur, radical, extrémiste et dogmatique***

* Walter Sólon Romero Gonzáles<BR** "Area de Libre Comercio de las Américas"
*** Pablo Sólon est nommé ministre du commerce extérieur puis ambassadeur de Bolivie auprès des Nations Unis (2009 / 2011). Il est aujourd'hui directeur de "Focus on the Global South". En 2011 Pablo Sólon reçoit le prix des droits de l'homme de "Global Exchange"

Gabriela Justiniano
Gabriela Justiniano

Gabriela Justiniano

née en 1947
APDH (Asamblea Permanente de Derechos Humanos)
La Paz, Bolivie, juillet 2002

Leonardo Benito Peña
Leonardo Benito Peña

Leonardo Benito Peña

né en 1975 à Buenos Aires
Fils de Cosme Benito Choque et d'Irene Nélinda Peña, disparus le 16 septembre 1976 en Argentine
Irène Nélinda Peña était enceinte de deux mois lors de sa disparition
La Paz, Bolivie, août 2002

Je crois que les mouvements sociaux sont toujours spontanés, partout... mais la force qui est utilisée contre eux, la terreur... la terreur a été utilisée - et nous parlons là de terrorisme d'État. Les gens avaient peur, celui qui parlait ouvertement, qui pensait différemment, savait qu'ils viendraient l'éliminer - qu'ils viendraient le chercher, qu'ils allaient le tuer. Et certains ont été torturés par "erreur", parce qu'une personne dans une situation de torture ne sait plus ce qu'elle dit - ou peut dire tout ce que l'autre veut. Je veux dire que l'être humain, une fois brisé par la douleur, peut donner n'importe quel nom. Je pourrais dire le nom de mon meilleur ami ou le nom de n'importe quelle personne. Ils allaient chercher (les gens) et ils les torturaient, ils les tuaient. Tout le monde savait cela, c'était connu de tout le monde - et il y avait la peur. Et après la peur vient la méfiance : "Cela ne m'est pas arrivé, ça ne s'est jamais passé ici !". C'est cette histoire que la société se doit d'assumer. En réalité toute la société latino-américaine devrait suivre une thérapie pour pouvoir se remettre de tout ça, vraiment cela a été très fort. Le contexte de la guerre froide, les États-Unis... tout cela nous a fait beaucoup de mal. Réellement ils nous ont imposé tout ce qu'ils voulaient par la force. Nous, nous disons qu'ils ont utilisé les pires gens d'ici, les plus corrompus, les plus faciles à convaincre pour pouvoir maintenir leur hégémonie - et c'est triste. Il est difficile de concevoir que l'être humain puisse être aussi sauvage, qu'il puisse s'acharner autant contre d'autres êtres humains, non ? (…)

Petit je ne parlais avec personne, je ne parlais jamais de ma vie - et par la suite j'ai compris que tous ici nous sommes la conséquence de quelque chose. Les gens doivent savoir pourquoi nous sommes ici, c'est notre lutte. Beaucoup disent qu'ils sont solidaires, de même qu'ils le sont des mères de la Place de Mai - des vieilles folles comme on le dit - celles qui tournaient autour de la place tous les jeudis. Nous existons, les gens qui ont disparu avaient un nom et un prénom, et nous nous sommes leurs enfants et leurs frères, et nous avons aussi un nom et un prénom. Nous avons le droit de raconter notre histoire, pour dire qui nous sommes, pour que la société sache que nous sommes la conséquence de cette maladie terrible présente dans la société, et là je ne parle pas que de la Bolivie. Cela a commencé officiellement avec le programme Phoenix au Vietnam, cela a continué avec le plan condor, cela s'est poursuivi avec la guerre en Amérique centrale, avec l'invasion de Panama, la guerre civile au Guatemala... Nous parlons bien de tout cela, non ? (...)

Vous avez vu la résistance que mettent les États-Unis envers la Cour pénale internationale... réellement éclaircir leurs crimes ne les préoccupe pas, ils veulent pouvoir continuer d'en commettre - et sans que personne ne puisse les juger. C'est une politique impérialiste, cette volonté de maintenir cette possibilité d'user de la force pour pouvoir continuer leur politiques - et c'est une chose qui à mon avis ne va pas continuer. Le système se désagrège, il va s'écrouler - et nous allons avoir à construire notre propre système. L'Amérique latine est en train de prendre une bonne direction, mais cela va être difficile, non ? Cela va être difficile mais je serais là dans cette lutte, je préparerai le chemin pour mon fils, pour qu'il poursuive cette lutte - il continuera peut-être, cela dépendra alors de lui. Notre devoir en tant que familles (de disparus) c'est de continuer la lutte des êtres que nous avons aimés. De préparer le chemin pour les générations futures, pour qu'elles ne souffrent pas comme ont souffert nos parents, qu'elles ne souffrent pas de ce que nous avons subi. Pour qu'elles puissent tout résoudre dans un chemin de concertation et de non-violence - pour pouvoir vivre dans un monde de paix, de justice sociale, d'équité, d'égalité. Et c'est cela que j'espère du futur - et je sais que cela va aboutir. Je le sais dans le sens où nous devons tous comprendre que c'est l'unique voie, la seule solution - qu'il n'y en a pas d'autre. Tout ce qui provient de la violence générera toujours de la violence, de la douleur, la mort. Je sais que nous pouvons aller de l'avant - mais sans haine. Évidemment nous avons tous des réactions (de violence) : cela ne me coûterait rien d'identifier les paramilitaires, d'en attraper et de leur mettre une balle... Et cela provoquerait seulement d'autres réactions et cela engendrerait une spirale de violence - c'est ce que ne comprennent pas, je crois, certains peuples. (...)

Mon père et ma mère ont disparu en Argentine dans le cadre du plan condor - mon père était Bolivien et ma mère Argentine. Ils ont été séquestrés le 16 septembre 1976 et je suis né le 22 janvier 1975, j'avais 1 an et 8 mois. Quand j'ai eu trois ans une de mes tantes m'a ramené en Bolivie, clandestinement, je n'avais pas de papiers - seulement une carte d'identité. C'est elle qui m'a élevé, avec mes grands-parents et mes oncles. Ils me racontaient toujours l'histoire de mon père, comme quoi c'était un excellent élève, un enfant brillant. Quand il est parti pour l'Argentine c'était pour étudier et travailler, rêvant toujours de donner le meilleur de lui-même, et là-bas il a rejoint le parti socialiste des travailleurs. Avec ma mère ils travaillaient dans les bidonvilles, lui militait pour le droit à la santé, il était étudiant en 3ème année de médecine. Ma mère était Argentine, infirmière, elle travaillait dans un hôpital - et elle était aussi une militante active du parti socialiste des travailleurs. Mon engagement personnel est finalement inné, je ne suis pas celui qui a instigué cela, c'est pour eux que je dois continuer, je le leur dois, ils m'ont donné un exemple de lutte, ils ont été capables de consacrer leur propre vie pour leurs idéaux. (…) Je me rappelle... depuis mes premiers souvenirs j'ai toujours vécu dans le doute – et dans l'espoir : il peut être si fort pour chacun d'entre nous. J'ai été un enfant aussi, et pour moi cela a été très dur, jusqu'à mes 10 ans j'ai espéré revoir mes parents. Et jamais je ne les ai rencontrés, je ne les ai pas connus directement. Je ne les ai pas connus, je n'ai jamais su comment ils étaient, qui ils étaient. Ma mère, même en photo je ne l'ai jamais vue. (…)

Iván Nogales Bazán
Iván Nogales Bazán

Iván Nogales Bazán

né en 1963 à La Paz
Éducateur culturel (théâtre "Trono")
La Paz, Bolivie, août 2002

Je suis d'origine métisse, très humble : ma mère vient d'un village de campagne et mon père d'une ville pauvre, Oruro. Mon père était un dirigeant ouvrier... je te parle là des années 60 en Bolivie, époque de nombreuses dictatures et de répression. En tant que dirigeant ouvrier mon père s'est lié à un mouvement qui devint par la suite l'Armée de Libération Nationale - avec Che Guevara. En 70 au nord de La Paz, lorsque l'ELN a décidé de retourner dans les montagnes après l'échec du Che, il y a eu la deuxième expérience de guérilla forte de notre pays. C'est là qu'était mon père comme guérillero - et qu'ils l'ont tué il y a 32 ans*. (...) Cela a laissé une marque très forte dans ma vie. A 7 ans je savais que ma destinée était de suivre les chemins de mon père et du Che. A l'école, et ensuite au collège, j'ai eu quelques problèmes avec les prêtres lorsqu'ils me demandaient quel était l'homme le plus important : je répondais Che Guevara. Ils s'attendaient surement à ce que je réponde Jésus. (...)

Mon père était lié à une génération qui donnait sa vie pour une cause, erronée ou non on ne va pas en discuter maintenant, mais c'était vraiment une génération généreuse en ce sens qu’elle offrait sa vie pour une chose en laquelle elle croyait. Je crois que cela a beaucoup marqué les choix qui ont ensuite alimenté ma vie, et c'est la raison pour laquelle j'ai étudié la sociologie puis le théâtre : cela fait 20 ans que j'essaie d'unir théâtre et sociologie. J’ai commencé à faire du théâtre avec mes amis et des jeunes comme moi qui vivaient dans l'Alto. Et par la suite avec des paysans, des mineurs, des marchandes de volailles, en recherchant toujours un lien avec leur propre vie : c’est ce que nous commençons à définir aujourd'hui comme un théâtre qui mettrait en scène la mémoire collective. Je suivais délibérément cette ligne d'expériences avec des groupes de secteurs d'exclus et en 1989 j’ai pu travailler dans un centre de réhabilitation pour les jeunes de la rue, et là j'ai vécu l'expérience la plus forte de toute cette série de recherche. C’est de là qu’est né le groupe de théâtre "Trono". (...)

J'ai choisi d’utiliser le théâtre comme un outil de libération car à un niveau personnel il a produit en moi des changements très substantiels, très importants. Le théâtre a transformé totalement ma vie, il m'a permis de pouvoir développer en moi des capacités que ne je ne me connaissais pas. (...) Et cela m’enchante d’être sur scène avec des œuvres très critiques : un théâtre satirique qui tente de ridiculiser les multiples aspects du pouvoir, toujours en lien avec des problèmes sociaux. Un théâtre qui interpelle les gens pour que nous puissions ensuite débattre de l’ouverture que nous portons en nous - et c’est de l’intérieur alors que tu te transformes en tant qu’acteur. Et avec l'œuvre tu peux faire en sorte que les gens s'identifient avec la manière dont tu critique différents aspects de la société. Il se produit alors une double transformation : intérieure avec le groupe d'acteurs et extérieure avec le public. Et cela m'a transformé comme personne.

Dans ce pays il existe une culture excessivement politisée mais exclusivement à travers la participation des partis politiques : la seule façon de faire de la politique serait par le biais des partis. Cela ne devrait pas être le cas. Je crois que l'art joue un rôle très important dans l’action politique, dans le fait de pousser des jeunes à penser de manière plus critique, différente - avec des alternatives plus amples. Je crois dans cette façon de faire de la politique, dans un art engagé liés aux aspirations, aux luttes des exclus, des paysans, des mineurs. D'une manière ou d'une autre, nous, avec le théâtre, nous contribuons à la construction d'une autre société. (…)

Je crois qu'il est important pour l'artiste de s'engager dans son environnement social : ici nous vivons dans un pays, un continent, ou tu ne peux pas éviter de voir, tu ne peux pas fermer les yeux, tu ne peux pas te dire que la réalité n'existe pas. Tristement, tout ce que nous vivons dans notre quotidien est conditionné par des relations de pouvoir. La réalité, malheureusement, c’est un excès de pauvreté qui explose et l'accumulation de richesses entre les mains d'une minorité. Dans un pays où ces contradictions sont si fortes, si brûlantes, en tant qu’artistes il est impossible d'arrêter de voir ça, en tant qu'artistes nous sommes aussi responsables des conséquences de cet environnement social - et je crois que l’engagement est un acte moral, inéluctable.

* 18 septembre 1970

Antonio Choque (Illapu)
Antonio Choque (Illapu)

Antonio Choque (Illapu)

36 ans, né dans les Yungas
Luz Viva
La Paz (Alto), Bolivie, août 2002

Je ne pourrai jamais nier mes racines - j'ai vu comment mes frères souffrent. Moi aussi j'ai souffert dans ma propre chair de l'oppression du système, de l'exploitation, de la discrimination, de la marginalisation à laquelle ils nous soumettent. On ne nous prend pas en considération dans les décisions du gouvernement, on ne nous prend pas en considération dans les politiques économiques qui sont mises en place ici dans le pays, dans les politiques éducatives et culturelles. On ne prend pas en considération notre formation en tant qu’Aymara ou Quechua, en tant que peuple originaire. C’est en voyant cette situation si amère pour nous que beaucoup de personnes comme moi originaires de ces terres ont décidé de faire front au système. Pour conscientiser. (...)

Pour ce qui est de la discrimination, en tant qu'Aymara, je dirais malheureusement que depuis plus de 500 ans nous faisons toujours référence à l'arrivée des espagnols, des occidentaux sur ces terres. Nous n'avons jamais été pris en compte, nous avons toujours été vus selon leur critère. D'après ceux qui analysent le système nous sommes le facteur retardant du pays, nous sommes les causes de la pauvreté de la Bolivie. Et quand tu te promènes dans la rue ils te voient comme "brun" et très souvent ne te considèrent pas. Cela ne serai rien... mais plus profondément, dans les politiques économiques, dans la politique sociale du pays, ils ne nous demandent jamais comment nous voulons vivre, ce que nous voulons faire, ce que nous voulons produire, comment nous voulons vendre. Ils ne nous consultent jamais.(...)

La restauration de notre mémoire collective, de notre identité culturelle, c'est important. En tant qu’Aymara nous ne pouvons pas nier notre sang, nos origines. Nous sommes des enfants de la terre, nous sommes ici depuis des milliers d'années - vénérant la terre, les montagnes, nos esprits protecteurs, regardant les étoiles. Nous avons de la sagesse, nous avons notre propre histoire, notre propre spiritualité, notre propre façon de croire dans la vie et dans la mort. Toutes ces choses qui ont été vécues durant des milliers d'années elles ne viennent pas d'hier ni d'aujourd’hui, c’est le travail de milliers d'années de nos ancêtres, et nous ne pouvons pas laisser ça de côté. C’est important de le vouloir, cette tentative de vouloir restaurer notre culture, notre identité - à travers la musique. La musique qui est pour nous un dialogue avec la Terre mère, avec la Pacha Mama, un dialogue avec les achachilas, un dialogue avec la pluie, la neige, la grêle. Avec les fleuves, avec les plantes.

Paxsi Qhana (Beatriz Bautista)
Paxsi Qhana (Beatriz Bautista)

Paxsi Qhana (Beatriz Bautista)

30 ans, née dans la province d’Umusuyus
Luz Viva
La Paz (Alto), Bolivie, août 2002

Luz Viva est un espace où je peux dire ce qui ne me plaît pas, où je peux crier ce que je ressens, où je peux exprimer mes pensées sans avoir à demander la permission à quelqu'un. Un espace autonome et souverain face au système, face à l'Église, face aux grandes ONG et aux partis politiques. Cette autonomie me donne le droit de dire beaucoup de choses, de penser et d'agir comme je le veux. (...)
La langue aymara englobe toute une philosophie, une expérience quotidienne, une compréhension du monde, toute une philosophie. Il y aurait beaucoup de choses à dire mais ceci est important - si tu faisais l'entretien en aymara je t'assure que nous pourrions parler pleinement, plus clairement. L'espagnol nous limite, nous ne disons malheureusement pas les choses que nous voudrions dire ou alors nous le disons mal - très souvent nous le disons si mal. Nous sommes limités lorsque nous faisons un entretien et que l'on nous demande : "Quelle philosophie te porte, quelle est cette harmonie, quelle est cette équilibre?". En Espagnol on pourrait parler d'équilibre et d'harmonie - des mots très basiques. Lorsque nous sommes dans l'univers de la langue aymara il y est alors d'autres catégories, une autre manière de parler, d'autre formes pour s'exprimer - et cela est un conflit pour nous, de communiquer. Nous ne pouvons pas communiquer avec le monde extérieur, c'est trop difficile. Par expérience personnelle j'ai déjà tenté de parler de la philosophie de mes ancêtres, de ma culture - même en Europe - mais je ne pouvais presque rien dire, personne ne me comprenait, je ne savais pas me faire comprendre, c'était très dur pour moi. (...)

Notre vision est de vivre en harmonie, notre principe est que tout à été créé avec la vie. Pour les Indiens il n'existe pas d'éléments morts. L'eau est vivante. Là-haut les nuages sont vivants. La terre est vivante, les pierres sont vivantes - et sur ce principe les animaux sont nos égaux. Nous sommes tous un, ensemble, une réplique de ce qui est la terre. La terre a ses fleuves, ses forêts... beaucoup de choses. Et l'être humain est le reflet de cette terre, de la Mère terre qui nous nourrit : si nous ne nous nourrissons pas de la terre nous ne sommes pas des êtres humains - et en cela nous avons une interdépendance unique avec elle. C'est pourquoi nous sommes toujours en train de célébrer la vie - pour nous la vie est un constant acte de fête, de célébration. Et nos rituels sont un lien, comme une chose qui te connecte à ce monde, à cette terre. C'est la vision que nous avons de la terre, de la terre qui nous a donné vie et sans laquelle nous n'existerions pas, certainement. (...)

Ici la pression de la ville est très forte et lorsqu'une personne va à l'école la première chose qu'elle doit apprendre c'est la langue. Dans ce pays existe encore 37 cultures et chacune d'entre elles a sa propre langue, sa propre façon de se vêtir. Dès que tu arrives à la ville tu vas d'abord à l'école et l'école ne renforce pas notre identité culturelle, au contraire elle dit "non". C'est un élément d'échec le fait de parler ta langue maternelle. Tu ne peux pas t'habiller avec ton vêtement traditionnel tissé parce que ça n'est pas à la mode, tu ne peux pas interpréter la musique ancestrale qui est la tienne. En ville les gens vont te dire que cela est laid. Que c'est laid, que c'est sale. Ce sont des choses qui se manifestent très fortement, une forme de pression. Pour les jeunes, les enfants, c'est terrible. Je pense que vous devriez vivre ici un bon bout de temps pour observer certaines situations. Mêmes les professeurs ou les maîtres ici - qui sont indiens dans la majorité - n'enseignent pas nos valeurs, dans ce contexte urbain de gens immigrés en ville. Les gens rejettent ce qui représente leur identité - et les autres en face ne les acceptent pas pour autant. Finalement ceux qui immigrent en ville ne sont ni d'un côté ni de l'autre, ils sont au milieu mais sans forme - sans savoir au bout du compte qui ils sont. Parce que le système ne les accepte pas, pour ce système tu dois remplir certaines conditions précises : tu dois être riche, tu dois avoir une certaine somme d'argent, tu dois avoir une certaine taille, une certaine couleur de peau. Comme les Indiens ne réunissent pas ces conditions tu es ici entre deux univers : ton monde et le monde de la ville.

Et pourquoi le système est-il structuré ainsi ? Depuis 500 ans... tu vois là cette guipala, ce n'est pas un drapeau comme beaucoup l'assurent. Pour nous c'est un livre, une écriture - tu peux y voir sept couleurs différentes. Notre philosophie est là, il y est écrit que nous tous sommes semblables, qu'importe si tu es jaune, qu'importe si tu es rouge ou bleu ou vert. Nous sommes tous égaux. C'est là notre philosophie depuis plus de 500 ans, non seulement pour les aymaras mais aussi pour tous les peuples originaires - mais maintenant il n'en est plus ainsi. Il existe des structures hiérarchiques et des riches et des pauvres. J'ai eu la possibilité de voyager récemment en Allemagne, invitée par une petite coopérative. J'ai vu comment les gens vivent. Là-bas je n'ai pas vu un enfant de la rue, d'enfants qui travaillent. J'avais là une peine profonde, je me disais que c'était incroyable : je peux voir dans mon pays des enfants de 4 ans nettoyer des chaussures dans la rue à 6 heure le matin ou annonçant les minibus. Pourquoi en Allemagne il n'y a pas d'enfants qui travaillent ainsi ? Ce sont-là des questions terribles. Ces structures là ce n'est pas nous, les peuples originaires, qui les avons créées. Nous ne les avons pas créées. (...)

Je pense que vous êtes des personnes motivées par un certain engagement avec ce côté-là du monde, pouvant transmettre des éléments et informer les gens en Europe que des cultures ici existent. Que s'ils ne prennent pas conscience de la surexploitation du monde, de cette surconsommation si fatale en Europe, les peuples indigènes vont mourir - et c'est un fait bien concret. (...) Avec cette surconsommation les ressources naturelles sont en train de disparaître. La surexploitation, la pollution des fleuves, l'exploitation de nos forêts. L'abattage du bois pour que les européens aient de meilleurs meubles alors qu'ici nous n'avons même pas de meubles en bois. Ils coûtent trop chers alors que le bois vient d'ici - j'ai vu qu'en Europe le bois était meilleur marché qu'ici. Avec cette surconsommation ils sont en train de tout détruire, et particulièrement ici en Bolivie. La majorité des villages sont vers l'Orient, dans la forêt amazonienne. Là-bas il y a de grandes transnationales de bois et des entreprises de bétail qui rasent les milieux environnementaux. Il est une partie du monde qui poursuit cette surconsommation et nous nous sommes condamnés à disparaître.

Virginia Bautista (Nusta Wara)
Virginia Bautista (Nusta Wara)

Virginia Bautista (Nusta Wara)

22 ans, née dans la province d’Umasuyus
Luz Viva
La Paz (Alto), Bolivie, août 2002

Gladys Oroza de Solon Romero
Gladys Oroza de Solon Romero

Gladys Oroza de Solon Romero

née à Sucre en 1926
Mère de José Carlos Trujillo Oroza, disparu en 1972
La Paz, Bolivie, août 2002

Cela fait 30 ans de ma vie que je suis à la recherche de mon fils. Mon fils était José Carlos Trujillo Oroza, un jeune homme de 21 ans qui fut détenu illégalement et torturé. Et qui a disparu d'une prison de Santa Cruz de la Sierra durant la dictature d’Hugo Bánzer Suarez. (...) Croyez-moi si vous voulez... avant-hier soir, quand j'ai vu à la télévision les paysans indigènes entrer au parlement, j'ai dit à mon fils :"Tu as permis cela, je suis heureuse. Regarde ! Tu n'es pas mort en vain. Là où tu es, je crois que tu es heureux". (...)

Nos enfants ont disparu... ils ont été torturés, assassinés, parce qu'ils avaient un idéal politique - et nous les membres de leur famille nous avons aujourd'hui ramassé leurs drapeaux. Nous menons une lutte contre l'impunité, pour que ces cas ne restent pas impunis. Notre lutte ce n'est pas de récupérer la vie de nos enfants, notre lutte est de raconter leur histoire à toute la jeunesse bolivienne qui n'a pas vécu ces moments si tristes, si douloureux de notre histoire. Deux générations ne savent pas ce qui s'est passé et c'est pour cette raison que le général Bánzer a été réélu comme président : toute une jeunesse le soutenait. La jeunesse doit connaître la vraie histoire du pays, et pas seulement l'histoire officielle. Et c'est là notre destin à nous, maintenant, de raconter cette histoire-là. Nous avons une devise dans toute l'Amérique latine qui dit : "Si je suis dans ta mémoire je fais partie de l'histoire". Nous ne pourrons pas nous arrêter de raconter ce qui s'est passé. Nous ne ferons pas revenir nos êtres chèrs mais nous voulons que ces faits ne se répètent jamais - comme vous avez dû l'entendre en Argentine : nunca mas. (...)

La disparition de mon fils a provoqué un changement radical dans ma vie. (...) J'étais une personne qui vivait tranquillement - avec mon piano, mes enfants et mon époux qui était peintre*. Avec lui nous avons essayé de participer comme on le pouvait, mais sans doute loin de toute cette situation réelle que vivaient les peuples latino-américains. Lorsque Che Guevara est arrivé nous ne vivions pas en Bolivie mais à New-York : nous ne vivions pas de près ce qui se passait ici. Alors ce qui arriva à mon fils, ce fût une secousse, un coup dans ma vie. Qui m'a fait réagir, qui m'a fait sortir et crier dans la rue... marcher avec mon écriteau dans la rue... dénoncer qui était Bánzer... demander partout : "Il est ou mon fils ?"... avec les autres familles. Et alors moi aussi j'ai été détenue, j'ai été torturée, j'ai été exilée**.

* Walter Sólon Romero Gonzáles
** en 2010 la cour suprême de justice condamne deux responsables politiques du gouvernement militaire d'Hugo Bánzer à 20 ans de prison - responsables de la disparition de José Carlos Trujillo Oroza et de José Luis Ibsen Peña (disparu en 73). Gladys Oroza de Solon Romero est décédée en 2012

Felipe Quispe Huanca
Felipe Quispe Huanca

Felipe Quispe Huanca

La Paz, Bolivie, août 2002

Cristina Choque
Cristina Choque

Cristina Choque

née en 1968 (provincia Monicas)
La Paz, Bolivie, juillet 2002

Zenobia Chura de Huaycho
Zenobia Chura de Huaycho

Zenobia Chura de Huaycho

née en 1953 à Kalaque
La Paz, Bolivie, août 2002

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Gabriel Herbas
Gabriel Herbas

Gabriel Herbas

né en 1957 à Pocona
Cochabamba, Bolivie, août 2002
Porte-parole de la « cordinadora de defensa del agua y la vida » (coordination de défense de l'eau et de la vie)

Je suis issu d'une famille qui a émigré d'un village du département de Cochabamba - un village tellement ancien qu’il date de l'époque de la colonisation. Vers 10 / 11 ans je suis parti en ville avec mes parents pour pouvoir étudier, pour pouvoir accéder au cursus de l'éducation scolaire : dans mon village l'école allait seulement jusqu'au quatrième degré. Par la suite, une série de facteurs, fondamentalement liés aux abus de la dictature dans les années 71 / 72, a développé peu à peu mon engagement vers le champ social. J’ai vu comment mes amis au collège étaient poursuivis par la dictature, détenus. Torturés par la dictature : ce qui m’a très tôt éveillé et donné une conscience sociale. Au cours de mes années à l'université j'ai été très lié avec le leader Marcelo Quiroga Santa Cruz, un leader social qui fut aussi victime de la dictature de García Mesa*. Á l’époque où il était à la tête d’une organisation politique j’étais avec lui, j'ai pu acquérir une formation dans le milieu social, ce fut une bonne période - jusqu'au moment où ils le martyrisèrent**. Par la suite mon intérêt pour les questions environnementales s'est développé au profit d'une vision plus large, car non seulement existait une exploitation des ressources naturelles mais dans le même temps aussi une privation de ces mêmes ressources pour la population, pour les organisations. (...)

Je n'ai pas changé depuis ma vie étudiante, je n'ai pas modifié mon engagement social. J’ai dû malheureusement travailler très jeune, pour pouvoir étudier, pour pouvoir subsister - mais même dans les pires conditions de ma vie d'étudiant je n’ai pas transigé avec mes idées, je n'ai pas vendu mon idéal. Ma conviction dans les capacités d'une société de répondre, comme elle l'a fait à Cochabamba, est beaucoup plus profonde. Je crois que c’est possible,... que le peuple à un moment donné, malgré des découragements quand il y a des groupes, des fractions, malgré un tel état de découragement... je crois que les mouvements comme ceux de Cochabamba apportent aussi une conviction beaucoup plus grande. Dans les moments très difficiles de ma vie où j’ai dû travailler, étudier, nourrir ma famille, il ne m’est jamais venu à l’esprit d’abandonner mes convictions - il est si facile pourtant d’abandonner et de monter dans le char du capitalisme, d'obtenir des bénéfices. Des bénéfices à travers les partis corrompus, en devenant un bureaucrate. Il existe de multiples possibilités pour faire fortune, on peut si facilement faire partie des nantis. On peut gagner pas mal d’argent dans ce monde quand on est éloigné des secteurs sociaux, lorsque l'on entre dans la logique du capitalisme. (...)

La "guerre de l'eau" a signifié un succès autant pour les gens que pour le mouvement populaire. Pour la première fois on a pu voir ce que l'on pouvait faire, et non pas seulement en théorie - qu’il était possible pour une société d'acquérir une conscience collective. J’ai été impressionné en voyant la foule, en voyant la multitude de gens durant la "guerre de l'eau". Nous avons vu nous rejoindre d'autres camarades, dans un mouvement initialement porté par de petits secteurs différents, des secteurs environnementalistes... comment ce mouvement a gagné une importance sociale impressionnante : ce sont tous les secteurs qui se sont rejoints. Malheureusement je n’ai pas pu voir les derniers jours de la guerre de l'eau car j’ai été détenu, séquestré, dans l’un des endroits les plus secrets du pays. Séquestré non pas dans la légalité, ni virtuellement, mais par des organismes para-policiers - et sans aucun ordre officiel. J'ai été embarqué devant la porte de mon domicile, frappé au pied d'un véhicule, et conduit vers un endroit totalement inconnu. C’est le lendemain qu’ils m'ont enlevé le bandeau sur les yeux, quand nous avons sentis que nous étions dans un avion. Après une heure de vol ils nous ont enlevé le bandeau et les menottes, et nous avons pu reconnaître les visages des autres camarades qui avaient été pris aussi. Nous avons été conduits dans une caserne militaire, dans une zone où nous sommes restés durant 7 jours. C’est seulement grâce à la victoire du peuple de Cochabamba que nous avons pu rentrer - sinon notre chance aurait été toute autre.

* en 1986 des poursuites judiciaires sont engagées contre García Meza et son ministre de l'intérieur Luis Acre Gómez. Ils sont condamnés à 30 ans de prison en 1992
** Marcelo Quiroga Santa Cruz est assassiné en juillet 1980

Óscar Olivera
Óscar Olivera

Óscar Olivera

47 ans, né à Oruro
Cochabamba, Bolivie, août 2002

En réalité la seule chose que je savais de l’eau jusqu’en novembre 99 c’était qu’il fallait ouvrir un robinet pour en avoir... c’est tout ce que je savais de l’eau. Ce sont les regantes et les experts du comité de défense d’une agroéconomie familiale qui nous ont ouvert les yeux sur une réalité beaucoup plus large, une lutte aux dimensions humaines plus importantes. Ils nous ont fait voir qu’en réalité, nous les travailleurs boliviens, nous n’étions maîtres de rien, que l’on nous avait enlevé non seulement nos ressources naturelles et nos entreprises mais aussi nos droits. Que l'on nous avait privés de nos droits les plus élémentaires en tant que travailleur - le droit au travail, le droit d'avoir une famille, le droit de nous organiser - mais aussi de droits plus fondamentaux tels que le droit d'opinion, le droit que nous avons en tant que personne de décider de notre présent et de notre futur. (...)

Durant cinq ans nous avions gagné un espace dans l'opinion publique, nous n'étions pas quelques dirigeants de plus : beaucoup de gens commençaient à venir ici avant la "guerre de l'eau". Pour trouver un appui, pour trouver un lieu où ils puissent être écoutés, un lieu où ils puissent s'organiser. Ici, dans ces locaux, se sont organisés beaucoup de grèves, de syndicats, d'associations - beaucoup de luttes ce sont planifiées au sein de cette fédération. Je me souviens qu'une fois sont même venus d'anciens militaires, d'anciens policiers, pour nous dire qu'ils avaient été expulsés de la DEA* : "On travaillait dans les narcotiques, ils nous ont vidés sans aucun droit, nous n'avons pas d'indemnisation, c'était un ordre de l'ambassade nord-américaine, nous vous demandons de nous aider à dénoncer cette situation". Et nous avions donc organisé une conférence de presse avec des ex-policiers et des ex-militaires, pour dire que l'ambassade nord-américaine avait violé leurs droits. Beaucoup de gens venaient ici : des militaires, des politiques, des paysans, des gens très humbles. Les gens pouvaient venir dire : "Voilà ce qui se passe". Pour que cela puisse être répandu, connu, écouté - et pour qu'ensuite ce que vivaient les gens puisse évoluer à travers les organisations. Les regantes et les professionnels sont venus ici parce que les gens croyaient en nous. Je dirais que la guerre de l'eau aurait peut-être été tout autre si cette fédération n'avait pas fait tout ce travail au préalable et peut-être - et je dis ça avec beaucoup modestie - s'il n'y avait eu Óscar Olivera. Il y aurait eu une autre personne mais peut-être avec des critères plus fermés, avec des intérêts liés au système politique du gouvernement, par exemple. Nous avons toujours essayé d'avoir une attitude très transparente, comme de l'eau.

Je dirais que la "guerre de l’eau" a changé l’histoire de la Bolivie depuis 2000, nous avons retrouvé cette capacité de s'organiser, de résister, de se faire confiance les uns les autres. Cela n'existait plus avant la guerre de l'eau : chacun vivait sa propre vie, sa propre individualité, sa méfiance. Le modèle néolibéral nous transforme tous en concurrants, chacun devient l’ennemi de l’autre. Le vieux travailleur se convertit en ennemi du jeune travailleur, le vieux se dit que le jeune est là pour le remplacer - et il est donc son ennemi. Le jeune est l'ennemi du vieux car il se dit que le vieux ne peut plus travailler et qu'il doit donc partir. Le travailleur précaire devient l'ennemi du travailleur avec un contrat. On devient tous un peu ennemis, en compétition les uns les autres. La "guerre de l'eau" a démontré que cette capacité de confiance dans nos propres forces et dans les autres n'avait pas disparu - cette capacité de se voir et se reconnaître comme tous égaux. Que nous avons les mêmes problèmes, les mêmes difficultés, les mêmes angoisses. Elle a démontré que le peuple avait la capacité de s'organiser, d'avoir confiance, de résister, de se révolter, de dire non, de perdre la peur. Je veux dire la capacité de retrouver les choses les plus fondamentales, comme le droit de parler - et de parler fort - le droit d'exprimer ses opinions. C’est un peu comme si nous avions retrouvé notre dignité, la possibilité d'exprimer que nous sommes des personnes que l'on se doit de respecter, que nous sommes des gens qui pensons - que nous ne sommes pas des objets. La "guerre de l’eau" a aussi démontré que les gens étaient prêts non pas seulement à s'opposer mais aussi à proposer. Nous avons proposé un changement de loi, et les gens ont eu la volonté de dire ce qu'ils souhaitaient que soit cette loi. Nous avons fait des propositions et nous avons combattus pour que cela s'impose - et ça s'est imposé. Les gens voulaient que l'eau devienne un bien collectif mais je dirais aussi qu'ils désiraient aussi un changement plus profond. (...)

Je raconte toujours ce constat fait après la guerre de l’eau : les gens qui s’étaient battus à la tête des barricades étaient des gens qui n’étaient pas connectés au réseau central d'eau. Ceux qui l’étaient appuyaient le mouvement derrière les lignes, avec de la nourriture, de l’eau, des habits - mais ce n’était pas eux qui combattaient la police avec des pierres, du gaz, des boucliers… Et cela s’est manifesté concrètement à la fin : il restait une famille qui bloquait la rue - un père, une mère et leurs six fils. Nous leur avons dit : "Ça y est, c'est fini", pour qu’ils rentrent chez eux. La femme nous a répondu : "Nous ne sommes pas connectés au réseau, nous achetons l’eau des camions citernes - mais même si l'on nous donne l’eau gratuitement, qu’est-ce que cela va changer pour nous ? Rien, demain mon mari restera sans travail, moi je continuerai à vendre dans la rue, mes enfants resteront malades et ils continueront à ne pas aller à l’école. Ce que nous voulons, nous, c’est qu'il s’en aille, le gouvernement. Qu'ils s’en aillent les politiques, qu’il y ait la justice sociale dans ce pays. Nous voulons autre chose". Il y avait derrière la "guerre de l’eau" une demande qui allait bien au-delà, une demande de changement de qualité de la société, le souhait d’une autre forme de société. "Nous sommes fatigués de la politique, du mépris, de l’exclusion. Nous sommes fatigués de n'être pas écoutés, nous sommes fatigués de tout ça, nous voulons la participation, nous voulons construire, nous voulons donner notre avis, nous voulons participer à la construction d’une démocratie, d’une nouvelle vie". C’est ça le message que nous ont donné les gens.

* Drug Enforcement Administration, basée à l'ambassade des USA à La Paz

Dona Felipa
Dona Felipa

Dona Felipa

née à Cascabel en 1953
Région de Cochabamba, Bolivie, août 2002

Inés Quintanilla
Inés Quintanilla

Inés Quintanilla

née en 1974 à San Juan (région de Sucre)
Région de Villa Tunari (Chapare), Bolivie, août 2002

Je suis venue ici parce qu’on ne pouvait rien produire du côté de Sucre où je vivais, ni maïs, ni blé, ni coca - rien. Là-bas c'est des tempêtes de pluies et des sécheresses qui détruisent tout, c'est pour ça que je suis venue ici dans le Chapare, pour chercher une vie pour survivre. Maintenant nous nous heurtons ici à des affrontements, il n'y a pas de tranquillité - le gouvernement nous envoie l'armée. Nous nous réclamons nos droits, (nous voulons) qu’ils nous donnent ces droits et c'est pourquoi nous sommes en train de manifester. Le président, quand il a été élu, il a dit qu'il allait retirer l'armée, qu'il n'y aurait plus l'armée ici, mais au contraire il n'y a jamais eu autant d'affrontements. Nous n'allons pas maintenant laisser tomber les compañeros, nous allons nous mobiliser, jusqu'au bout nous allons lutter. Qu'ils nous disent une bonne fois pour toute s'ils retirent ou non l'armée, parce que les femmes nous allons nous organiser, être fortes - les hommes ils les traitent comme des animaux. Ils les traînent comme des chiens et ils sont frappés à coups de pied, de révolver, avec le gaz. Nous n'allons pas laisser tomber, il n'y a rien pour nourrir les enfants et voilà pourquoi nous sommes nombreuses - nous allons lutter en tant que femmes dans les marches et sur les barrages. Derrière nous seront les hommes - et nous allons y aller.

Je veux parler de l' (agriculture) alternative. Pourquoi le gouvernement ne vient-il pas lui-même planter des palmiers et des bananiers ? Il nous trompe - nous les pauvres - comme si nous étions des oiseaux de la forêt, des singes se nourrissant de cœurs de palmier. Ces ananas qu’il aille lui-même les planter pour voir si ça donne quelque chose. Dix pour un peso - qu’est-ce qu'on peut acheter avec ça ? On n'est pas d’accord, c’est avec la coca que nous avons toujours vécu, c’est de la coca que vient notre économie, notre argent pour nourrir les enfants. Je veux dire que les plantes alternatives nous amènent les balles et les gaz, c’est ça qu’on nous envoie. (...) Au moins avec la coca nous avons toujours un marché pour l'écouler On nous dit que nous sommes dans le trafic de stupéfiants, mais nous avons le droit de l’écouler dans huit pays, pour le maté de coca et pour les médicaments. Nous arrivons toujours à écouler notre coca, ce n'est pas comme pour ces cultures alternatives.

Pour rien au monde nous ne partirons d'ici, s’ils veulent nous chasser, nous expulser d'ici, ils nous sortirons mort. Pourquoi ils veulent qu’on parte de ce coin ? C’est clair, on veut que nous débarrassions le terrain pour que les États-Unis fassent venir des gringos qui travaillent plus et mieux que nous. Nous ne voulons pas partir d'ici, s’ils veulent nous faire sortir qu'ils nous fassent sortir morts et nous sommes bien décidés. Pour rien au monde nous partirons d'ici, pour préserver notre Bolivie, nos coutumes. (...) (Le gouvernement) vend la patrie et pour un peu il vendrait ses femmes, il nous vendrait nous. Il vend et achète en notre nom, il cherche de l’aide en disant qu'il lui manque de l’argent pour les paysans - et cet argent il est où ? Il va dans les poches (du président), de ses frères, de ses cousins, de ses beaux-frères. C’est ça l'aide qu'on nous a promise ? Nous n’en voyons pas un centime de cette aide. Et maintenant nous devons de l’argent à d'autres pays à cause de ce gouvernement corrompu qui vend sa patrie, qui veut maintenant vendre le gaz, qui vend les richesses de la Bolivie. Nous allons faire des marches et dresser des barrages, nous allons préserver nos enfants, notre culture - nous sommes des aymaras, nous sommes quechua. (...) Maintenant nous avons plus d'esprit, plus de pensée qu'auparavant - et nous allons lutter parce que nous ne pouvons pas laisser notre culture.

Elisabeth Esteves
Elisabeth Esteves

Elisabeth Esteves

23 ans, née dans le région de Santa Cruz
Mouvement des sans-terre
Santa Cruz, Bolivie, août 2002

Nicolasa Gonsalez
Nicolasa Gonsalez

Nicolasa Gonsalez

27 ans, née dans la province de Potosi
Mouvement des sans-terre
Santa Cruz, Bolivie, août 2002

Eliseo Chambei
Eliseo Chambei

Eliseo Chambei

né en 1969 à Sucre
Cocalero, petit paysan producteur de coca
Dorado Grande (Chaparé), Bolivie, août 2003

D’abord je voudrais saluer tout le monde et je voudrais vous informer de la situation qui existe depuis 1952* jusqu’à maintenant. Nous, les paysans, nous avons toujours été marginalisés et c’est pourquoi nous cherchons à ce que nos droits constitutionnels soient respectés. Pour cela nous devons être organisés. Je veux raconter la situation que nous avons vécue depuis notre enfance, de quelle façon nous avons grandi. Nos parents n’étaient pas riches, c’est pourquoi nous n’avons pas pu étudier, on n’était pas informé en matière d’éducation et de santé. Depuis l’année 1952 nos parents ont été marginalisés, nous sommes les fruits de leurs souffrances et c’est pourquoi nous allons continuer notre lutte jusqu'au bout. Je suis originaire du département de Chuquisaca, c’est pour cela que nous sommes venus nous installer ici, en recherchant nos droits, en cherchant du travail, parce que là-bas la terre ne produit rien, parce que les richesses naturelles et minérales nous ont été arrachées. Ici nous avons trouvé une terre pour nous, pour y vivre jusqu’au bout. Et nous défendons notre feuille de coca. Jusqu’à maintenant, les produits du développement alternatif** sont comme des "éléphants blancs". Personne ne nous les achète. (…)

Les policiers qui travaillent pour les États-Unis prétendent que nous sommes des narcotrafiquants. Non, au contraire, ce sont eux qui entreposent des produits chimiques pour combattre les pauvres. Et nous luttons pour tous, pas seulement pour nous. Il doit y avoir une égalité pour chacun et chacun doit défendre ses droits constitutionnels. Enfin je veux mentionner qu’ici nous n’allons à aucun moment abandonner car les derniers plants que nous avons ne sont pas cultivés sur de grandes surfaces. Il y a un petit plant par-ci, un autre par-là - ils disent qu’il y a une multitude de coca et ce n’est pas vrai. Ils sont en train de mesurer les bananeraies et ce ne sont pas des plantations de coca, ce sont des bananes et des petits palmiers, et à l’intérieur il y a des petits plants de coca. Mais ce n’est pas ce qu’ils disent. C’est un mensonge. (…)

Ce matin du mardi 27 août les policiers de l’UMOPAR*** sont entrés pour éliminer la feuille de coca et nous étions justement réunis avec des organisations syndicales. Ils ont attaqué nos camarades, ils nous ont gazés, nous ont tiré des balles, des pierres, des gaz lacrymogènes, ils nous ont battus avec des bâtons et deux de nos camarades ont été arrêtés et amenés au poste de police du village. Ce matin est arrivé aussi le défenseur du peuple, le Dr Goldofredo Reinicke et le petit père Esperandio de Villa Tunari et eux ont fait tout arrêter. Nous sommes toujours reconnaissants envers le défenseur du peuple et des droits humains et aussi envers le père Esperandio de l’église catholique de Villa Tunari. Mais nous n’allons pas nous laisser faire et nous allons être bien mobilisés ici dans chaque syndicat, dans chaque village, et nous allons continuer à lutter jusqu’au bout.

* révolution de 1952
** développement alternatif pour remplacer les emplois et les revenus générés par la coca
*** UMOPAR (Unidad Móvil Policial para Areas Rurales). Si techniquement l'UMOPAR est contrôlée par le ministère bolivien de l'intérieur, il est de fait sous contrôle de la US DEA (Drug Enforcement Administration) basée à l'ambassade des USA à La Paz

Sabene Molena
Sabene Molena

Sabene Molena

57ans, cocalero
Dorado Grande, Bolivie, août 2002

Cocalero
Cocalero

Cocalero

Dorado Grande, Bolivie, août 2002

Ce matin nous avons eu un affrontement - et vraiment nous on ne voulait pas (...) Ils ont mis des balles dans la bouche des femmes en leur mettant la tête au sol, c'est une torture très bien pensée - et nous nous sentons sans protection ici. Nous avons des blessés et des détenus dans la zone de Dorado Chico. (...) La coca c'est 10 ou 20 plants par personne, ça ne veut pas dire que nous sommes des narcotrafiquants. Aujourd'hui il n'y a plus de cocaleros, c'est presque seulement pour notre consommation (...) Le responsable du village ils l'ont arrêté et ils l'ont traîné à terre sur 20 mètres, dans les ronces. Il y beaucoup de personnes détenues à Chimoré, des blessés (...) Avant nous avions de petites quantités de coca pour faire vivre la famille, ce n'était pas pour faire du narcotrafic. Le narcotrafic c'est la coca qu'ils apportent de là-bas, de la drogue qui vient de l'autre côté de la frontière, et ensuite ils disent qu'ici en Bolivie il y a des narcotrafiquants.

Godofredo Reinicke
Godofredo Reinicke

Godofredo Reinicke

né en 1955 à Cochabamba
Villa Tunari (Chapare), Bolivie, août 2002

Maria Louisa Cuesta
Maria Louisa Cuesta

Maria Louisa Cuesta

née en 1920 à Montevideo
Mère de Nebio Melo Cuesta, disparu en février 1976 en Argentine
Grupo de Madres y Familiares de Uruguayos Detenidos Desaparecidos
Montevideo, Uruguay, septembre 2002

On vivait paisiblement comme dans n'importe quelle ville de l'intérieur du pays, j'avais un travail, une vie sociale, je m'intéressais à la vie syndicale, mais pas vraiment à la politique - pas autant que mon père et mon beau-frère qui étaient anarchistes. Quand j'étais petite à la maison on ne parlait pas de politique partisane, par contre on parlait de morale, d'éthique, de conceptions de voir la vie, d'honnêteté. Comme ils étaient vraiment anarchistes radicaux ils nous interdisaient de jouer aux cartes, une façon de nous protéger de cet univers du jeu - un tas de choses qui m'ont beaucoup aidée dans la vie. Mon fils s'intéressait à la politique depuis son enfance et il était en vacances à Montevideo au moment où le gouvernement de l'époque, avant la dictature, a expulsé l'ambassadeur cubain - à cause de la révolution cubaine. Arrivé à la maison il m'a dit qu'il s'était affilié au parti communiste. Pour moi c'était une mauvaise idée parce que les anarchistes n'aiment pas les communistes, j'ai été élevée là-dedans. Pour différentes raisons, ce n'était pas par anti communisme ou pour ce qu'ils faisaient, mais on n'aimait pas leur conception de la politique, leur façon de faire de la politique. Sur le moment ça m'a contrariée mais je me suis dit qu'il était le maître de sa vie, qu'il avait le droit de choisir son propre chemin, il avait 15 ans, il était en pleine révolte, il n'acceptait pas les choses comme elles étaient, il participait à toutes les manifestations étudiantes et ouvrières à Mercedes. Quand la dictature est arrivée, immédiatement il a été sur la liste des personnes recherchées par les militaires.

Nous faisons un travail autour de la mémoire dans ce pays et il nous semble que la Commission pour la paix nous aide dans ce travail, dans le sens où elle éclaire la société. Auparavant elle pensait que c'était notre cause à nous, qui avions des proches disparus, et elle a permis aux gens de comprendre que ce n'est pas uniquement notre cause. Que c'est bien l'État uruguayen qui a fait disparaître des personnes et qu'il est nécessaire que la société garde en mémoire tout ce qui s'est passé pendant cette période - car la mémoire est ce qui t'aide à comprendre l'histoire. Parce que si l'on ne sait pas... comment pouvions-nous savoir ce qu'était une disparition forcée ou ce qu'était une dictature ? (...) Je voudrais que les générations futures sachent ce qu'est une dictature, et la mémoire peut jouer ce rôle. Nous devons continuer notre lutte contre l'impunité, pour que les coupables soient jugés, mais nous devons avant tout exiger aujourd'hui qu'on nous dise la vérité. La vérité rendra aux familles leur dignité, elles ont été traitées comme des délinquants, comme le rebut de la société. Et nous avons le devoir, la société uruguayenne a le devoir de redonner leur dignité à ces gens qui sont morts pour une société plus libre dans ce pays.

Ceux qui les ont pris étaient des militaires uruguayens qui agissaient aussi en Argentine. Les militaires pouvaient arrêter un citoyen n'importe où, les Argentins venaient en Uruguay et arrêtaient des Argentins et les Uruguayens allaient en Argentine ou au Brésil ou au Chili et rapatriaient de là-bas des Uruguayens. Je crois que la coordination des militaires durant les dictatures impliquait tous ces pays, c'est ce qu'ils appellent le plan Condor. (...) Ici en Uruguay des Argentins ont disparu, on a les noms de plusieurs disparus, on vient d'obtenir le nom d'enfants adoptés par des militaires - qui sont probablement des enfants de femmes argentines portées disparues. C'est le cas de la petite-fille de Gelmán. (Sa mère, enceinte de 7 mois*) a été arrêtée en Argentine puis amenée en Uruguay où elle a donné naissance à une fille ici à l'hôpital de Montevideo - et qui a été adoptée par un policier Uruguayen. On pense que plusieurs enfants nés de femmes disparues ont été adoptés par des militaires en Uruguay. Nous n'avons toujours pas pu le prouver, nous poursuivons nos recherches, nous pensons qu'il y en a beaucoup. (...)

Pour nous tous je crois que l'association est une famille, nous la considérons comme notre famille. Nous avons la même quête, nous avons les mêmes peines, les mêmes chagrins. Nous disons toujours que nous n'allons pas parler des membres de nos familles - et nous terminons toujours par en parler. De ce qui se passa, du drame de chacun, de la famille de chacun d'entre nous. Aujourd'hui, sans même avoir visité la maison des autres nous la connaissons, nous nous aimons, nous discutons. Bien souvent nous ne sommes pas d'accord, nous nous contredisons - parfois celui qui n'est pas d'accord se met en colère mais au final reconnaît qu'on lui a ouvert l'esprit, qu'il ne voyait pas les choses de cette façon. C'est arrivé plein de fois, celui-ci va critiquer les intellectuels ou le compañero avocat membre de l'association, et au final on va le remercier pour nous avoir proposé une autre analyse. C'est comme une vie de famille, avec ses contradictions et ses amours. (...)

Non je ne suis pas fatiguée, non réellement je ne le suis pas, je vais continuer. Je continuerai à chercher le temps qu'il faudra, tant que j'en aurai la force je continuerai à chercher cette vérité et cette justice que je veux depuis le premier jour où mon fils a disparu. C'est mon devoir de le chercher. Mon devoir de le chercher, mais aussi de m'unir à tous ces gens qui ont vécu la même chose, pour que cela ne se reproduise plus jamais, continuer à chercher ceux qui nous manquent, chercher encore et toujours pour connaître la vérité, pour que justice soit faite. Pour qu'aucune société ne souffre plus de ça. La disparition forcée doit être le pire crime contre l'humanité. (...) Tu n'a jamais la certitude qu'il est mort réellement, même si on te dit qu'il est mort il te reste toujours à l'intérieur quelque chose qui te dit : "Qui sait ?". On a beau te dire qu'il est mort sous la torture, et que ta raison aussi te dise que oui, qu'il est mort, toi, dans ton for intérieur, tu espères encore, parce que tu ne l'as pas vu.**

* Maria Claudia Garcia Iruretagoyena enceinte de 7 mois, disparue en 1976 en Uruguay, compagne de Marcelo Ariel Gelmán (fils de l'écrivain argentin Juan Gelmán), disparu en 1976 en Argentine.
** Nebio Melo Cuesta, disparu le 8 février 1976 en Argentine, était militant du PCR (Partido Comunista Revolucionario del Uruguay)

Oscar Urtasun
Oscar Urtasun

Oscar Urtasun

né en 1947 à Montevideo
Frère de José Luis Urtasun Terra, disparu en 1978 en Argentine
Grupo de Madres y Familiares de Uruguayos Detenidos Desaparecidos
Montevideo, Uruguay, septembre 2002

Je suis d'une famille de travailleurs qui habitait dans un quartier pauvre, mon père était socialiste et ma mère catholique - ils sont morts aujourd'hui. J'ai grandis dans un environnement familial très bon, dans la pauvreté mais pas dans la misère. Dans ma jeunesse les seules choses qui m'intéressaient étaient le foot bal, l'art, le cinéma, le théâtre et les femmes - la politique ne m'intéressait pas du tout. Mes trois frères ainés eux par contre avaient une conscience politique, ils s'engagèrent politiquement, ils militaient dans le Movimiento Nacional de Liberación Tupamaro - et ils tombèrent. Quand ils sortirent de prison tous les trois partirent pour l'Argentine car il était évident qu'ils allaient se faire reprendre. (...) Ma vie changea durant l'année 72 quand j'ai découvert que j'avais trois frères tupamaros, la propagande disait que les tupamaroas étaient des délinquants, qu'ils étaient plus ou moins des dégénérés. Quand j'ai appris que j'avais trois frères tupamaros, je me suis dit que non - je les connaissais et ils étaient mes idoles. C'est cela qui m'a fait prendre position et m'intéresser à la politique. Ce fut uniquement pour des motifs affectifs et familiaux que nous avons commencé à travailler avec le comité des familles de prisonniers politiques. Sous une forme très clandestine, car dans l'année 73, avec la dictature, toute forme de groupements était combattue. Cela a déclenché tout un processus de maturation, j'ai commencé à me projeter face au monde, avec d'autres yeux, à regarder les innombrables injustices, la domination, la misère - de les ressentir comme mienne. (...)

En 1978 mon plus jeune frère est fait prisonnier. Imaginairement emprisonné*. Et on suppose qu'il eut un affrontement avec les forces policières mais on n'en sait pas plus. Recevoir cette nouvelle a été terrible, j'ai dû partir à Buenos Aires, je n'étais jamais sorti de mon pays et j'avais 31 ans. Seul à Buenos Aires, sans avoir aucun contact, ni politique, familial. Rien, avec beaucoup de peur, beaucoup de peur. J'ai été là-bas quelques jours, et quand je suis revenu je me suis connecté avec des familles qui étaient déjà en train de travailler sur cette réalité. (...) Dans les premiers temps nous cherchions pour les retrouver en vie, jamais nous ne pouvions supposer que la disparition forcée c'était ça, et cela a été une chose nouvelle qui a produit l'effet qu'ils cherchaient : la disparition forcée cherche à provoquer la terreur. Pas seulement chez celui qui a disparu, mais aussi en nous, dans la société. C'est la panique ne pas savoir ce que c'est, d'où ça vient. L'ennemi est caché partout : derrière les pierres, en dessous, au-dessus, à côté. On ne sait pas, cela a un impact très important – impact que recherchent précisément les dictatures. A partir de 1978 j'ai pris contact avec un groupe de membres de familles, encore petit alors. Nous poursuivons notre lutte, accompagnés par le temps. Le temps est fondamental, je veux dire qu'il marque nos espérances, il marque nos objectifs.
Au début nous espérions les retrouver vivant et ensuite nous avons continué à lutter - vivant ils nous avaient été enlevés et vivant nous les voulions. Et après a disparu cette possibilité, par nos connaissance des ressorts répressifs - et nos attentes ont changé. Maintenant nous voulons que l'on juge les coupables - qu'ils soient jugés et condamnés. Tous les faits consignés par la FEDEFAM** nous les prenions, nous les faisions nôtres, nous les portions pour qu'ils soient mis en avant, comme des étendards. Nous vivions une étape très difficile de la dictature. Jusqu'en 84 notre travail avec les familles a été très clandestin, il nous fallait beaucoup d'imagination pour pouvoir exister sans être engagé politiquement. Ce n'est pas nous qui avons construit notre destinée, ce sont les disparus qui l'ont construit, ce sont eux qui nous ont créés, qui nous ont donné la lumière. Nous n'étions pas des militants. Cette étape clandestine a été soutenue surtout par des secteurs de l'église et ensuite par les secteurs syndicaux. Les militaires nous conseillaient de ne pas chercher à nous réunir - et nous faisions l'impossible pour nous réunir. Notre petit nombre ne nous encourageait pas à créer une association des familles de disparus, c'étaient des groupes de mères - dans tous les pays d'Amérique latine la mère a une image de vierge, d'immaculée. Nous, les frères, les pères, les enfants, nous marchions dans l’ombre des mères. Quand venait la répression les mères me retiraient les banderoles ou les photographies (de disparus), pour qu'ils ne me fassent pas de mal. Elles savaient qu'ils pouvaient me frapper - mais elles peut-être que non.

Ma vie changea avec la disparition forcée, cela a été fondamental. (...) Je vivais dans la délectation de la vie, j'étais dans la jeunesse. C'est à dire que tout me procurait de la satisfaction, je vivais dans un monde irréel, précieux, beau, joli. La disparition m'a changé dans le sens d'une plus forte sensibilité aux autres. (...) Parfois je ne veux pas le dire parce que cela peut sonner comme religieux, mais mon esprit s'est ouvert - dans le sens où j'ai découvert des réalités que je ne connaissais pas. C'est pourquoi je te dis je peux me mettre à pleurer dans l'instant même si je plonge dans les souvenirs de mon frère disparu. J'ai changé radicalement. Oui. Cela a donné du sens à ce que je fais, quand je me couche le soir je m'endors en 15 secondes. Et si demain je dois mourir, je mourrai tranquille - dans le sens où j'ai vécu, j'ai vécu pleinement. Faire partie du groupe des familles de disparus ce n'est pas un sacrifice, du tout. Si je n'y étais pas je serais mal dans le sens ou je ne ferais pas les choses que je peux faire.***

Aux responsables de tout ça, qu'est-ce que je peux leur dire ? Je peux dire des choses qui leur fassent voir qu'ils sont responsables, qu'ils sachent que je lutte beaucoup contre la haine qu'ils génèrent. J'ai ressenti beaucoup de haine, aujourd'hui encore je ressens de la haine, mais je lutte pour qu'elle ne soit pas un moteur, que ma vie ne s'écoule pas à travers cette haine - mais je veux que ma haine soit reconnue comme légitime et que l'on me permette de la ressentir. Mais ce n'est pas la haine qui me motive, je ressens beaucoup d'amour pour les gens qui souffrent. Je veux leur dire aussi que les peuples ne perdent pas toujours - aujourd'hui ils sont en train de perdre mais un jour ils arrêteront de perdre. Je voudrais dire que la justice n'est pas seulement un tribunal, la justice nous devons la porter, jour après jour, c'est un chemin. La justice n'est pas uniquement un jugement, ni un tribunal avec des juges. Il est aussi la justice qui méprise les assassins, que les gens les regardent avec haine, avec rancœur, qu'ils se sentent méprisés. L'unique arme que nous avons est de les mépriser. C'est ce que je peux leur dire. (...) Ce n'est pas une honte que de haïr avec force, celui qui fait les choses avec passion ressent de la haine pour celui qui tue des gens, pour les assassins. Je hais les assassins, je hais la torture. Mais comment séparer la torture du tortionnaire ? Comment parler de tortures sans parler du tortionnaire ? Comment parler des disparus sans parler de ceux qui les ont fait disparaitre ? C'est impossible. Que la haine soit le moteur de notre lutte est une chose - que dans notre cœur n'existe pas de haine, je ne sais pas. Je suis une personne passionnée, je hais avec force et quand j'aime, j'aime avec force.

* José Luis Urtasun Terra a disparu en Argentine le 13 août 1978 à 32 ans. Les restes de José Luis ont été identifiés en 2002 dans un cimetière de la province de Colonia en Uruguay avec 7 autres corps. On suppose qu'ils ont été jetés d'un avion militaire dans le Río de La Plata.
** Federación Latinoamericana de Asociaciones de Familiares de Detenidos Desaparecidos
*** En 2002 une loi dite de “caducité”, adopté en 1986 et confirmée par un référendum en 1989, empêchait tout procès de tortionnaires

Elsa Villaflor
Elsa Villaflor

Elsa Villaflor

née à Buenos Aires en 1974
Fille de Raimundo Anibal Villaflor et de Maria Elsa Garreiro Martinez, disparus le 04.08.1979
HIJOS (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio)
Montevideo, Uruguay, septembre 2002

Je suis entrée à HIJOS le 17 juillet 1996 et cela a été important pour moi, parce que durant toute mon adolescence j’ai éprouvé le besoin de trouver un espace où je pourrais me vider de tout un tas de questions, d’incertitudes et de besoins enfouis en moi - et je ne le trouvais pas. (…) Et quand s’est formé ce groupe HIJOS, nous avons senti dès la première réunion que nous avions enfin trouvé cet espace dont nous avions tous besoin. (…) Nous sentions la nécessité de faire entendre notre voix, nos revendications en tant qu’enfants de disparus, après vingt et quelques années où nous étions restés muets. Et aussi parce que, compte tenu de notre âge, nous n’avions jamais été consultés, ni rien - nous avions besoin de faire entendre notre voix. (…). Différentes activités se sont ensuite mises en place qui ont structuré le groupe et lui ont permis d’entrer sur la scène publique. C’était au départ un groupe d’enfants de "disparus" et ensuite il s’est élargi aux enfants d’opposants assassinés, aux enfants d’exilés… peu à peu nous avons partagé l’histoire personnelle de chacun d’entre nous. C’est ce partage qui nous a permis de construire une mémoire collective, une identité de groupe. (…)

Je ne sais s’il y a des mots qui peuvent définir cette situation que l’on peut qualifier de schizophrénique. (…) Et c’est pourquoi il faut se poser la question : "Où en suis-je ?". J’ai conscience que je suis un enfant de "disparu", je comprends que je ne sais pas ce qui est arrivé à mes parents il y a vingt ans, qu’un jour ils ont été arrêtés et que jamais plus je ne les ai revus*. Et plus grave encore : il y a des enfants qui n’ont pas connu leurs parents, parce que lorsqu’ils sont nés, leurs parents avaient déjà été séquestrés et étaient déjà des "disparus". Voilà. Et d’un autre côté, il y a la réalité de la société actuelle et cela produit une fracture profonde en nous. Et comme personne ne peut vivre partagé en deux, on est obligé d’essayer de créer des liens entre ces deux univers. Évidemment, souvent, c’est très dur, parce que dans tout cela il y a beaucoup de douleur, de haine. En marchant dans la rue nous sommes conscients que les responsables sont libres… ils peuvent s’asseoir à côté de toi dans le bus, ou n’importe où. Tu peux croiser la personne qui a assassiné tes parents. Cela est très difficile à supporter, il se produit en toi des moments d’incompréhension, de haine, de grande souffrance. Cette route, beaucoup de gens l’empruntent. Ils ont gardé leur souffrance, ils ont gardé leur haine. Et puis il y en a d’autres, comme moi, qui à partir de cette douleur et de cette haine, ont jeté des ponts pour rapprocher ces deux univers. (…)

Je n’ai pas de message aux personnes qui ont été impliquées dans la disparition et l’assassinat de mes parents, à ceux qui ont une responsabilité directe ou morale. Mais j’ai une conviction qui surgit lorsque je regarde l’histoire de ce pays et du monde, (…) c’est que la mémoire est un phénomène persistant qui nous harcèle et qui nous travaille, individuellement et collectivement, et qu’elle reste vivante. Il n’existe ni lieux, ni mensonge, rien qui puisse l’occulter - de quelque manière que ce soit. Tôt ou tard la mémoire finira par surgir pour écrire l’histoire. Et quand ce moment arrivera, quand l’histoire s’écrira, quand la société assumera son histoire - comme ce sera le cas pour la société uruguayenne - les personnes qui ont été directement impliquées, militaires et politiques, trouveront définitivement leur place dans l’histoire de notre pays. Ils resteront dans l’histoire en tant que responsables - comme coupables ou comme complices. (…) Contre le poids de l’histoire, il n’y a pas de mensonge qui puisse les absoudre. Un jour, ils seront inscrits dans l’histoire comme coupables. Un jour, toute cette mascarade si bien organisée et élaborée avec luxe de détails finira par s’effondrer, ils ne pourront pas continuer à maintenir le discours qu’ils ont aujourd’hui. Les archives commencent à s’ouvrir, et dans ces archives on trouve le nom des militaires et des civils responsables : Uruguayens, Chiliens, Argentins, Paraguayens. Les auteurs de crimes de ces pays, ils sont là - mais le nom des criminels des États-Unis n’y figure pas**. Mais tôt ou tard la vérité s’inscrira dans l’histoire et ils apparaîtront tels qu’ils sont. Coupables. Et à ce moment-là, si certains sont encore vivants, ils devront rendre des comptes***.

* Maria Elsa Garreiro Martinez, née en Espagne, disparue en Argentine, était journaliste et militante. Elle fût détenue à l'ESMA (Escuela Mecanica de la Armada). Raimundo Villaflor était un militant de la CGT, de la FAP (Fuerzas Armada Peronistas) et de l'ARP (Acción Revolucionaria Peronista).

** "Nous sommes donc maintenant au courant : l'internationalisation du principe de l'escadron de la mort fut compris et approuvé par les services d'espionnages américains et leurs dirigeants politique pendant deux mandats présidentiels. La personnalité officielle de rang élevé, chaque fois concernée, était Henry Kissinger". ("Les crimes de guerre de monsieur Kissinger", de l'écrivain et journaliste Christopher Hitchens, Édition Saint-Simon, 2001)

*** sur la participation des États-Unis dans l'opération Condor, et le rôle de militaires français dans la formation de leurs homologues latino-américains, dès les années soixante, voir "Escadrons de la mort, l'école française", Marie-Monique Robin / La Découverte

Lena Fontela
Lena Fontela

Lena Fontela

née en 1973 à Montevidéo
HIJOS (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio)
Montevideo, Uruguay, septembre 2002

Jorge Eduardo Pan
Jorge Eduardo Pan

Jorge Eduardo Pan

né en 1949 à Montevideo
Montevideo, Uruguay, septembre 2002

Et d'abord les conventions, le droit international, qu’est-ce que c’est ? C’est souvent une belle lettre d’intention des États qui en réalité, en interne, appliquent une autre législation contraire à ces mêmes conventions. (...) Les lois d'impunité, à quoi ont-elles servi ? Elles ont servi uniquement à convaincre les tortionnaires qu'ils ne s’étaient pas trompés, à les convaincre que leur acte était bien un "acte de guerre" et non pas un acte contre une personne détenue. Et même si ces "lois de guerre", comme ils le disent, concernent des personnes qui ont été détenues, personne n'a le droit d'annihiler autrui.

La société des nations et les conventions internationales n'étaient au début que de grandes utopies qui se sont transformée en instruments juridiques - et ces instruments juridiques ont acquis une valeur. Qui aurait pu croire dans les instruments juridiques internationaux après les deux fameuses doctrines moniste et dualiste ? (...) C’était des utopistes ceux qui ont lutté en 1945 (en faveur de la déclaration universelle des droits de l'homme) ? Non ! Et on voit là que les utopies peuvent se changer en réalité. Et nous, quelle est notre utopie aujourd'hui ? Elle est que des mécanismes internationaux se mettent en place pour que les personnes qui ont commis des délits contre l’humanité soient sanctionnées - et oui c’est une utopie ! Mais si nous ne vivons pas avec cette utopie, si nous ne croyons pas dans cette utopie... en 1945 on aurait pu dire aussi : "Bon, nous ne faisons aucune déclaration des droits de l'homme car ce ne sont que des utopies". Non ! Il faut toujours lutter ! Aujourd'hui les avancées que nous avons obtenues étaient hier des utopies de visionnaires qui se sont transformées en droit international, en des outils juridiques indispensables en faveur des droits de l'homme. Alors voilà : l'utopie s’est transformée en réalité.

Peut-être parce que je suis chrétien... non ce n’est pas parce que je suis chrétien, ce n'est pas cela... mais je crois que ces personnes qui ont fait disparaître des gens, à un moment ou un autre de leur vie, ils vont devoir réfléchir. A un moment ou un autre de leur vie je crois que le fantôme du passé va venir les persécuter. Et pour quelqu’un qui a fait disparaître une personne je crois que ce fantôme du passé revient tous les jours. La souffrance d’un parent qui ne va jamais rien savoir sur la disparition de son enfant... Plus que le fait d'être inculpés de terrorisme d’État... quand les responsables arriveront au terme de leur vie c’est triste mais j’en appelle à ce qu'ils ne meurent jamais sans qu'ils disent la vérité ou demandent pardon.**
* Jorge Eduardo Pan est le directeur de l'Instituo de Estudios Legales y Sociales del Uruguay (IELSUR)
** l’impunité en Uruguay reposait en 2002 sur la loi d’amnistie du 22.12.86. dite de "caducité", confirmée par un référendum en 1989. En 2008 la cour suprême de justice déclare anticonstitutionnelle cette loi 15 848 car violant les articles 4, 82 et 233 de la constitution uruguayenne et diverses normes de droit international approuvé par l'État Uruguayen. Á 16 voix contre 15 le congrès uruguayen adopte le 13 avril 2011 une loi qualifiant de "crime contre l'humanité" les violations des droits humains, rendant ainsi imprescriptible les crimes de la dictature. En 2013 la cour suprême déclare cette loi de 2011 anticonstitutionnelle

Amalia González
Amalia González

Amalia González

née en 1927 à Guicháu (région de Paysandu)
Mère de Luis Eduardo, étudiant en médecine, disparu en décembre 1974 en Uruguay
Montevideo, Uruguay, septembre 2002

Mes trois enfants étaient des militants, nous leur avons enseigné l'amour et la justice - et ils ont tentés de vivre ça. Malheureusement, je pense parfois : cela m'a couté la vie d'un fils. Le plus jeune, il a été détenu et il a disparu. Il avait 22 ans quand ils l'ont emmené, il venait de se marier et sa femme était enceinte... le petit garçon... il est né dans la prison, je n'ai jamais pu le voir, ils ne m'ont jamais laissé le voir. Un jour, avec la formation de la Commission pour la paix*, on m'a appelée pour m'informer qu'au bout de 13 jours ils l'avaient déjà tué, mon fils. J'avais l'espérance qu'il soit encore vivant, je l'ai cherché pendant 10 ans. Pendant 10 ans j'ai parcouru les casernes, il n'y a pas un seul endroit où je ne suis pas allée le chercher, pour voir s'ils me donneraient des nouvelles de lui. Jamais. La seule chose qu'ils m'ont dite une fois, c'est qu'il s'était enfui. Chose impossible : je savais dans quelle caserne ils l'avaient emmené et il était impossible de s'enfuir de là-bas. D'après la Commission pour la paix il est mort sous la torture.

Quand il s'est donné à cette cause, je lui ai souvent dit qu'il devait faire attention, que c'était dangereux. Et alors il me donnait une tape sur l'épaule et il souriait et il m'apportait "La Mère" de Maxime Gorki, ou d'autres livres du même genre, pour me préparer à ce qui pouvait arriver - je crois qu'il savait. Je haussais les épaules et je lui disais : "Chiqui, tu te fais beaucoup de mal" et lui me répondait : "Maman, je dois me préparer parce qu'on ne se sait pas ce qui peut se passer". Et vraiment quand ils l'ont arrêté... Ils l'ont emmené avec sa femme et à un moment donné ils ont été attachés ensemble, ils étaient assis tous les deux et elle l'a vu tout blessé, torturé. La voix qui sortait de lui était rauque, sa voix ronflait. Ils avaient tous les deux les yeux bandés mais elle était plus grande que lui, et elle essayait de le voir. Il lui a dit qu'il avait demandé un entretien avec elle, qu'il avait dit aux militaires qu'il allait parler - les militaires espéraient qu'il dénoncerait ses camarades. Quand il s'est assis à côté d'elle, il lui a pris les mains et il lui a dit : "Voilà, je te dis adieu, je ne vais pas livrer mes camarades, je ne veux pas qu'ils passent par là où moi je suis passé. Ils vont me tuer". C'était le 25 décembre et ils l'ont tué le 26.

Avec son jeune frère ils étaient communistes révolutionnaires, ils se disaient de Mao, qu'ils étaient Maoïstes - c'était un parti légal avant la dictature. Après, avec la dictature, tout a été interdit** et ils se sont acharnés sur lui. Son frère, qui était dans le même parti que lui, est parti pour l'Argentine le lendemain de son arrestation et là il a vécu dans la clandestinité avec sa femme - parce que l'Argentine était aussi une dictature. Je me suis retrouvée seule à la maison... mon 3eme fils, du parti socialiste, ils l'ont aussi fait prisonnier. Après trois jours il m'a dit : "Maman, il m'est venu des larmes, j'entendais les cris des gens qu'ils torturaient, je m'imaginais que l'un d'eux pouvait être mon frère".(...)

Ce qui a changé dans ma vie ? J'étais une femme au foyer, rien de plus qu'une mère qui s'occupe de sa maison, qui se consacrait à ses enfants. Après l'arrestation de mon fils je suis devenue une militante des droits de l'homme, durant des années et des années... Parfois je dis que je suis fatiguée, parce que je partage mon temps avec les familles de disparus, parce que nous avons des réunions, parce qu'il faut aller ici ou là-bas, qu'il faut parler avec untel ou untel. Ça a été un tel changement, qui a bouleversé ma vie jusqu'à aujourd'hui. Ce n'est pas que je néglige ma maison, mais ce n'est désormais plus la même chose, je crois que cela ne pourrait pas être la même chose, tout a totalement changé. On se sent responsable non seulement de son fils mais aussi de toutes les violations des droits de l'homme***.

Ce pays on peut dire qu’il était la Suisse de l'Amérique, nous nous sentions fiers de notre pays. Et maintenant nous en avons honte. Comment on l'a volé, volé la foi des gens. Ici en Uruguay existait une classe moyenne - une classe moyenne à laquelle j'appartenais - les enfants avaient un avenir. C'était une vie tranquille la vie que nous avions. Je n'ai jamais voté, par exemple, pour le vainqueur aux élections, mais néanmoins je respectais les présidents, je les respectais parce qu'ils regardaient l'intérêt du pays, c'était un autre type de gouvernement. Tout a changé depuis, une classe se protège et ne se préoccupe pas des dépossédés.

* La Commission pour la paix est créée en 2000. Elle confirme que 158 Uruguayens disparurent en Argentine, 10 au Chili, 1 au Brésil et 1 au Paraguay (La Memoria y el Futuro, Comisiones de la Verdad en la experiencia internacional, 2002)

** conférence de presse du président Aparicio Méndez, le 21 mai 1977, à Paysandú : "Nous sommes en train d'éviter au pays la tragédie de la passion politique. L'homme de bien ne parle pas de dictature, il ne pense pas aux dictatures et ne réclame pas de Droits de l'Homme" (Eduardo Galeano, les veines ouvertes de l'Amérique Latine).
*** En 2010 l'ancien dictateur Juan Mariá Bordaberry est condamné à 30 ans de prison pour attentat contre la constitution, 9 disparitions forcées et deux homicides politiques - qualifiés de crimes contre l'humanité. L'un des 9 disparus est Luis Eduardo Gonzáles

Maria Magdalena Salvia Errandonea (Quica)*
Maria Magdalena Salvia Errandonea (Quica)*

Maria Magdalena Salvia Errandonea (Quica)*

née en 1924 à Las Piedras
Mère de Juan Pablo, disparu en Argentine en 1976 à l’age de 20 ans
Montevideo, Uruguay, septembre 2002
(Madres y Familiares de Uruguayos Detenidos Desaparecidos)

En l’espace de quelques mois tout notre univers familial a changé. Deux de nos filles ont dû partir à l’étranger. Des deux garçons, l’un a disparu en Argentine et l’autre a dû se réfugier en France. Des deux cadettes, l’une s’est mariée et est partie avec son mari au Venezuela et l’autre l’a rejointe l’année suivante. Et nous sommes restés seuls. Nous avons perdu nos six enfants en moins d’un an. Notre maison était toujours pleine de jeunes, chacun avait ses amis, ses cercles de camarades de lutte et aussi de jeux. Les plus jeunes étaient encore des enfants. C’est comme ça que ça s’est passé. Notre maison a changé. La vie et le bonheur ont laissé place à la peine et à la souffrance. C’est comme ça. La disparition de notre fils est devenue le centre de notre vie. S’il avait été assassiné, les assassins auraient pu être jugés, parce qu’il existe une législation qui permet de juger les assassins. S’il avait été arrêté il aurait pu avoir un avocat pour se défendre. Mais pour un disparu, à qui s’adresser ? Qui peut défendre un "disparu" ? Et un procès contre qui ? Je crois que l’une des choses les plus cruelles que l’être humain ait inventée, c’est la disparition. Tu perds toute trace, toute possibilité d’espoir. (…)

Tu me demandes où nous avons puisé la force pour lutter contre l’impunité**. Tu as utilisé un mot très "spécial" : impunité. Justement, ce que nous voulons c’est que cette situation que nous sommes en train de vivre ne se reproduise jamais, ni ici ni dans aucun autre lieu du monde. C’est ça qui nous donne la force de continuer, de ne pas baisser les bras. Pour continuer à nous battre jusqu’à notre dernier jour, tant qu’il nous restera des forces. Parfois on est fatigué de se battre, mais au moment où le mot impunité est prononcé nous recommençons. Parce que nous savons qu’il y a une quantité de criminels qui sont responsables et qui vivent tranquillement, impunément. Qui vivent parmi nous.**

* Maria Magdalena Salvia Errandonea est décédée en avril 2006. Juan Pablo était militant de la "Federación Anarquista del Uruguay" (FAU) et de la "Resistencia Obrera Estudiantil" (ROE). En 2009, 24 ans après la fin de la dictature, 8 militaires et policiers sont condamnés à des peines de 20 à 25 ans de prison pour leur participation à l'élimination de 25 uruguayens, dont Juan Pablo
** L’impunité en Uruguay reposait en 2002 sur la loi d’amnistie du 22.12.86. dite de "caducité", confirmé par un référendum en 1989. En 2008 la cour suprême de justice déclare anticonstitutionnelle cette loi 15 848 car violant les articles 4, 82 et 233 de la constitution uruguayenne et diverses normes de droit international approuvé par l'État Uruguayen. Á 16 voix contre 15 le congrès uruguayen adopte le 13 avril 2011 une loi qualifiant de "crime contre l'humanité" les violations des droits humains, rendant ainsi imprescriptible les crimes de la dictature. En 2013 la cour suprême déclare cette loi de 2011 anticonstitutionnelle.
*** en 2009 l'ancien commandant en chef de l'armée, le général Grégorio Alvarez, est condamné à 25 années de prison et Juan Maria Bordaberry à 35 ans de prison. Juan Maria Bordaberry est décédé en 2011

Martín Almada
Martín Almada

Martín Almada

né en 1937
Asunción, Paraguay, septembre 2002
M. Almada fut à l’origine de la découverte d’archives* de la dictature de Stroessner** dans un commissariat de Lambaré (banlieue d’Asunción) en 1992, qui permirent de reconstituer les activités du "Plan Condor"

J’ai été directeur d’une école primaire et secondaire et j’ai été nommé président des maîtres. Je me suis rendu compte que le plus grand problème des maîtres était alors le logement et la nourriture. Avec un salaire d’enseignant au Paraguay, pendant la dictature, on était sûr de pouvoir manger quinze jours, et les quinze jours suivants on devait se "mettre au régime". Dans l’école dont j’étais le directeur nous avons créé une coopérative d’achats et cela a été un succès. Plus tard nous avons créé une coopérative d’épargne et de crédit pour les enseignants. Ensuite, quand j’ai été nommé président de l’association des professeurs, nous avons créé une coopérative pour le logement. Quelqu’un nous a dit alors que ce que nous faisions, c’était des coopératives. A l’époque nous ne savions pas ce qu’était une coopérative, nous, nous appelions cela "aide mutuelle", "Maminga" - "minga" est la traduction du mot "coopérative" pour les Indiens. (…) Quand nous avons décidé de faire une coopérative de logement pour les enseignants de mon village, San Lorenzo, nous n’avons pas eu de problèmes. Nous avons réuni une vingtaine de familles d’enseignants, et peu à peu nous sommes parvenus à être cinq cent, puis plus tard mille. (…)

Quand l’ambassadeur du Mexique vint nous annoncer que Cantinflas*** venait, le ministre de l'éducation m’a téléphoné pour me demander si je connaissais Cantinflas. Je lui ai répondu que c’était mon idole. Le ministre m’a dit que Cantinflas était un communiste et qu’il ne permettrait pas qu’il mette les pieds au Paraguay. A partir de ce moment-là notre coopérative a été mal vue. (…) Nous avons décidé de nous battre pour que chaque enseignant paraguayen ait un logement, et c’est à partir de là que j’ai été catalogué comme terroriste. Ensuite, j’ai compris que l’éducation, ce n’était pas suffisant, il y avait trop d’injustice, j’ai donc décidé d’étudier le droit. Une fois que j’ai terminé mes études de droit, j’ai compris qu’il n’était pas suffisant d’être avocat pour lutter contre le système. Peu de temps après j’ai reçu une bourse du gouvernement Argentin et je suis parti faire un doctorat en éducation. Ma thèse de doctorat, je l’ai appelée : "Paraguay : éducation et dépendance"****. Dans cette thèse j’expliquais que l’éducation au Paraguay bénéficiait seulement aux classes dominantes qui sont au service du sous-développement et au maintien de la dépendance. Quand je suis retourné au Paraguay pour enseigner, on m’a mis en prison*****. (…)

Je suis resté trente jours dans la salle de torture. Quand j’étais dans la salle de torture, ma femme est morte. Elle a été arrêtée à l’école où ils m’ont emprisonné, le 26 novembre 1974. Ma femme entendait mes cris pendant la torture. A cette époque de la dictature, c’était une coutume. Quand quelqu’un était emprisonné on lui coupait d’abord une oreille, après les ongles, ensuite la langue, petit à petit. Tous nous avons subi cela et ma femme a reconnu ma voix, elle a entendu mes cris sous la torture… pendant dix jours, ils lui ont fait entendre mes cris par téléphone… Le neuvième jour ils lui ont envoyé un colis avec mes vêtements pleins de sang et une aiguille de cordonnier pour lui faire comprendre que je n’avais plus d’ongles. Le dixième jour ils lui ont dit qu’elle devait venir chercher le cadavre du "prof subversif". Ils lui ont dit : "Il est mort le maître". Ma femme a eu un infarctus et elle est morte. (…)

Le "tribunal Condor" m’a traité de "terroriste intellectuel" parce que j’ai écrit ce livre et parce que j’ai dirigé la coopérative. Ils disaient que j’étais mentalement dangereux. La vie pour moi a changé complètement. Ils ont détruit ma famille, tué ma femme, j’ai dû abandonner mon pays pendant quinze ans. Quinze années d’exil. Et ce qui est le plus grave pour moi, c’est que je me sens divisé en deux. En moi, il y a deux Martín Almada. Un Martín Almada normal et un Martín Almada anormal. Par exemple, en ce moment, c’est le Martín Almada anormal qui te parle, parce que pour parler de mon passé, de mes blessures… c’est comme être blessé une fois encore. Je ne peux plus voir de films violents. Je ne supporte plus que quelqu’un lève la voix parce que j’imagine que c’est un policier. J’ai peur. La peur est ma seconde peau******.

* depuis 2000 une mission de l'UNESCO se charge d'aider le Paraguay afin de mettre ces archives dans le programme "mémoire du monde".
** condamnés par contumace en 1992 pour crimes contre l'humanité et atteinte aux droits de l'homme, Alfredo Stroessner est mort en exil au Brésil en 2006.
*** Cantinflas (Mario Moreno Reyes), comédien mexicain (1911 / 1993)
**** thèse de doctorat "Paraguay : Educación y Dependencia", Université Nationale de La Plata, Argentine, 1974
***** "Les mains vides : témoignages d'un maître d'école", poèmes imaginé entre 1974 et 1977 dans les 1er et 3ème commissariats de police et dans le camp de concentration d'Emboscada. Martin Almada fût libéré de prison après une grève de la faim et une campagne de mobilisation menée par Amnesty International.
****** Martín Almada reçoit le "Right Liveihood Award" en 2012 (Prix Nobel de la paix alternatif), il est membre du comité de parrainage du tribunal Russel sur la Palestine. Martin Almada est également connu pour avoir dénoncé les OGM et la firme Monsanto au Paraguay (4ème exportateur mondial de soja transgénique)

Cristina Olazar
Cristina Olazar

Cristina Olazar

née en 1943 à Horqueta
Cristina Olazar travaille (en 2002) au SERPAJ à Asunción
Asunción, Paraguay, septembre 2002

Nous avons rejoint avec mon mari la Ligue agraire chrétienne, dès sa création. Elle faisait des propositions concrètes d’éducation, de développement agricole, de vie communautaire. La Ligue agraire passa un contrat avec une femme qui avait de la terre, le contrat porta sur deux hectares de terre où pouvaient s’installer les paysans qui voulaient vivre une vie communautaire. Bon, une vie communautaire pour nous, c’était vivre sur une terre avec un cadre foncier à caractère associatif, une production associative, une distribution en fonction de la taille de la famille, et non en fonction du producteur. Et tout se faisait dans le cadre d’une gestion communautaire. (…) Les dimanches étaient jour d’assemblée où l’on discutait de nos inquiétudes et propositions. C’est ainsi que j’ai commencé à être de plus en plus en relation avec les femmes. Elles me désignèrent pour que j’intègre l’équipe de promotion de cette communauté, pour visiter d’autres groupes qui tentaient l’expérience communautaire. En l’espace de deux ans cette expérience s’est diffusée, soixante groupes communautaires se sont créés dans le département de San Pedro. Nous avions nos écoles et j’étais institutrice, mais dans le cadre d’un programme parallèle à celui mis en place par le gouvernement, un programme que développait la Ligue agraire chrétienne. (…)

Pendant deux années on a essayé d’organiser la communauté, c’était en 73 et 74, mais au début de 75, le 8 février 1975, a commencé la répression de l’État. Notre communauté a été la première visée parce qu’ils pensaient que notre communauté était le centre de l’agitation idéologique. Mais nos idéaux n’étaient autres que ceux de vivre ensemble et de nous développer. (…) A cette époque, à San Pedro, les gens vivaient sous l’influence de la théologie de la libération et avaient beaucoup d’espoir. Il y avait beaucoup de foi dans la construction de la société et ces groupes travaillaient avec beaucoup d’enthousiasme, sans méfiance. Personne ne se méfiait des autres. Alors pourquoi ? Personne ne pouvait prévoir. Mais les dirigeants, surtout les plus anciens, eux savaient ce qui pourrait arriver. Nous avions reçu plusieurs fois la visite de policiers, pour nous c’était normal. Ils voulaient savoir comment nous travaillions. Ils nous ont proposé des professeurs, nous n’avons jamais refusé, mais nous avions nos propres professeurs. Quand la répression est arrivée nous étions tous dans la communauté. Les soldats sont arrivés la nuit. Ils ont obligé tous les hommes à se mettre par terre. Puis on a réuni les femmes dans une salle. Nous avons eu très peur parce que nous avons vu les hommes par terre, nous avons cru qu’ils étaient morts, et les policiers les frappaient sur le dos. Il y a eu un échange de tirs. Ils ont tiré sur un prêtre, dans les jambes, ils l’ont arrêté avec tous les hommes - ils sont partis avec eux. Aucune femme n’a été arrêtée. Le jour suivant, une de nos camarades a demandé l’autorisation au lieutenant-colonel de sortir de la communauté, pour visiter la mère du prêtre. Elle est sortie avec une fille et j’en ai profité pour sortir avec elle pour informer les autres de ce qui était en train de se passer (…).

J’ai informé les autres camarades puis je suis retournée à la communauté. Il y avait un abandon total, comme un grand silence...mais c’était un peu comme dans une guerre, il y avait des hélicoptères qui volaient très bas, beaucoup de bruit d’explosions, de bousculades, de vociférations, de gens malmenés et frappés violemment, des interrogations pour savoir où étaient les armes. Et nous nous ne savions rien. Nous n’avions que la bible, des catéchismes, nous ne savions pas ce que voulaient ces gens-là. On était un peu naïf. Le jour suivant j’ai été arrêtée et emprisonnée pendant 3 mois, un mois en caserne et deux mois dans le commissariat de police. Grâce à l’intervention de l’Église, j’ai pu sortir mais mes compagnons sont restés emprisonnés. A partir de ce moment-là, ils nous ont interdit de retourner dans notre communauté.

Elvira Herera de Gonzales
Elvira Herera de Gonzales

Elvira Herera de Gonzales

née en 1947 à Asunción
Femme d’Octavio Rubén Gonzales, disparu le 13.12.1975 à 27 ans
Asunción, Paraguay, septembre 2002

Mon mari était Octavio Rubén González Acosta, poursuivi par la police alors qu’il travaillait pour le barrage. - ils sont allés directement le chercher à son travail*. (...) Depuis tout jeune on voyait bien qu'il militait politiquement, mais il n’était pas formé, je ne comprends pas pourquoi ils l’ont emmené, pourquoi il a disparu. (...) S'il avait un engagement dans le parti ? Il était seulement un dirigeant syndical, c'est ce que j’ai réussi à comprendre, mais il n’avait jamais rien fait de mal, je crois qu'il n'avait aucun antécédent. Et pourtant il a été frappé, torturé - des témoins l’ont vu sous la torture et ils disent qu'ils l'on tué en l’interrogeant sur ses idées politiques. (...)

Ils m'ont envoyé directement en Argentine, quand j’ai commencé à enquêter sur son arrivée au commissariat, sur les interrogatoires - ils m’ont dit d’arrêter de chercher sinon moi aussi je pourrais me trouver mal. Ça, c'était en 1975. Je suis restée plus de quatre années à essayer de faire des recherches mais ce n'était pas possible, rien. (...) Après quatre années sans rien savoir de lui, le quotidien Clarin de Buenos Aires a écrit qu'ils l’avaient tué sous la torture - mais je n'ai pas reçu de confirmation qu'ils l’avaient tué, je n'ai pas reçu le corps. Jusqu'à maintenant nous ne savons pas où il est, ni ce qu’ils ont fait de lui. (...)

Avec mon fils aîné on est allé en justice. (...) Et dans ma vie... la seule chose que je peux dire... ça nous a emportés physiquement, mentalement, économiquement. Ces gens-là nous ont détruits. Mes fils aussi, mon fils aîné qui est en thérapie. Nous sommes toujours mal. La famille est détruite, nous avons perdu la confiance envers les autres, nous ne croyons plus en personne, nous ne voulons plus écouter personne. C'est seulement ceux qui ont souffert comme ça qui peuvent comprendre toutes ces choses.**

* l'entreprise hydroélectrique Acara'y
Octavio Rubén González Acosta, séquestré le 03.12.75., disparu le 13.12.75., était membre du parti communiste paraguayen. En 1996 le Paraguay ratifie la « Convención Interamericana sobre Desaparición Forzada de Personas », le délit de disparition forcée devient imprescriptible. En 2012 l'État Paraguayen reconnaît la disparition forcée d'Octavio Rubén González Acosta, mort selon des témoins sous la torture. Il était père de deux enfants

Cayo Efren Gonzalez
Cayo Efren Gonzalez

Cayo Efren Gonzalez

né en 1927 à Asunción
Asunción, Paraguay, septembre 2002

Ils m'ont arrêté parce que j'étais communiste... moi je ne savais pas ce qu'était le communisme. Comme ils m'ont dit que j'étais communiste j'ai donc cherché ce qu'était le parti communiste. Et là j'ai adhéré au parti, pour défendre ma classe, mes compagnons de travail. Toute personne qui les défendait on lui collait l'étiquette de communiste. Ils en ont attrapé quelques uns, ils les ont maltraités. J'ai été emprisonné seize fois durant la dictature, j'ai subi la pileta, j'ai subi la picana electrica, et avec une contipora ils me frappaient à la tête. Un jour ils m'ont relâché et je ne savais pas où aller. J'ai couru dans la rue et j'ai demandé mon chemin, je savais plus où j'étais parce qu'ils m'avaient complètement détruit.

C'est difficile de me souvenir des seize fois où j'ai été emprisonné. Une foi, en 1960, j'ai fait neuf mois - et en 1962 neuf mois encore. Dès qu'il y avait un quelconque mouvement on m'emmenait. Le plus triste, quand ils m'ont relâché et que je cherchais mon chemin, c'est que personne ne voulait plus me parler. Tout le monde avait peur parce que j'étais communiste, personne ne voulait se compromettre. Ils disaient que s'ils me parlaient on allait aussi les accuser. Ils disaient que c'était mieux de ne pas me parler. Ça te minait. Chacun d'entre nous, si l'on n'était pas préparé moralement, ça nous minait. Voilà, c'est toute ma lutte jusqu'à aujourd'hui. Et je continue encore maintenant parce que je veux faire en sorte qu'ils me compensent des préjudices qu'ils m'ont fait subir.*

* suite à la promulgation de la loi 838/96 de 2003, “Que indemnisa a victimas de violaciones de derechos humanos durante la dictadura de 1954 a 1989” Cayo Efren Gonzalez a été "indemnisé" des sévices subis. De 1954 à 1989 on estime que 360 000 personnes sont passées par les prisons paraguayennes et, selon les sources, 1000 à 3000 personnes disparurent ou furent assassinées. Stroessner est mort en exil au Brésil en 2006. Aujourd'hui 80% des terres au Paraguay appartiennent à 2% de la population - entre 1989 et 2005 cent vingt paysans ont été assassinés (Domingo Laino, président de la plateforme d'études des conflits paysans / Le Monde 24.08.13.)

Note d'intention

"Figures d’une société civile en mouvement"

Portraits photographiques et entretiens (2001/ 2003)

Brésil – Argentine – Chili – Uruguay – Paraguay - Bolivie

A travers le portrait d’acteurs de mouvements représentatifs de la société civile en Argentine, au Brésil, au Chili, en Uruguay, au Paraguay et en Bolivie (syndicalistes, militants d’ONG, associations de femmes, mouvements indigènes etc...), ce travail de photographie documentaire se donne comme objectif de mettre en perspective quelques enjeux de la mondialisation tels qu’ils se jouent aujourd’hui dans l’espace « latino-américain ». Ce travail - fruit de trois séjours de trois mois en Amérique du Sud 1- a ainsi donné lieu à des rencontres privilégiées avec près de 350 hommes et femmes 2 luttant dans un contexte politique très défavorable pour défendre leurs droits à travailler et vivre décemment, à militer et s’exprimer librement…

Ce travail se propose ainsi de mettre des visages sur une soixantaine de luttes sociales, qu’elles soient devenues emblématiques ou non : du Mouvement des sans-terre, désormais reconnu, à la lutte laborieuse d’un petit syndicat dans l’industrie du papier au Brésil, de celles de Mapuches, au Chili, à l’engagement à la fois fidèle et toujours renouvelé des Mères de la Place de Mai en Argentine, de la mobilisation citoyenne dans les favelas au Brésil aux récentes « assemblées populaires » de Buenos Aires, etc…

Autant de résistances et d’alternatives porteuses d’avenir mais dont il est important de rappeler le passé souvent douloureux dans lequel elles s’enracinent. Car le choix de privilégier l’Argentine, le Brésil, le Chili, l'Uruguay, le Paraguay et la Bolivie n’est pas neutre : c’est en effet d’abord dans ces six pays que la société civile a été le plus violemment réprimée dans les années 70 3 par des régimes militaires en grande partie soutenus par les Etats-Unis, avant tout soucieux de préserver leurs intérêts économiques.

Une histoire récente parfois refoulée mais qui donne à comprendre cette nouvelle convergence entre mouvements visant la défense des droits économiques et sociaux et ceux défendant les droits de l’homme. Longtemps sur des chemins parallèles, les uns et les autres prennent conscience aujourd’hui de leur nécessaire complémentarité : tandis que les premiers s’engagent contre la marginalisation économique d’une part croissante de la population, les seconds luttent contre la criminalisation dont les premiers font l’objet par les pouvoirs politiques en place.

Mais par-delà la diversité des mouvements sociaux, c’est la richesse même des trajectoires individuelles que ce travail souhaite mettre en avant en se plaçant résolument sous le signe de rencontres singulières. Les photographies sont en effet accompagnées d’extraits d’entretiens qui permettent ainsi d’enrichir le lien établi à travers le portrait. Ces entretiens se donnent pour principal objectif de faire ressortir l’histoire personnelle de ces acteurs de la société civile : ce qui les a amenés à choisir tel type d’engagement plutôt qu’un autre (événement déclencheur, familial ou autre…), leurs motivations aujourd’hui, ainsi que ce qu’ils souhaiteraient transmettre comme « message » à d’autres acteurs de la société civile française. Ce dernier aspect est particulièrement important pour la dynamique de ce travail photographique : il se situe résolument dans une perspective de solidarité internationale, destinée à montrer « là-bas » comme « ici » qu’il y a des gens qui bougent « ailleurs ».

  1. juillet, août, septembre 2001 / février, mars, avril 2002 / juillet, août, septembre 2002
  2. 350 portraits noir et blanc (format 6 x 6 et 24 x 36) / 350 entretiens
  3. Plan Condor


Janvier 2014

Il est important de noter que ce travail a été réalisé il y a une dizaine d'année : la situation politique et économique des pays du Cône sud a évidement évolué. A chacun de se faire sa propre réflexion – et puisse ce travail être alors utile. Par contre – et ce qui était alors difficilement concevable au tout début des années 2000 - de nombreux tortionnaires et responsables politique durant les années 70 ont été poursuivi par la justice et condamnés, notamment pour crimes contre l'humanité : des « utopies sont devenues réalité ».
Paradoxalement, jamais ceux qui théorisèrent cette “guerre moderne” “contre les ennemis interne” - des français – n’ont été inquiétés par la justice.

Hervé de Williencourt, avec la collaboration de Thérèse Collinet.
Ce travail a bénéficié de l'aide précieuse de Mario et Analia Herrero, de Sandrine de Benito, et de nombreux traducteurs : qu'ils en soient ici remerciés...

Ces entretiens et ces photographies ne sont pas libres de droit