Réfugiés tchétchènes

Réfugiés tchétchènes

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Entretien n°21
Entretien n°21

Entretien n°21

“La première guerre a commencée en 1994 et jusqu'à aujourd'hui elle n'a pas cessé, ce n'est pas vrai qu'elle a cessé. Comme ont dit... c'est une guerre pour faire de l'argent. Une guerre sale. Une guerre qui s'est faite sur le dos de la population civile, de la population innocente. Aujourd'hui ce sont des enfants qui souffrent, des personnes âgées qui souffrent, des malades qui souffrent. C'est la population civile qui souffre. Ils blanchissent de l'argent sur nous, oui, c'est comme ça. Et tout ça est lié à Moscou. A Moscou. A Poutine. A tous ceux qui sont dans les hautes sphères.

Partout, personne ne nous aime. On nous traite de terroristes. Nous ne sommes pas des terroristes, nous sommes une population pacifique, nous sommes un peuple très accueillant, hospitalier, nous avons toujours été un peuple laborieux, nous travaillons dur. Et on nous colle sur le dos cette étiquette de terroristes, et avec ça des imbéciles et des fanatiques font de l'argent sur nous. Peu importe pour eux que l'on nous traite de terroristes, de bandits ou de meurtriers. Ces gens-là n'ont ni peur du péché ni peur de la honte. Ni peur de rien. (...)

Mon mari avait travaillé pour le gouvernement de Maskhadov*, dans la police, et comme tous ceux qui avaient travaillé pour Maskhadov il était recherché. Il était traqué. Ils ont pris mon mari, ils ont battu mon mari, ils m'ont battu. Notre fille a vu tout ça, ils ont enlevés ma fille en plein jour, à la crèche. Ils l'ont libérée après une heure et demie. Nous avons donné de l'argent une fois – une deuxième fois. Nous avons donné de l'argent... Ensuite nous étions fatigués de donner de l'argent. Nous n'avions plus d'argent à donner.

Qu'est-ce que je pourrais dire encore ? Au moment où ils ont commencé à chercher mon mari, j'ai été licencié de mon travail. Je n'ai pas pu retrouver du travail. Personne ne voulait me prendre. On a commencé à nous persécuter. Qu'est-ce que je pourrais dire d'autre ? (...)

Les gens ont peur. Combien de gens ont disparu ? Les gens ont peur. Les gens sont fatigués. Et si tu as le malheur de dire quelque chose tu ne survivras pas jusqu'au lendemain matin. Vivant – vivant on t'arrache la peau. Vivant on te fait souffrir. D'abord on te bat et ensuite on te tue. Voilà comment se passe la vie en Tchétchénie.”

*Aslan Maskhadov est élu président de la République tchétchène d'Itchkérie en 1999, élection en présence d'observateurs de l'OSCE. Il est tué par le FSB le 8 mars 2005. Le pouvoir russe nomme en 2000 Akhmad Kadyrov président de la Tchétchénie. Avec 81% des voix son élection en 2003 est considérée comme un simulacre démocratique. Il est assassiné en 2004. En 2007 son fils Ramsan Kadirov lui succède.

Entretien n°21 / une femme. Son mari, sa tante et sa petite fille ont disparus. Son frère est mort en 1998. Elle vit seule avec sa fille.

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Entretien n°6
Entretien n°6

Entretien n°6

“Avant la guerre... c'était il y a très longtemps, j'étais petite... Je me souviens que l'on allait très souvent au parc, au cinéma. Les gens sortaient. Notre famille, c'était six personnes, parce que notre grand-mère vivait avec nous à ce moment-là. Tout ce dont je me souviens c'était que la vie était belle. Maintenant, en repensant à ces années-là... vraiment, c'était bien, c'était un très beau pays, on a des raisons d'être fier. Lorsque l'on était petit, quand ça a commencé, les évènements, on n'a pas bien compris... A la télévision, on nous a montré des dirigeants... on ne comprenait pas bien. Mais on a remarqué que nos proches, nos parents, étaient nerveux. On vivait à Grozny. On ressentait bien cette pression, on sentait que quelque chose était en train d'arriver. On ne s'attendait pas... Un soir, on était là, avec toute la famille, assis à table, on mangeait. Il y a eu un énorme bruit sourd... et puis un son après l'autre, un son après l'autre... C'était la panique. On ne sait pas pourquoi mais ma mère nous a habillé tout d'un coup. Je ne sais pas pourquoi mais ma mère c'est mise à nous cacher là où elle pouvait... un sous la table, un dans le placard. Je ne sais pas pourquoi mais ma mère a cru nous sauver de ça, de ces bombardements, en nous cachant dans un placard... Je vais pleurer (...).

Alors, ces bruits-là, ça a duré cinq ou dix minutes – et après il y a eu les avions, ça je m'en souviens très bien. C'est le souvenir d'un enfant qui n'a jamais encore entendu ces bruits-là, et tout à coup, en un instant, il y a ça... Le plus difficile, c'était pour ma mère, parce qu'il fallait qu'elle fasse attention à la grand-mère, à nous les enfants. Mon père n'était pas à la maison, ma grand-mère était malade. Ma mère, elle ne savait pas trop quoi faire, elle courait chez un voisin, puis un autre voisin. Et puis les vitres se sont cassées et ma mère s'est mise à saigner. On a vu ce sang. Il n'y avait pas beaucoup de sang, mais c'était le sang de notre mère. (...)

A ce moment-là, exactement, on a compris qu'il y avait quelque chose de grave qui se passait. Après, ça a été le moment difficile, où chacun a dû aller se réfugier dans les caves, dans les villages... Nous, on n'a pas eu de chance, on est allé dans un village vraiment au fin fond... dans un village de montagne où en fait c'était bien pire, bien plus effrayant qu'en ville. Je ne sais pas pourquoi, mais ma mère avait l'idée que dans les montagnes ce serait bien plus simple qu'à la ville, alors qu'en réalité c'était bien pire. Dans les montagnes, c'était bien pire, parce qu'il y avait les nôtres, les défenseurs de notre patrie – les Tchétchènes. Du coup les Russes, sachant ça, que les défenseurs Tchétchènes se trouvaient là, ils essayaient de venir prendre les gens dans ces villages de montagne. On est arrivé dans ce village, et c'était déjà la panique. Les gens se cachaient – qui dans la forêt, qui dans une cave, qui... Vous avez sûrement vu des films où les Martiens arrivent sur terre, c'était un peu ça.

Pendant cette guerre, il s'est passé plein de choses. Moi, j'ai perdu deux oncles et on a cherché notre père, pendant très longtemps. On ne le trouvait pas et personne ne pouvait nous dire où est-ce qu'il était. On n'avait pas d'argent, pas de nourriture, rien. Maman, elle est partie toute seule pour chercher notre père. Elle ne l'a pas trouvé. Après, on a trouvé un homme qui a dit que certainement notre père était mort. Cette personne a dit qu'il pensait savoir où il était enterré, mais nous-même on n'a jamais vu... on n'a jamais su vraiment. (...)

Pourquoi je suis là, ici, maintenant... Après que l'on ait perdu notre père... je suis venue ici... Parce que quand on est parti dans le camp (en Ingouchie), après, tout le temps, il y a des gens qui venaient, qui se moquaient... Tu dors, les enfants dorment... ils frappent à la porte comme des fous... Ils rentrent, et c'est des soldats. Ils cherchaient notre père. Ils le cherchaient partout, sous les lits, dans les placards, partout dans la maison. Ils faisaient peur à mes petits frères et soeurs. Ils faisaient peur à ma mère. Ils mettaient les enfants comme ça en rang, ils étaient à côté avec leurs armes automatiques. Ils sortaient un enfant du rang, ils lui mettaient l'arme... sur la gorge. Ils criaient dans la maison comme si mon père était là : “Si tu ne sors pas de là, on tue ton enfant”. Alors ma mère criait, que mon père n'était pas à la maison. Maman leur disait qu'il était parti depuis très longtemps, qu'il n'était pas à la maison. Alors ils tiraient avec leurs armes sur les murs, sur les armoires. Et ils nous disaient qu'on pouvait les attendre à tout moment. Et on les attendait. On les attendait. Le jour. La nuit. Tout le temps. On était là. Et on les attendait. Même notre père, on ne l'attendait pas autant qu'on les attendait eux. C'est vraiment ça. On était à table, on déjeunait... on attendait qu'ils arrivent, qu'ils frappent. Surtout, on avait très peur qu'ils prennent quelqu'un... On attendait qu'ils prennent quelqu'un et qu'ils le tuent - devant nous.”

Entretien n°6 / une jeune femme.

Entretien n°26
Entretien n°26

Entretien n°26

“Notre tante est journaliste, elle transmettait des informations aux journalistes étrangers. Elle a été persécutée, elle a été arrêtée et retenue par le FSB*. Ils persécutaient et poursuivaient non seulement notre tante mais nous aussi, et voilà pourquoi nous sommes arrivés ici. Nous avons dû fuir parce que nous l'aidions, nous l'aidions à cacher des informations, des informations sur des gens qui avaient été retenus dans les camps de « filtrations** ». Là où les gens avaient été torturés, où ils avaient été violés, où ils avaient été frappés. Ma tante, elle les interviewait, ces gens des camps - ou il est difficile de s'enfuir. (…)

Après la seconde guerre nous nous sommes retrouvés en Ingouchie et ma mère a été tuée en 2000. C'était pendant la seconde guerre. Elle a été blessée. Pendant presque deux mois nous n'avons pas pu sortir de la cave, il y avait des échanges de tirs et des bombardements. Nous avons enterré maman en Ingouchie, nous ne pouvions pas la transporter. De là-bas mon frère est reparti pour la Tchétchénie et il a disparu. Il a disparu en 2002. (...)

Qu'est-ce que j'attends maintenant... quel futur ? Pour moi-même, je ne souhaite plus rien. C'est pour mes enfants, je suis venue ici pour mes enfants, pour qu'ils n'entendent pas toutes ces explosions, pour qu'ils ne voient pas tous ces gens qui viennent faire du nettoyage... ces tenus de camouflages et ces armes et ces mitraillettes et ces grenades. J'ai deux fils et j'en ai un qui est déjà grand, je ne voulais pas que tout ça se répète, qu'ils fassent tout ça. J'ai eu peur pour mon fils qui a déjà 15/16ans. Et la chasse... ce sont surtout ces jeunes-là de 15/16 ans qui sont persécutés, qui sont traqués. Il y en a qui ont été tués... ces jeunes de 15/16/18 ans. Qui ont disparu. C'est à cet âge-là qu'ils sont soupçonnés d'appartenir à une organisation ou une autre.

Je ne connais pas la politique. Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu'il peut y avoir après. A part mes enfants, je ne vois rien. A la politique je n'y comprends rien. Je suis venue ici pour que mes enfants puissent grandir comme moi j'ai grandi, au milieu des Russes, des Arméniens, des juifs et des autres encore. Pour qu'il n'y ait pas ces nationalistes qui disent que les russes sont comme çi et les juifs comme ça et les arméniens encore comme ça. Je ne sais pas quoi dire encore.”

* FSB : Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie.
** « L'existence de ces camps est confirmée par de nombreux témoignages indirects. Les militaires y battent et mutilent les « terroristes » tchétchènes prisonniers, qui sont, pour la plupart, des civils raflés. Certains, morts ou vivants, sont revendus par leurs geôliers aux familles ». (Sophie Shihab / Le Monde / 11 février 2000).

Entretien n°26 / une femme

Entretien n°41
Entretien n°41

Entretien n°41

“Avant la guerre nous vivions bien, nous étions une grande famille, nous étions 5 frères et 4 soeurs. Nous étions très bien. Nous étions des étudiants "normaux", nous étions heureux de la vie que nous vivions, nous nous sommes tous mariés. J'ai deux soeurs qui sont mortes. Mes deux soeurs sont mortes pendant la guerre. Moi je travaillais comme infirmière, j'ai travaillé longtemps comme infirmière. J'aidais les personnes blessées. Et les Russes. Et les Tchétchènes. Mon devoir était d'aider les blessés. Je ne faisais pas de différence : qui était qui. Je remplissais seulement mon devoir. Et c'est à cause de ça que j'ai eu des problèmes. J'ai essayé de faire pour le mieux. Nous avons dû nous enfuir. Finalement.

Même si nous sentons qu'ici il n'y a pas la guerre, la peur reste en nous. Dans notre âme. Mes enfants ont encore la peur de dormir tout seul. Ils ont peur de prendre une douche tout seul. Ils ont peur d'aller aux toilettes tout seul. Et même dans la journée mes enfants ont peur de rester tout seul dans une pièce. Quand nous sommes partis ils étaient petits, maintenant ils sont grands, ils ont 14 ans. Et ils ont toujours peur de rester seul. Pourtant ils ont oublié – ça fait déjà 4 ans que nous sommes partis. Mais jusqu'à maintenant la peur est restée en eux. L'effroi. Ils ont peur aussi de dormir seul. Ils dorment ensemble. Ils dorment côte à côte.

Si tout allait bien là-bas, nous ne serions pas partis. Ils disent que tout va bien. Si tout allait bien, les gens ne seraient pas partis. Ne partiraient pas encore maintenant. Je sais que les gens ont encore peur aujourd'hui. Ici ils peuvent raconter ce qui se passe là-bas. Ce qui se passe réellement. Ce qui se passe là-bas – sans arrêt. Là-bas, s'ils en parlent, la personne qui en parle, tout de suite elle disparaît. Le lendemain, elle n'est déjà plus vivante.

Ma famille est ici, ma mère, mes frères. J'ai un autre frère à Berlin, un autre frère et une soeur, là-bas. Enfin, nous sommes tous en Europe. A cause de la peur. A cause de l'effroi. Même si nous n'avons rien fait à personne. Nous ne voulons pas rentrer là-bas, nous n'y pensons même pas. Enfin, si on ne nous expulse pas d'ici. Nous ne souhaitons rien de mal à personne, nous ne souhaitons la guerre à personne, nous ne souhaitons de mal à personne. La guerre c'est... la guerre use tout. Nous le savons maintenant. Mes enfants, ils ont 14 ans. Et ils ont déjà vu la guerre deux fois dans leur vie. La première guerre et la seconde guerre. Ils savent ce qu'est le bruit. Au moindre bruit ils sursautent. Moi-même j'ai cette peur en moi. Quand un avion passe nous avons peur, si des gens se disputent ou parlent fort nous avons peur, si nous sommes surpris par un bruit nous avons peur. Notre névrose est telle que nous réagissons comme ça, nous ne maîtrisons plus nos nerfs. Nous sommes venus de là-bas. La peur reste. Jusqu'à maintenant. Jusqu'à aujourd'hui. L'effroi. Le meurtre. Je n'arrive pas à expliquer. Je ne sais pas. Je n'y arrive pas.

Quand il y avait la guerre, quand il y avait des échanges de tirs et des bombardements, on voyait ce qu'était la guerre. Maintenant là-bas on ne peut rien voir. Ils viennent la nuit et ils emmènent les gens. Quand tu t'endors le soir, tu ne sais pas si tu vas te réveiller ou non Ils viennent prendre les gens directement dans leur lit. Ensuite, tu as beau chercher, personne ne sait. Personne n'a vu. Personne ne sait où est cette personne qui a été enlevée. Les gens disparaissent comme ça. Et ce sont surtout les jeunes qui disparaissent. Ils n'expliquent pas pourquoi ils arrêtent les gens. Ils viennent. Ils viennent tout simplement masqués. Ils enlèvent les gens la nuit. Et voilà. La personne a disparu. Combien de personnes ont disparu comme ça... mon cousin a disparu comme ça. Il est sorti un jour dans la rue et voilà. Il a disparu. Il est nulle part. Personne ne l'a vu. Personne ne sait ce qui lui est arrivé. Et on dit qu'il n'y a plus la guerre. Que la guerre est terminée. C'est encore plus effrayant que la guerre elle-même. Tu ne sais rien. Seulement tu dors chez toi et on t'enlève. Voilà, c'est comme ça. C'est tout.”

Entretien n°41 / une femme.

Entretien  n°24
Entretien n°24

Entretien n°24

“Notre fille s'est mariée... son mari, oui, peut-être qu'il était quelque part... il était jeune... j'ai l'impression qu'il n'a même pas eu le temps d'y aller... je veux dire qu'il n'a pas eu le temps d'aller à la guerre. Ou d'aller dans les montagnes pour combattre. Je ne peux pas le dire parce que je ne sais pas. Ce que je sais, c'est que des gens sont venus. Masqués. Chez nous, pour le prendre, cet homme. Mon beau fils. Ils l'ont pris et ils l'ont gardé pendant trois jours. Au bout de trois jours ils nous l'ont rendu. Il était mutilé à un tel point que c'est même impossible... de transmettre. Excusez-moi pour les mots... mais ils lui ont enfoncé un fil de fer barbelé dans l'anus. Ce sont les russes qui lui ont fait ça. Ils nous l'ont ramené. Et une semaine ne s'était pas passée qu'ils sont venus une nouvelle fois pour le reprendre. Aujourd'hui, ça fait trois ans. C'est la quatrième année. Nous ne savons pas le destin de cet homme. De notre beau-fils. Ils ont installé un tel enfer dans notre appartement, l'appartement de moi et de ma fille... ils pouvaient venir à n'importe quel moment... pour nous demander où il était. Je ne sais pas. Peut-être qu'il s'est enfui – ou quelque chose encore. Mais le fait est qu'ils sont venus le prendre. Ils étaient masqués. Ensuite ils sont encore revenus pour nous demander où il était. Voilà ce que je peux dire sur mon destin. Ce que je veux dire aussi... c'est qu'ils nous ont donné un délai, ils nous ont donné un délai de trois jours... ils ont dit que si d'ici trois jours je ne venais pas les voir pour leur dire où était mon beau fils, ils allaient me prendre ma fille. J'ai une seule et unique fille. Et ma fille a un fils. Il a trois ans. Il n'a jamais vu son père. Voilà. C'est juste un petit bout de ma vie.”

Entretien n° 24 / une femme.

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Entretien  n°34
Entretien n°34

Entretien n°34

“Je n'accuse pas ceux qui ont fui la guerre ou se sont cachés. Je suis maintenant dans la même situation. (...) Jusqu'à la fin de la première guerre, j'ai vécu à Grozny. J'ai vu combien cette guerre a été cruelle et perfide. J'ai vu des cadavres qui trônaient en ville et des chiens affamés les dévorer. J'ai vécu moi-même tout ce stress, les bombardements et les attaques aériennes. Et je ne l'oublierai jamais. Je vivais dans la peur. Il fallait se cacher. La nuit j'avais peur de m'endormir. Ils pouvaient venir me chercher n'importe quand. Dans la ville ils faisaient des “zatchistki”*. Ils entouraient en anneau des grandes parties de la ville et ensuite ils faisaient des perquisitions dans toutes les maisons. Sans jugement, les personnes arrêtées par eux disparaissaient. Ils ont fait une perquisition naturellement chez moi mais ne m'ont pas découvert. Les fédéraux ont mitraillé les portes, les fenêtres et tout ce qui se trouvait dans la maison. J'ai quitté mon pays quand l'insécurité menaçait effectivement ma vie.

En (un pays de l'UE) pendant 16 mois j'ai attendu le jugement (à sa demande d'asile). Ils m'ont donné une réponse négative. Dans celle-ci, ils ont écrit que mon récit ne les avait pas convaincus. Et sur ce que j'ai écrit sur les “zatchistki” ils ont leur opinion. Ils ont dit que les “zatchistki” ne représentaient pas de danger en elles-mêmes. Que les “zatchistki” sont faites pour le maintien de la paix et de la stabilité en Tchétchénie. Après une telle opinion, il m'est venu une question. Je voulais demander aux représentants du bureau migratoire... quand en 1968 les tanks russes ont fait irruption dans les rues de Bratislava : vous nommeriez cela aussi des “zatchistki ordinaires”, faites pour le maintien de la stabilité et de l'ordre ? Et en 1956 en Hongrie, c'était pareil ? Cela aussi c'était pour le maintien de la paix et de l'ordre

Je suis sûr qu'en menant une telle vie (d'attente), on peut devenir fou. Je suis isolé du monde extérieur. J'ai pratiquement commencé à perdre toutes les capacités que j'avais acquises dans mon pays. Il est très difficile d'attendre une condamnation, un arrêt, une décision. Compter les jours, attendre le petit déjeuner, puis le déjeuner, le dîner. Et puis entre cela dormir. Cette monotonie influe sur mon état psychologique. Il n'y a plus de force, j'ai peur de perdre la raison. L'attente est pire que la mort.”

* “nettoyage” : descente des militaires chez les habitants d'un quartier pour arrêter des “combattants”

Entretien n°34 / un homme.

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Entretien n°8
Entretien n°8

Entretien n°8

“J'étais chez ma soeur et des gens sont arrivés chez mes parents. Des gens armés. Ils m'ont cherché, ils pensaient que j'étais sous les matelas ou au grenier. Ils ont frappé ma mère. A ce moment-là, ma soeur m'a appelé, elle m'a dit que l'on me cherchait. Que ces hommes avaient demandé à ce que je me présente dans une administration de la région. Parce qu'il y a une recherche qui a été ouverte contre moi, pour faute grave. Ces hommes ne se sont pas présentés, ils n'ont pas dit pour qui ils travaillaient. Rien. Aller là-bas, c'était dangereux, les gens disparaissent. A ce moment-là je n'avais pas de documents, de papiers pour aller à l'étranger, et je suis allé à Saint Petersbourg. Et c'est là qu'ils m'ont attrapé et qu'ils m'ont ramené à Grozny où ils m'ont gardé un an.

Et là, qui sait ce qu'il se passe... Tu te fais torturer. Là-bas, j'ai été retenu un an dans un lieu... où il y avait des privations des droits de... après un an comme ça là-bas... c'est pas une prison mais un camp, un camp de tortures. Après un an de tortures ils m'ont laissé sortir, sans donner aucun motif pour m'avoir gardé. Là-bas c'est pas possible de trouver des avocats, ni rien. Personne n'écoute. On manquait de tout. Vraiment, pour pouvoir vivre... parce que quand même on a envie de vivre... Qu'est-ce que je peux dire à des personnes pareilles qui maltraitent quelqu'un avec du courant électrique ? Qui le torture. Je n'ai rien à leur dire. Ce ne sont pas des hommes. C'est pas humain.

Tout ce que je vous dis là vous pouvez le trouver sur les sites. Il y a des déclarations, avec les noms, les noms de famille, des témoignages. Sur les sites officiels... Il y a la recherche officielle qui a été lancée par le gouvernement, il y a tous les documents de la poursuite qui a été lancée contre moi, on peut trouver ça sur internet. J'ai les documents chez moi mais je ne voulais pas les emmener parce que j'avais peur en venant ici. Qu'on les découvre sur moi, qu'on me les prenne, qu'il se passe quelque chose.”

Entretien n°8 / un jeune homme.

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Note d'intention

En moins de quinze ans, deux guerres (1994/1996 et 1999/2000) ont détruit la Tchétchénie. Les Tchétchènes ne savent plus ce que cela signifie de vivre en paix et sans peur. Des milliers d'entre eux ont en effet été appréhendés par les forces de sécurité, ont été torturés et ont disparu (1). “Plus de 30% de nos patients souffrent de PTSD” (Post Traumatic Stress Disorder) – insomnies, angoisses, cauchemars, dépression – comme la plupart des réfugiés ayant subi d'importants traumatismes”(2). Des milliers de Tchétchènes, ne pensant plus y avoir d'avenir, fuient leur pays et cherchent asile en Europe.

"Suspectées d'activités terroristes, des femmes veuves de combattants sont venues seules avec leurs enfants. Des hommes jeunes arrivent aussi, envoyés par leur famille pour les préserver d'un enrôlement forcé dans les milices pro-russes ou séparatistes. Des familles entières fuient également les persécutions ciblées dont elles font l'objet (3). D'autres enfin, témoins d'un acte de violence, échouent dans ces camps après avoir perdu tout espoir d'un futur pacifié en Tchétchénie".

La plupart des demandeurs d'asiles Tchétchènes considèrent la Pologne, la République Tchèque et la République Slovaque comme des pays de transit vers l'ouest - et non comme des pays d'accueil. La réglementation dite “Dublin II”(4) ne leur permettant pas de transiter par ces pays pour se rendre dans d'autres pays européens, ils se retrouvent coincés entre la frontière de l'Union Européenne à l'est et l'espace Schengen à l'ouest.

La grande majorité des réfugiés sont photographiés de dos par crainte de représailles contre leurs proches restés en Tchétchénie. Plusieurs de ces entretiens ont été réalisés dans un centre de détention ou des réfugiés étaient en attente d'expulsion. Plusieurs d'entre eux ont été torturés en Tchétchénie ou en Russie. Tous ont perdus un ou plusieurs membres de leurs familles. (5)

En juillet 2009 Natalia Estemirova (6) est enlevée à Grozny puis assassinée. Elle travaillait sur des cas sensibles de violation des droits de l'homme en Tchétchénie : elle était la déléguée à Grozny de l'ONG Memorial. Un réseau rassemblant plusieurs organisations des droits humains est créer suite à l'assassinat d'Estemirova, le Joint Mobil Group. Le JMG subit régulièrement diffamations, harcèlements et agressions. Le 14 décembre 2014 le bureau de JMG à Grozny est détruit par un incendie manifestement criminel(7).

"C'est le pouvoir par la terreur, les rafles nocturnes, comme l'on fait les russes à l'époque de l'occupation - mais là ce sont les tchétchènes entre eux. C'est beaucoup plus terrifiant. Un mélange de dictature et de méthodes mafieuses. Je pense qu'il y a une grande fatigue après 10 ans de guerre et ensuite l'occupation russe. A force de terreur et aussi d'argent il (Kadirov) a acheté beaucoup d'anciens combattants qui à l'époque se battaient pour la liberté. Tout est organisé et personne n'ose même prononcer le mot de guerre. Il n'y a pas eu de guerre. Personne n'ose prononcer quelque chose contre Kadirov. On dit le “chef”, ce n'est pas kadirov, c'est le "chef". C'est un vrai régime de la terreur."(8)

Ce travail n'aurait pas été possible sans l'aide d'Adamo, Marion, Clémence, Thérèse, Dédé, Marcel, Caro, Cécile, Marine, Kerfi, Fabienne, Michel, Alice, du “Slovak refugee council” (Zvolen), de “Goodwill Society” (Kosice), du Ministère de l'Immigration Slovaque, de l'ONG Berkat (Prague), d'“Eine Welt Haus” (Munich), de “Diakonie” Autriche (Vienne), de l'association culturel “Stowarzyszenie Praktykow Kultury” (Varsovie), des traducteurs (trices) Riwanone, Béatrice, Saouleh, Jan, Yakoub. Avec le soutien de Babel Ouest (Douarnenez).

  1. En 2004 l'organisme de défense des droits de l'homme Mémorial estimait que près de 70 000 civils avaient été tués durant les deux conflits tchétchène. Le nombre de victime serait d'environ 150 000 morts, soit 1/5 ème de la population.
  2. Cf “Médecins sans frontière” (rapport d'activités 2006)
  3. “Les personnes qui tentent d'obtenir justice auprès de la cour européenne des droits de l'homme sont harcelés, plusieurs ont été torturés et tués”. “Depuis plusieurs mois circule sur internet une liste de défenseurs de droite humains qui indique leurs noms et leurs adresse personnelles (...). L'état (Fédération de Russie) a pourtant refusé de fermer le site” ( cf site d'Amnesty International – 15.11.07).
  4. Les demandeurs d'asile arrivés dans l'Union européenne sont reconduits vers le premier pays d'accoeuil conformément au règlement (CE) n°343/2003 du Conseil du 18.02.03. dit Dublin II.
  5. “Massacres de civils en Tchétchénie” / Encyclopédie en ligne des violences de masse / Anne le Huérou et Amandine Regamey / lien (2014)
  6. Mylène Sauloy “Qui a tué Natacha ?” / documentaire / 2011
  7. / Amnesty International / Rapport 2014-2015
  8. “L'interminable nuit tchétchène” / documentaire de Manon Loizeau / Arte, 3 mars 2015 // Interview de M. Loizeau sur Europe n°1 / mars 2015.